Chapitre 6
NOUS AVONS TENTÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Ryuu
Éditeur : Abstract
Discord : https://dsc.gg/wetried
UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 6 : Ses mains auraient dû éclater
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Enkrid tirait le meilleur parti de chaque journée qui se répétait. Il n’en gâchait aucune.
Je suis simplement dans la moyenne.
En escrime, il n’était ni un prodige ni un génie, et encore moins un talent né.
Après son huitième échec, Enkrid se dit :
J’ai voulu finir mon repas en une seule bouchée.
Loin d’être un génie, il n’était même ni un prodige ni un talent. Enkrid se mit à fractionner ses tâches.
Un demi-pas à la fois.
Rien ne lui semblait fastidieux. Ces journées répétitives, comme ses progrès grandissants… C’était presque une addiction. Enkrid trouvait cette situation incroyablement plaisante.
Il y a bien des avantages.
Avant tout, le plus beau, c’était de pouvoir vivre sans cesse de véritables combats. Ces expériences intenses l’obligeaient à risquer sa vie. Enkrid en tirait pleinement parti et mettait chaque journée à profit. Il s’entraînait au Cœur de la Bête et apprenait de nouvelles techniques d’épée jusqu’à son départ pour le champ de bataille.
La répétition du temps lui permettait aussi de mémoriser les événements qui se déroulaient autour de lui. Les parties de dés dans les baraquements voisins, au petit-déjeuner, en étaient un bon exemple.
« Bon sang ! Tu as triché, pas vrai ?
— Triché ? Espèce de salaud, j’ai simplement eu de la chance. »
Une scène matinale familière. Ce n’était pas de la triche. Il l’avait vue plusieurs fois et le savait. Les dés affichaient toujours les mêmes résultats, et Enkrid l’avait remarqué.
Il passa son chemin et vécut une nouvelle journée. Encore une. Ces combats réels qui se répétaient élargissaient les horizons d’Enkrid. Plus précisément, le temps dont il disposait pour réfléchir élargissait sa pensée.
Pas besoin de dévier une flèche pour sauver Bell.
Seul un mercenaire de première classe en aurait été capable. Enkrid renonça sans hésiter à cette idée et, ce faisant, sauva Bell.
Boum !
Il lui suffisait d’avoir un bouclier plus solide. La flèche se ficha dans le bouclier rond. Aussi habile que fût l’archer, il était impossible de transpercer le crâne d’un soldat abrité derrière un bouclier.
« D’où est-ce que tu as surgi, bon sang ? »
Bell, qui était tombé, le dévisagea, les yeux écarquillés.
« Tu comptes encore longtemps te rouler par terre ? Relève-toi, vite. »
Après s’être essuyé la sueur du revers de la main, Enkrid donna un coup de pied aux fesses de Bell. Une fois qu’il eut reçu sa petite tape, Bell retourna sur le champ de bataille.
Si je le sauve ici, est-ce que je reverrai la tête de ce salaud demain ?
Qui sait. Il avait simplement choisi ce premier objectif. Traverser le champ de bataille pour sauver Bell était le petit but qu’Enkrid s’était fixé. Il y parvint à la vingt-cinquième répétition.
« Bon sang. Même la mère supérieure n’arrive pas à ta cheville. Quand tu auras le temps, sauve-moi aussi, au lieu de sauver les déchets d’une autre unité. »
Rem avait l’habitude de surgir de derrière lui sans prévenir pour débiter des absurdités. Chaque fois qu’Enkrid sauvait Bell, il sortait une énormité différente, et Enkrid lui répondait à chaque fois du tac au tac.
La mère dont il parlait était une nonne chargée d’un monastère.
« Tu es excommunié. Tu es trop crasseux. »
Le monastère n’acceptait que les croyants. Être excommunié, c’était être chassé de l’étreinte de la Mère — autrement dit, être expulsé du monastère. La plaisanterie était plutôt raffinée pour une conversation avec Rem.
« Quel monde dégueulasse, où l’on discrimine les gens sur leur apparence. Ptooah ! »
Comme toujours, Rem ne se laissa pas démonter et s’en alla. Il partait attraper un type aux yeux d’aigle ; Enkrid n’avait pas besoin qu’il le lui dise pour le savoir.
Même après une cinquantaine de répétitions, Enkrid ne parvenait toujours pas à vaincre le soldat ennemi qui le poignardait. Il réussit, par chance, à parer l’attaque plusieurs fois, mais alors quelqu’un surgissait sur le côté et lui fracassait le crâne avec un marteau.
« Inutile de faire durer ça. »
C’était ce que disait l’homme qui venait de fracasser le crâne d’Enkrid.
Enkrid ne comprit même pas comment il avait été frappé. Tout se mit à tourner, et le sol fonça vers lui. Il n’eut pas la présence d’esprit de secouer la tête. Il sentit seulement un liquide poisseux couler sur son visage. Quand il reprit quelque peu ses esprits, il se rendit compte qu’il était à genoux et avait lâché son épée.
« Ça doit faire mal. Je vais abréger tes souffrances. »
Une lame lui transperça alors la gorge, le faisant se débattre dans l’agonie. Elle s’enfonçait dans son cou. Une douleur inconnue parcourut son corps. C’était comme si on lui raclait la gorge au fer rouge, lui brouillant l’esprit. En mourant, Enkrid cligna des yeux. Le sang qui les emplissait teinta le monde en rouge.
Au-delà de cette vision noyée de rouge, il aperçut les yeux rouges du soldat ennemi qui brandissait son épée, à travers la visière de son casque. Ils n’étaient pas réellement rouges, mais c’est ainsi qu’ils lui apparurent à cet instant. Une excitation sourde brillait dans les yeux de l’ennemi. Après être mort tant de fois, Enkrid avait vu toutes sortes de choses. Le cœur d’une bête entraînée y était aussi pour quelque chose.
Quel pervers.
Ce n’était pas la pitié qui le motivait, mais l’excitation de tuer, et c’était elle qui causait sa mort. Le salaud enfonçait toujours la lame dans son cou, puis la retirait lentement. Peut-être était-il excité de sentir, à travers son épée, le dernier souffle de ses victimes.
Malgré cette découverte, Enkrid resta calme. Après avoir traversé d’innombrables instants de mort, il avait acquis un aplomb naturel. C’était tout à fait normal.
Puis,
« Quoi, tu profites d’un petit rendez-vous en cachette quelque part ? »
À la quatre-vingt-sixième répétition, Rem lui lança soudain cette remarque. Enkrid fronça les sourcils.
Qu’est-ce qu’il racontait encore ?
« Quoi ? »
« Tu as appris le Cœur de la Bête auprès de moi, mais tu n’as pas pu le perfectionner à ce point tout seul. »
Le tranchant de la hache s’arrêta à la largeur d’un doigt de l’œil d’Enkrid. Si elle s’était approchée davantage, la seule pression de l’air aurait pu lui abîmer la cornée. À cause de la lame finement aiguisée, Enkrid ne voyait que la moitié du visage de Rem, mais même dans un instant pareil, sa respiration ne vacilla pas.
La force que lui conférait le Cœur de la Bête. L’aplomb qui lui permettait d’endurer la douleur même lorsqu’il savait qu’elle arrivait. Enkrid observa le regard interrogateur de Rem par-delà le tranchant de la hache et se dit :
Alors, ça aussi, c’est possible.
Comme le Cœur de la Bête s’entraînait à force de répéter les journées, la situation devait sembler absurde à son professeur d’origine. Enkrid ne s’en rendit compte que maintenant, car Rem était le genre de soldat qui ne s’attardait pas aux détails. Il pouvait dire beaucoup d’absurdités, mais ce n’était pas le genre à poser des questions.
Sauf quand il s’agissait du Cœur de la Bête, puisqu’il le lui avait enseigné lui-même. Enkrid ne sortit aucune excuse bancale. Il n’en avait pas besoin. Il lui suffisait d’y réfléchir pendant la journée et d’ajuster sa conduite à la prochaine répétition.
Rem ramena sa hache d’un coup. Le champ de vision d’Enkrid se dégagea. Son visage n’avait même pas une égratignure. Rem maniait cette lourde hache comme si elle faisait partie de lui. Après l’avoir ramenée, il se gratta la tête avec le bout du manche.
« Je ne comprends pas. Je me demandais si tu avais appris ça auprès de quelqu’un d’autre que moi. »
À l’entendre, son propre raisonnement ne lui semblait pas très convaincant. Enkrid était le chef de la Quatrième-Quatrième Escouade, et cette foutue escouade n’obéissait à personne d’autre que lui. Depuis qu’il avait appris le Cœur de la Bête auprès de Rem, Enkrid n’avait jamais quitté l’escouade. Alors, même s’il l’avait voulu, il n’aurait pas eu le temps d’apprendre auprès de quelqu’un d’autre.
Rem l’observa attentivement.
À moins qu’il ne se fût entraîné en secret pendant le service de nuit… Non, ça non plus, ce n’était pas plausible.
« Ton jeu d’épée est assez bon pour que, si tu meurs cet après-midi, je me dise : “Ah, je vois.” Mais comment se fait-il que seul ton cœur se soit endurci ? »
Quelle drôle de chose à dire. Il mourrait cet après-midi. Rem ne savait rien, mais ses paroles avaient touché juste sans le vouloir.
« J’ai survécu à la mort une bonne quatre-vingtaine de fois. »
Enkrid répondit vaguement, tout en réfléchissant. Rem ne pouvait pas lui en apprendre davantage sur le Cœur de la Bête. Aucune excuse ne dissiperait complètement les soupçons de cet homme de la tribu barbare.
Je ne peux pas lui dire : « J’ai appris auprès de toi chaque jour, au fil des répétitions, et c’est en mourant que je suis devenu comme ça. »
Mais il pouvait éluder la question. Rem n’était pas si pointilleux. C’était bien ça. Inutile d’y consacrer du temps.
« Disons que c’est vrai. Parfois, la déesse de la chance laisse tomber une pièce sans le vouloir. »
C’était une expression courante pour parler d’un soldat qui survivait grâce à un concours de circonstances imprévu. Est-ce que ça s’appliquait aussi à la maîtrise d’une technique aussi secrète ? Et si ce n’était pas le cas, qu’importe. Si Rem s’en contentait, ça suffisait.
« Grâce à ça, c’est plus intéressant qu’avant. Je me suis amélioré. Qu’est-ce que tu fabriquais en secret ? »
« Quelque chose qui frôlait de très près la mort. »
Enkrid ne mentait pas.
« C’est bien. Un homme doit avoir quelques secrets. C’est ça qui fait de lui un homme. Tu me connais. »
Rem ne s’en souciait pas davantage. Comme toujours, il ramassa sa hache sans ajouter un mot.
« On remet ça ? »
Rem posa la question, sa hache à la main. Enkrid ramassa son épée sans répondre.
Si sauver Bell, le soldat tombé, était son premier objectif, le deuxième et dernier consistait à tuer l’homme qui éprouvait une excitation à chaque meurtre. Il s’y était préparé comme il fallait.
Le cent unième jour, l’heure du duel contre Rem sonna.
Enkrid banda ses muscles en ramenant le bras. Il avança le pied gauche, prêt à marcher sur le pied de Rem.
Rem retira prestement le pied. En le voyant faire, Enkrid renonça à lui marcher dessus. Le pied gauche ancré au sol, il pivota des hanches et abattit son épée de toutes ses forces.
Son pied n’était qu’une feinte. Il avait anticipé le recul de Rem. Il contracta les muscles et balança son épée. L’espace d’un instant, Enkrid vit le bras de Rem tournoyer d’une façon irréelle. C’était si invraisemblable qu’on aurait dit que la hache dans sa main se pliait elle aussi.
Clang !
Tout se passa en un instant. Le tranchant de la hache se courba, puis jaillit comme l’éclair et frappa l’épée d’Enkrid.
L’épée s’envola.
Arrachée à sa main, elle tournoya dans les airs avant de retomber lourdement au sol. Le bruit venait de la lame qui avait heurté par accident une pierre. Enkrid la vit rouler sur le sol.
« Voyons voir. »
Rem s’approcha brusquement et saisit le poignet d’Enkrid. Le choc d’avoir lâché l’épée lui faisait trembler la main. Rem contempla sa main, claqua la langue et déclara :
« Ça aurait dû saigner un peu. »
« Quoi ? »
Il avait balancé sa hache sans retenue, et maintenant il disait ça.
« Ton coup d’estoc était bon, vraiment bon, mais il manquait quelque chose. Je ne saurais pas bien expliquer, mais ta prise aurait dû être déchirée. Tu n’aurais pas dû simplement lâcher l’épée. »
« Il ne faut pas lâcher son épée, même dans la mort ? »
Enkrid haussa la voix. C’était une phrase que ses maîtres d’escrime lui avaient répétée d’innombrables fois. Vivre chaque journée qui se répétait était une tâche épuisante. Enkrid se souvenait du début de chaque journée d’une manière légèrement différente. Depuis son enfance, sa mémoire était meilleure que la moyenne. Jusqu’alors, elle ne l’avait pas beaucoup aidé en escrime, mais elle lui était désormais précieuse, surtout quand il repensait à ce que ses maîtres lui avaient enseigné.
C’était ce qu’il faisait à présent : il se remémorait leurs paroles tout en parlant.
« Quelles conneries ! S’il le faut, balance ton épée au visage de l’adversaire. Euh… Ah, doucement. Ton coup d’estoc de tout à l’heure, tu visais où ? »
Rem souffla en parlant. Enkrid ne sut pas quoi répondre. Ce coup d’estoc, c’était sa technique secrète. Il l’avait volée en se faisant poignarder au cou par des soldats ennemis plus de cent fois. La posture générale, la position des pieds, le déplacement du centre de gravité au moment de manier l’épée, le mouvement des muscles, la direction des orteils, jusqu’à la forme de la main qui tenait l’arme : il avait tout volé et tout imité.
« Ce coup d’épée, tout à l’heure, avait l’air correct, mais, bon sang, c’est difficile à expliquer. Regarde. »
Rem laissa pendre sa hache et traça un grand cercle dans la terre. Il était à peu près aussi grand qu’une tête humaine.
« Disons que notre cible se trouve quelque part par là. »
Sur ces mots, Rem fit pivoter sa hache au-dessus du cercle, puis y planta une marque d’un coup de pointe.
« Mais en réalité, on va viser ici. »
Au début, Enkrid se demanda de quoi il parlait, mais ses heures passées à apprendre auprès de ses maîtres d’escrime n’avaient peut-être pas été vaines. Malgré ses explications pourries, l’idée lui passa sur la langue comme un fruit mariné et s’y déposa avec clarté.
Le point visé.
Qu’avait révélé le coup d’estoc qu’il venait de porter ? Voulait-il qu’on le félicite ? Qu’on reconnaisse en lui la moindre parcelle de talent parce qu’il avait bien imité le geste ? À quoi bon ? À quoi servait une épée ?
À trancher et à transpercer l’adversaire. C’était une arme faite pour tuer. Le coup d’estoc, en particulier, était une technique fondamentale de l’escrime qui visait un point précis. On l’employait souvent à la rapière. Il avait entendu dire que certains chevaliers faisaient d’une lame fine, conçue pour transpercer les armures par leurs interstices, leur arme de prédilection.
« Je ne peux pas l’expliquer mieux. Je pensais que j’allais esquiver ou parer naturellement, alors tu as lâché l’épée si facilement. Mais ton coup d’estoc de tout à l’heure aurait dû être décisif. Comme si tu me disais : “Je vais te transpercer. Tu ne peux pas esquiver.” Il fallait en convaincre l’adversaire. »
Après avoir parlé, Rem se demanda encore s’il s’était bien expliqué. Comme il faisait toujours les choses à sa manière, il était nul pour expliquer. Mais si l’autre comprenait à peu près, alors cette explication, pareille à l’aboiement du chien du voisin, pouvait être considérée comme excellente. Pour Enkrid, elle fut excellente.
Je n’avais pas confiance en mon épée.
Le coup d’estoc qu’il avait porté ressemblait à celui d’un mercenaire de troisième ordre. Au cent unième jour, Enkrid s’en rendit compte.
Jusqu’au cent vingt-troisième jour, il porta des coups d’estoc de toutes ses forces.
Au cent vingt-quatrième jour, le coup de hache fulgurant de Rem lui déchira la prise. Elle n’était pas seulement déchirée : elle avait éclaté. Le sang gouttait de sa paume.
Enkrid en rit. Il avait atteint son but.
« Tu as complètement perdu la tête ? Sur le champ de bataille, rien n’est plus dangereux qu’un allié fou, tu le sais, non ? Pourquoi tu continues à rire ? »
En voyant ça, Rem eut l’air désemparé, ce qui lui arrivait rarement, mais Enkrid ne parvint pas à retenir son rire.
« Putain, arrête de rire. On dirait un fou, tu sais ? »
Rem prononça ces mots après avoir assisté aux événements de ce « jour » cent vingt-quatrième.
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