Chapitre 590
NOUS AVONS TENTÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 590 : Six invités
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« Cross Guard compte quatre auberges, et celle-ci est la plus propre. »
Ruagarne acquiesça. L’odorat des Grenouilles était peu développé ; l’endroit ne changeait donc pas grand-chose pour elle.
Enkrid, malgré ses sens plus aiguisés, trouva l’endroit tout à fait tolérable. Il avait passé des jours à errer dans des montagnes couvertes de sang de Bêtes magiques. Comparé à cela, ce n’était pas un palais, mais ça s’en rapprochait suffisamment pour évoquer un manoir. Pas qu’il trouvât l’endroit bien, pour autant.
Il n’avait toutefois aucune envie de faire tout le chemin jusqu’au véritable manoir dont l’administrateur n’arrêtait pas de parler.
« Donnez-nous votre meilleure chambre. »
Snake Eyes glissa quelques kronas dans la main de l’aubergiste et le dit d’un ton neutre.
Le rez-de-chaussée faisait aussi office de taverne, et le bruit y régnait en maître. À l’entrée du groupe, trois ou quatre hommes avachis autour de tables graisseuses se retournèrent. Pas un regard clair parmi eux : les yeux injectés de sang, vitreux, ils avaient l’air d’avoir bu ou d’avoir pris quelque chose de plus fort. Un coup d’œil leur suffit. Ils reprirent leurs occupations.
La soirée n’était même pas avancée, le soleil n’était pas encore couché, et les gens jouaient déjà aux cartes dans tous les coins.
Le rez-de-chaussée comptait six tables. Trois accueillaient des parties de cartes. Deux autres, des parties de dés.
Enkrid remarqua le seul regard qui ne s’était pas détourné.
La dernière table. Un poignard était planté de biais dans le bois, la pointe en bas comme un pieu. Derrière, un homme borgne fixait Enkrid sans ciller.
La plupart des gens qui perdaient un œil se couvraient l’orbite d’un cache-œil. Celui-ci laissait sa cicatrice à nu, à la vue de tous. Il était couvert de trop de coupures et de plaies pour qu’on puisse les compter, et aucune n’avait bien cicatrisé.
L’homme assis juste à côté de lui se pencha et lui murmura quelque chose. Sa voix était trop basse pour qu’on l’entende. Seuls quelques mots parvinrent à Enkrid : dormir. La nuit. Invités.
« La Sainte Secte de la Terre Maudite sort à la nuit tombée et enlève des gens. Des enlèvements. Tout le monde est sur les nerfs. »
Le garçon qui travaillait à l’auberge ne devait pas avoir plus de dix ans. Il venait de monter préparer les chambres, et Snake Eyes rompit le silence.
Enkrid acquiesça et commanda un rhum. Il aimait bien le lait et le thé, mais demander l’un ou l’autre ici lui semblait le meilleur moyen de se retrouver avec quelque chose d’imbuvable. De sa place, il regarda le propriétaire, derrière le comptoir, verser un liquide ambré dans une timbale.
Cette timbale n’a pas l’air propre non plus.
Il le pensa, prit la timbale et goûta quand même.
Il n’était pas grand buveur, mais ça, c’était autre chose. Que ce soit bon marché, passe encore. Mais en plus, le rhum était coupé à l’eau.
« Quelle ville charmante », lança Ruagarne en balayant la salle du regard.
Elle ne le pensait pas. L’atmosphère était rude, dure et grise, dépourvue de la moindre lueur d’espoir ; ce sentiment pesait sur toute la ville comme un mauvais temps persistant.
« Vous ne reviendriez pas sur votre décision et n’accepteriez pas le manoir, même maintenant ? »
Snake Eyes posa la question avec le tact de quelqu’un qui respectait les souhaits de son employeur, mais Enkrid secoua la tête.
« Ici, ça ira. »
Il devait se renseigner sur les membres de la guilde disparus. En séjournant à l’auberge, il serait plus près de pouvoir le faire qu’en faisant sans cesse l’aller-retour depuis un manoir.
Pour attraper une goule, on s’aventurait dans le noir avec de la viande crue dégoulinante de sang. Pour trouver ce qui se cachait dans le repaire d’une bête, on y entrait.
D’ailleurs, y avait-il quoi que ce soit dans cette ville qui puisse vraiment le menacer ? Il en doutait. Son instinct lui soufflait que non.
« Alors, je vous souhaite bonne chance contre la Sainte Secte de la Terre Maudite. »
Snake Eyes le dit à voix basse, puis s’en alla. Enkrid repassa ses paroles dans sa tête et comprit vite pourquoi il trouvait ses yeux semblables à ceux d’un serpent : ils ressemblaient à ceux du Passeur, difficiles à lire, comme ceux d’une marionnette dont le visage ne cachait rien.
Mais comparés à ceux du Passeur, ils étaient presque chaleureux.
Après le départ de Snake Eyes, le jeune garçon apporta à manger. Une poignée de pommes farineuses, le ragoût éternel de l’auberge qui mijotait dans un coin et du porc rôti. Enkrid ne toucha pas au ragoût. Il mangea quelques pommes et presque toute la viande, malgré le goût de gibier prononcé du porc, qui rendait chaque bouchée pénible.
Il n’était pas Ragna. Il n’avait pas le luxe de faire le difficile.
Il mangea ce qu’il put, puis monta à l’étage. La chambre était plus propre que prévu. Il n’y avait pas de lit, seulement plusieurs épaisseurs de couvertures étalées pour servir de couche. L’auberge comptait trois étages, et leur chambre se trouvait tout au bout du troisième.
Il y régnait une légère odeur, mais tant qu’il n’y avait pas de puces avec, une couverture roulée valait toujours mieux qu’une cape étendue à même le sol.
« Vous pouvez nous apporter de l’eau pour nous laver ? Une baignoire serait encore mieux. »
« On a une baignoire », répondit aussitôt le garçon.
Enkrid lança une pièce d’argent en l’air. Le garçon la rattrapa à deux mains.
« Oh. »
Ses yeux s’écarquillèrent un peu. Ce n’était pas une petite somme en kronas. Le garçon jeta un regard vers l’escalier, glissa la pièce dans son pantalon et déclara : « Vous devez être riche. »
Il les servit avec soin après cela, et ne faisait pas semblant. Ils se lavèrent, s’installèrent, et ce fut leur première nuit dans la ville.
Cross Guard n’avait presque plus vu de voyageurs ni de marchands ces derniers temps. La ville tirait déjà le diable par la queue avant que le Culte ne s’y infiltre et n’aggrave les choses.
C’était peut-être pour cela que les chambres de part et d’autre de la leur restaient silencieuses. L’auberge en comptait plus de dix, et le troisième étage semblait entièrement réservé à leur groupe.
« Ces yeux m’ont vraiment mise mal à l’aise », dit Ruagarne.
Enkrid acquiesça.
Elle but quelques gorgées de l’eau de l’auberge, puis fit la grimace. Les Grenouilles pouvaient vivre dans un marais sans se laver sans que cela les dérange, mais elles tenaient à une seule chose : l’eau qu’elles buvaient. Elles l’aimaient propre. Une eau trouble les offensait réellement.
« Rien ne va dans cet endroit », marmonna Ruagarne.
La couche et la nourriture lui convenaient. C’était l’eau qui posait problème.
La Garde-frontière se trouvait près de la rivière Pen-Hanil ; l’eau propre n’y manquait donc jamais. Dans les montagnes, on trouvait aussi des bassins limpides. Cross Guard bénéficiait des mêmes conditions. Si l’eau y était dans cet état, c’était que personne ne s’en occupait correctement. La différence entre les deux villes sautait aux yeux.
Était-ce dû aux pertes de la guerre ? Ou à l’incompétence du seigneur ?
Probablement les deux.
Enkrid y réfléchit, puis acquiesça pour lui-même.
« C’est probable. »
Ils échangèrent encore quelques paroles sans importance, puis il ferma les yeux.
Le sommeil vint, et avec lui, le Passeur. Enkrid eut l’impression d’avoir été précipité quelque part ; c’était exactement ce qui s’était passé.
Le Passeur parla sans préambule, sans même prendre la peine d’ouvrir la bouche. Il transmit son intention par la seule Volonté.
« Tu oses comparer ces yeux aux miens ? »
Le Passeur avait aujourd’hui un ton différent. Léger. Presque désinvolte.
Quelle humeur changeante.
Il commença par l’accuser. Enkrid en devina facilement la raison : il avait comparé Snake Eyes au Passeur un peu plus tôt, et celui-ci avait apparemment entendu les pensées qu’il avait gardées pour lui.
Mais était-ce vraiment assez urgent pour le traîner ici ?
« J’ai simplement remarqué une ressemblance », répondit Enkrid en haussant les épaules.
« Comment oses-tu. »
Le simple fait de les comparer était donc une offense, peu importe ce qu’il avait dit.
Le Passeur renifla et lui transmit le même message que la nuit précédente, avec le même fond, mais un ton différent.
« Tu peux encore faire demi-tour. Il n’est pas trop tard. »
Enkrid commença par poser la même question que la veille.
« Quelque chose de sinistre se prépare ? »
Le Passeur ouvrit la bouche, puis la referma. Enkrid ne pouvait pas lire ses émotions ; ce n’était donc qu’une supposition, mais toute son attitude indiquait qu’il n’avait aucune envie de parler à cette personne.
« Je ne me moque pas de toi », dit Enkrid.
« Ha ! Te moquer de moi ? Tu oses ? Quelle absurdité ! »
Le Passeur rit. Pourtant, il n’avait pas l’air de rire. Le son n’était que l’expression d’une intention par la Volonté, rien de plus.
Enkrid y remarqua quelque chose. Le Passeur transmettait sa signification sans parler, d’une manière qui rappelait le fonctionnement de la Volonté.
Il ne s’était pas attendu à cette pensée. Elle ne changerait rien dans l’immédiat, mais c’était le genre de chance qui se présentait sans qu’on l’ait appelée, comme une pièce d’argent trouvée sur la route.
Il s’y attarda un moment, la tournant et la retournant dans sa tête, puis dit : « Transmettre une intention par la Volonté… C’est proche de la façon dont on manie la Volonté elle-même. »
Le Passeur émit un son sec par le nez. Cette fois, il prit grand soin de parler pour de bon, bouche comprise, et son message lui parvint clairement.
« Ne t’ai-je pas dit dès le début que tu ne te souviendrais pas clairement de nos conversations ? À ton avis, pourquoi ? Parce que tout ce que nous échangeons ici passe par la seule Volonté. »
Enkrid, lui, se souvenait de ces conversations. Quant à savoir pourquoi, il n’aurait pas pu le dire, même après des heures de réflexion. Et cela n’avait probablement pas grande importance.
« Converser par la Volonté. Y insuffler sa Volonté. Avec fluidité, naturellement. »
Ce qu’il venait de comprendre l’intéressait davantage. Il y réfléchit en silence.
Le Passeur avait ri et s’était mis en colère lors de leurs rencontres. Ces réactions étaient des manifestations de sa Volonté. Tandis qu’Enkrid murmurait pour lui-même, le Passeur cessa complètement de réagir et se contenta de l’observer un moment.
Après ce silence, le Passeur lui transmit de nouveau son message.
« …Je t’ai dit qu’il n’était pas trop tard. Ne l’oublie pas. »
Sur ces mots, le Passeur commença à se dissiper comme de la brume.
Qu’est-ce que c’est ? Ça ne s’est jamais produit avant.
Enkrid perçut une odeur âcre et piquante.
Avait-il déjà senti quoi que ce soit en présence du Passeur ? Non.
La vision ne réagissait donc pas. C’était son corps.
Quelque chose se passait. Ce n’était pas un rêve.
« Va », dit le Passeur.
La révélation et le mot lui parvinrent au même instant. Enkrid ouvrit brusquement les yeux.
L’odeur était dans la chambre. Il n’eut aucun mal à en trouver la source. Le brasero, rempli de pierres chauffées et de charbon pour tenir le froid à distance, contenait quelque chose qui brûlait. Les gens ordinaires auraient sombré dans un sommeil de deux jours rien qu’à en respirer les émanations. Un encens soporifique.
Enkrid se leva et ouvrit la fenêtre. Ruagarne était déjà réveillée. Il désigna le brasero, et elle comprit aussitôt.
« Quelle délicate attention : s’assurer que nous dormions bien. »
Dès qu’elle décida que le Culte était derrière tout ça, elle gonfla plusieurs fois les joues. C’était ce qu’elle faisait pour se donner du courage, et c’est ce qu’elle faisait maintenant.
Débarquer en ville et leur faire ça dès la première nuit ? Ça ne pouvait être que le Culte. Ruagarne retint son souffle et se dirigea vers la fenêtre.
Enkrid ne conclut pas encore qu’il s’agissait de Cultistes. Rien n’était certain.
Plus important encore, il fit machinalement le point sur son propre état.
Du poison mélangé à ça ?
Il passa la tête par la fenêtre et inspira l’air froid de la nuit. Non. Il n’avait pas inhalé beaucoup d’encens, au départ.
Même Enkrid aurait fini par sombrer s’il en avait respiré suffisamment. Il ne ressentait rien de semblable. Ses sens avaient capté l’odeur dès qu’elle l’avait atteint et l’avaient tiré du sommeil avant qu’elle puisse faire effet.
Jaxon le lui avait dit un jour : dans une ville inconnue, il fallait toujours commencer par se fier à son nez.
Il avait raison.
« Tes sens sont ta meilleure alerte », avait-il ajouté.
Enkrid remplit ses poumons d’air nocturne.
Pur.
Ses doigts répondaient sans difficulté. Son esprit était parfaitement clair.
Il laissa la fenêtre ouverte pour aérer la chambre. C’est alors qu’il les sentit.
Son ouïe se mêla à ses autres sens, puis la Porte du Sixième Sens s’ouvrit en grand.
En prenant le son pour base et en affinant chaque recoin de sa perception, il les localisa : leurs cachettes, leur nombre, leur proximité.
Deux sur le toit. Deux dans chacune des chambres voisines.
Six en tout.
L’un d’eux était-il dangereux ? À en juger par les traces qu’ils laissaient échapper, non. C’était ce qu’il ressentait.
Enkrid leva la main, paume tournée vers le sol, appuya son pouce contre sa poitrine, pointa l’index vers le plafond, puis désigna Ruagarne.
La chambre lui revenait. Le toit était pour elle.
Ruagarne ne hocha pas la tête. Elle posa simplement la main sur le rebord de la fenêtre.
Pas besoin de compter les respirations ni de se synchroniser. L’écart entre eux et ceux qui attendaient dehors était trop grand pour s’encombrer de cérémonies.
La Grenouille accrocha un pied au rebord et bondit sans un bruit. Enkrid se dirigea vers la porte et l’ouvrit.
Grincement.
Les gonds rouillés protestèrent. Il s’écoula juste assez de temps pour une respiration avant que les portes de part et d’autre du couloir ne s’ouvrent à la volée.
L’homme qui sortit de la chambre de gauche quitta l’ombre épaisse pour la lumière de la lampe et lança : « Vous auriez pu dormir tranquillement. Pas la peine de compliquer les choses. »
La cicatrice sur son visage, sa carrure… il était à la taverne, en bas.
L’homme borgne qui avait laissé sa blessure à découvert. Ceux qui jouaient aux cartes à côté de lui étaient les mêmes qu’Enkrid avait vus plus tôt dans la soirée.
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