Chapitre 597
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 597 : Un ciel d’hiver d’un bleu éclatant, des fleurs, un enfant et un idiot
= = =
« On se reverra quand tu chercheras désespérément un coin où te planquer, espèce de petit con. »
Le Passeur n’avait finalement pas réussi à garder son calme. Un démon avait forcément élu domicile dans la bouche de ce salaud.
« Dégage. »
Il le répéta.
Enkrid ouvrit la bouche pour répondre, mais le Passeur ne supporta pas de regarder. Ces lèvres s’arrondissaient déjà, prêtes à ressortir leur fichu « bouh ».
Il flanqua dehors ce fou d’Enkrid, puis s’assit à la proue pour observer la lumière des lanternes et lire l’avenir qui s’annonçait.
Voyons voir comment tu vas t’y prendre, cette fois.
Il le pensa, puis s’interrompit, légèrement surpris. Ce qui venait de le troubler, c’était ce qu’il s’était murmuré à lui-même.
Il n’avait pas parlé de l’avenir limpide où Enkrid souffrirait à coup sûr, prisonnier d’une seule journée, mais d’un avenir incertain, où il se demandait comment l’homme irait de l’avant.
Est-ce que j’attends vraiment quelque chose ?
C’était peut-être tout ce qu’Enkrid lui avait montré jusqu’ici. C’était sans doute ça.
Il pensait malgré tout que cela finirait mal.
Et pourquoi cela se passerait-il autrement ? Il avait vu d’innombrables héros et grandes figures au fil des âges.
Certains étaient allés bien plus loin qu’Enkrid jusqu’à présent.
Mais comment leur histoire s’était-elle terminée ?
Le Passeur tenta de s’adresser à ceux qui vivaient en lui. Tous pensaient à peu près la même chose.
« Il finira englouti comme les autres. »
« Tu espères quoi, au juste ? C’est idiot. »
« Il tient encore le coup ? »
« Ne lui dis pas qu’il revit une seule journée. Fais-lui croire qu’il est immortel. »
Seuls quelques-uns proposèrent une idée différente.
« On aura peut-être droit au spectacle de ses souffrances. Ça pourrait être amusant. »
« À ton avis, comment va-t-il tenir le coup, cette fois ? »
Une véritable attente. Des réactions tièdes comme celles-ci, plutôt que de la déception et du désespoir.
Le Passeur n’avait jamais été un être unique.
Il avait toujours été multiple. Il était donc tout naturel qu’Enkrid ait l’impression de rencontrer un Passeur différent chaque fois qu’il arrivait : c’était bien la vérité.
Il était tout aussi naturel que ces nombreuses facettes n’aient pas toutes la même opinion. Pourtant, elles étaient à la fois multiples et une.
Ce que ce Passeur originel avait toujours désiré, c’était un nouveau compagnon.
Cette unité commençait à se fissurer.
Voilà le résultat de la folie et de l’obsession tenaces d’un seul être humain.
« Qu’est-ce que tu essaies de faire ? Qu’est-ce que tu espères ? »
L’une de ses facettes intérieures prit la parole. Celle qui occupait le corps du Passeur ne répondit rien. Elle se contenta de sourire.
Une ligne se dessina sur sa peau gris terne, traçant une expression grotesque sur son visage.
Si Enkrid avait vu ce sourire, il aurait sans doute dit que c’était ce qu’il y avait de plus sinistre chez lui.
* * *
La tâche d’Enkrid n’était pas encore terminée.
En une seule nuit, il avait écrasé trois guildes criminelles, tué l’Œil maléfique — l’expérience du Culte et Créature démoniaque qui tirait les ficelles dans l’ombre de la ville —, puis abattu le vampire qui avait joué au châtelain tout en ne recherchant que ses propres plaisirs, ainsi que trois sentinelles lycanthropes. Malgré tout, des traces de brûlure noircissaient encore certains coins de la ville.
« Meurs ! »
Une bande d’assassins, à peine au stade de la formation, fondit sur lui.
Ils étaient trois à se déplacer comme un seul homme, mais leur technique pour dissimuler leur présence était médiocre. Et le fait que l’un d’eux ait poussé un cri de guerre avant de charger en disait long sur leur état d’esprit. De toute évidence, personne ne les avait jamais vraiment entraînés.
La raison était évidente. Une fois l’Œil maléfique maître de la ville, il avait fait de l’endroit son terrain de jeu personnel.
Voilà pourquoi les guildes criminelles et ces assassins de pacotille avaient pu survivre, malgré leur incompétence.
Pourquoi l’Œil maléfique avait-il réduit la ville à cet état ? Pour s’amuser, semblait-il. Une créature qui n’avait rien de mieux à faire.
En les voyant se jeter sur lui, Enkrid secoua intérieurement la tête.
Jaxon verrait ça et pousserait un soupir.
Il dégaina son épée. L’acier tinta dans les airs, et la lame fendit le soleil avant de trancher les trois assassins. D’autres suivirent, tout aussi lamentables.
« Ô Dieu Démon ! »
Il repéra un lieu de rassemblement et y entra : des Cultistes se plantaient des dagues dans la poitrine pour tenter d’invoquer un démon.
Bien sûr, aucun démon n’apparut. Les démons de la Terre Maudite ne se laissaient pas invoquer à si bon compte.
À la place, un Esprit maléfique vit le jour, nourri par la volonté des morts. Celui qui s’était transpercé le cœur s’effondra, et une sombre ondulation déchira l’air.
Une manifestation d’Esprit maléfique. Rien à voir avec l’Œil maléfique, mais si on l’avait laissé faire, il aurait pu représenter une menace encore plus grande pour les gens ordinaires : une Créature démoniaque informe et sans forme fixe.
Ruagarne l’observa, gonfla une joue et lança : « Bon sang. »
Puis elle fit claquer son fouet et l’anéantit d’un seul coup.
Sssriii ! Kraaah !
L’Esprit maléfique se déchira dans un hurlement, son cri de mort résonnant au loin. Une malédiction était tissée dans ce cri, mais elle ne toucha personne.
Enkrid distingua la traînée bleue laissée par le fouet.
« Une arme magique ? »
Il interrogea Ruagarne, qui inclina la tête en signe d’assentiment.
« Jaloux ? »
« Pas du tout. »
Il répondit aussitôt, et c’était sincère. D’ordinaire, il aurait convoité une arme pareille sans réfléchir, mais cette fois, vraiment pas.
Ils tombèrent ensuite sur un autre rassemblement. Cette fois, Enkrid se chargea de l’exterminer et prouva qu’il possédait lui aussi une arme similaire.
La longue épée forgée dans le fer le plus dur portait un enchantement qu’Esther y avait placé elle-même. La lame d’Enkrid pouvait donc, elle aussi, être qualifiée d’arme magique.
Kraaah.
L’Esprit maléfique hurla, se transforma en fumée et disparut.
« Je t’ai dit que je n’étais pas jaloux. »
Cela lui rappela étrangement la première fois qu’il avait vu une Dague sifflante. À l’époque, il avait presque désespéré à l’idée de toutes les collectionner.
En fouillant le reste de la ville, il entendit un nom familier dans le quartier pauvre.
« Ô Balrok, Dieu Démon de la Guerre, viens habiter en moi ! »
C’était un Cultiste qui brandissait une épée rouillée. L’homme récitait un sort empruntant le nom de Balrok ; ses yeux s’illuminèrent alors, son bras s’embrasa et s’étira pour prendre la forme d’un fouet ardent.
Il arrivait que Balrok prête une parcelle de son pouvoir à un hôte humain, dans une vague imitation d’une descente divine. Mais ce n’était qu’un fragment de force empruntée, bien loin d’une véritable descente de Balrok.
Pourtant, cette vision fit bouillonner quelque chose dans la poitrine d’Enkrid.
« J’espère que ça te parviendra. Dis-lui de m’attendre, je viendrai bientôt le chercher. »
Il laissa percer une partie de son émotion dans sa voix. Il le pensait vraiment. S’il pouvait découvrir où se trouvait Balrok, une part de lui voulait partir sur-le-champ.
L’homme avait déjà perdu la raison. Des flammes jaillissaient de tous les orifices de son visage ; ses yeux, son nez et sa bouche brûlaient. Il pencha la tête, perplexe.
Ce n’était pas un véritable Fragment de Balrok qui s’était manifesté, seulement le faible écho du pouvoir laissé derrière lui. Un seul coup suffisait amplement.
Pied droit décalé sur le côté, coupe dégainée, un seul coup net. La lame racla le fourreau et fendit l’homme comme un éclair.
Tac. Boum.
Sa tête vola. La présence s’estompa, et avec elle, la force empruntée à Balrok.
Après cette brève tournée qui ne méritait presque pas son nom, Enkrid passa deux jours à fouiller le reste de la ville.
Le châtelain le suivit partout et comprit une nouvelle fois à quel point Enkrid était remarquable.
Différent.
Ce n’était ni son escrime, ni ses réflexes, ni sa force physique qui l’impressionnaient. Ces qualités dépassaient toute mesure depuis le début.
Ce qui frappait vraiment le châtelain, c’était son jugement et sa capacité à agir en conséquence.
Ce qui aurait demandé une journée entière de réflexion à quelqu’un d’autre ne faisait qu’effleurer l’esprit d’Enkrid avant de s’évanouir aussitôt.
Était-ce une différence de taille de leur réceptacle ?
Ou simplement une faculté qu’il possédait dans ce corps ?
Le châtelain penchait pour la première hypothèse. Son réceptacle était différent. Aucune hésitation ne s’interposait entre sa décision et son action. Quel genre d’homme pouvait être ainsi ? Le châtelain ne cessait de s’en émerveiller.
De plus, malgré tout ce qu’Enkrid avait entrepris, il ne demanda jamais ce qu’il adviendrait ensuite de la ville.
C’était tout aussi déconcertant. N’avait-il aucune ambition ? À l’heure actuelle, le châtelain se serait agenouillé sans un mot si Enkrid lui avait demandé de lui prêter serment d’allégeance.
Des obstacles évidents empêchaient de s’emparer tout bonnement de la ville, mais l’ambition poussait souvent les gens à les ignorer.
C’était ce qu’on appelait l’aveuglement du désir.
Et pourtant, cet homme n’avait fait que s’attaquer aux problèmes de la ville. Qu’est-ce que cela disait de lui ?
Le châtelain n’aurait su le dire. Enkrid dépassait son entendement. Le respect lui venait donc naturellement.
C’est pourquoi le châtelain dit ce qu’il devait dire avant qu’il ne soit trop tard.
« Je m’appelle Lui. Je sais que cela peut sembler présomptueux, mais… merci. »
« Ce n’était rien. »
Ce n’était pas de la modestie. C’était la vérité. Pour Enkrid, tout cela n’avait été qu’un exercice du soir.
Pour les autres, en revanche, cela avait pris une tout autre dimension.
Et surtout pour Lui, qui avait enfin recouvré ce qui lui revenait de droit et de devoir. À ses yeux, cela représentait bien davantage.
Une fois dépouillé de son rôle d’opportuniste charognard, Lui ne témoigna plus à Enkrid que du respect.
Cela n’avait rien de déplaisant.
D’autant que tout chez cet homme — son allure, sa manière d’agir — plaisait à Enkrid.
Même si Lui régnait sur une ville étrangère, Enkrid n’avait aucune réserve à son sujet.
Après tout, le travail, c’était le travail. Enkrid avait donné une portée assez large à sa mission.
Il avait accepté de s’occuper des Cultistes ; il poursuivit donc sa tâche jusqu’à les avoir tous débusqués.
Leurs racines pourries, profondément ancrées dans la ville, auraient normalement résisté à toute tentative de les arracher. Mais celui qui s’était chargé de la besogne était un chevalier qu’on disait désastreux.
Et qui plus est, un homme à l’endurance monstrueuse, grâce à une Volonté inépuisable.
Enkrid en était à son quatrième jour à Cross Guard. L’atmosphère de la ville avait complètement changé depuis son arrivée. C’était tout bonnement miraculeux.
Au fil des jours, quelques liens inattendus s’étaient noués.
« Comment tu t’appelles ? »
Il interrogea le garçon de l’auberge. Depuis quelques jours, le gamin traînait dans les parages dès qu’il se reposait.
« Delma. »
« Qu’est-ce que tu veux faire, plus tard ? »
« Je dois reprendre l’auberge de mon oncle. »
Le garçon répondit avec le plus grand sérieux. Ce n’était pas de la convoitise pour quelque chose qui ne lui appartenait pas. Il voulait simplement perpétuer ce qui appartenait à la ville. Son oncle baissa la tête et dit : « Je n’aurais jamais cru qu’un jour pareil arriverait. »
Un adulte qui protégeait un enfant dans une ville comme celle-ci, un endroit sauvage et sans loi jusqu’au plus profond de ses entrailles.
L’oncle avait détourné le regard du danger qui menaçait Enkrid pour protéger l’enfant et sa propre vie des gens qui brûlaient de l’encens soporifique afin de plumer quelques Krona.
Est-ce qu’on peut vraiment lui en vouloir ?
Il n’en avait pas envie. Même s’il avait fait semblant de ne pas voir les agissements des guildes criminelles, l’homme avait fait ce qu’il pouvait. Il avait tenté de protéger l’enfant et lui avait adressé un avertissement en lui servant de la nourriture empoisonnée.
C’était ainsi qu’Enkrid voyait les choses. Il ne voulait pas le blâmer. Tout le monde n’était pas capable d’agir correctement à chaque instant. Cela ne signifiait pas qu’il pardonnerait à tous ceux qui commettaient des erreurs ni qu’il fermerait les yeux sur ce qui leur pesait sur la conscience, mais…
« Vous n’avez plus besoin de faire de mauvaises choses ! »
C’était le cri de l’idiot.
Guildes criminelles ou non, le châtelain avait dit qu’il accueillerait quiconque montrerait des signes d’amendement et en ferait un soldat.
L’idiot et ses compagnons s’étaient retirés, affirmant qu’ils ne voulaient rien avoir à faire avec la guerre.
« Quand la situation se sera calmée, ce serait bien d’ouvrir une route commerciale avec Border Guard. Je pense construire un bateau pour faire l’aller-retour sur la rivière Pen-Hanil. »
L’un d’eux avait un don pour construire des bateaux. Enkrid ne savait pas pourquoi il était venu lui raconter ça.
« Il te remercie. »
L’idiot se tenait à ses côtés.
Enkrid hocha brièvement la tête et n’y pensa plus.
Il apprit plus tard que ces gens, même quand ils faisaient partie d’une guilde criminelle, avaient discrètement détourné le regard et protégé les habitants de la ville quand ils le pouvaient. L’un d’eux avait même perdu des doigts à cause de ça, apparemment. Cela en disait long sur eux.
D’autres étaient un peu comme eux.
« Tiens, prends ça. »
Depuis des jours, il parcourait la ville pour la nettoyer petit à petit. Quelqu’un dont il avait fini par reconnaître le visage lui lança une pomme toute rabougrie.
Il croqua dedans. Son goût âpre et sucré lui roula sur la langue. Même par politesse, il n’aurait pas pu la qualifier de bonne.
« C’est ma dernière pomme. »
Le sourire du marchand de fruits, auquel il manquait une incisive, valait bien le goût du fruit.
La ville ne changerait sans doute pas du jour au lendemain. Le châtelain devrait lutter pour en faire un endroit où il ferait bon vivre, et des gens malhonnêtes y rôdaient probablement encore. Qui que l’on soit, il était impossible d’attraper et de tuer tous les mauvais types.
Faire le tri était déjà un travail en soi. On ne pouvait pas tout régler à l’instinct.
Alors il laissa les choses en l’état. Il appartenait à ceux qui restaient de trouver eux-mêmes comment s’en sortir.
Ils mourraient et tueraient, pleureraient parfois, se mettraient en colère et connaîtraient aussi des moments de joie.
C’était ça, la vie, non ? C’étaient les jours qu’ils allaient vivre, et la responsabilité de ceux qui voulaient protéger la terre sous leurs pieds.
« On part demain ? »
Enkrid le demanda en regardant Ruagarne, qui revenait après avoir passé la journée à parcourir la ville.
« D’accord. »
Il laissa la journée s’écouler. Cette sensation vague et désagréable d’être observé avait disparu depuis un moment. L’Œil maléfique l’épiait probablement grâce à un sort quelconque.
Le lendemain matin, après une bonne nuit de sommeil, Enkrid ébouriffa les cheveux de Delma, s’entraîna comme à son habitude, puis s’adossa un moment à l’arbre près de l’auberge, les yeux levés vers le ciel.
La fraîche brise du début de l’hiver passa sur lui et sécha la sueur de sa peau. Il renversa la tête et contempla un ciel d’un bleu éclatant, sans le moindre nuage.
Ha ha ha ha !
Des rires d’enfants lui parvinrent de loin.
Aurait-il froid s’il s’endormait ainsi ? Sans doute, pensa-t-il, mais il voulait profiter de l’instant ; il ferma donc les yeux. La somnolence l’envahit. C’était une sensation plutôt agréable.
Les rires des enfants, le ciel bleu, la brise fraîche : tout se mêlait tandis que la paix s’installait.
C’était peut-être pour des jours comme celui-ci, pour des moments comme celui-ci, qu’il avait pris l’épée.
Cette pensée le traversa aussi.
Le matin était encore jeune, il n’était pas midi, et les gens s’affairaient déjà.
Même le tumulte de leurs activités lui parvenait comme une berceuse.
C’était parce qu’un vent d’espoir soufflait sur la ville.
Et de l’autre côté de ce vent porteur d’espoir, apportant la paix avec lui, s’avançait quelque chose qui réduirait tout en cendres.
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