Chapitre 589
WE TRIED TRANSLATIONS
Traducteur : Hydrogen B
Réviseur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 589 : Une inquiétude en entraîne une autre
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« Quelque chose de mauvais va arriver, par hasard ? »
Enkrid n’avait jamais pris à la légère les avertissements du Batelier.
Il l’écoutait toujours attentivement et ne les ignorait jamais. Comme d’habitude, Enkrid était parfaitement sérieux.
« Ça va vraiment arriver, cette fois ? »
Deux questions d’affilée. Le Batelier le fixa. Enkrid n’était pas du genre à ne pas remarquer quand quelqu’un le maudissait du regard, mais aujourd’hui, le Batelier n’exprimait rien du tout.
Il était plus gris que d’habitude. Une poupée sans émotion, un masque sculpté dans la pierre.
La lampe violette éclairait son visage par-dessous, sa lumière se séparant au niveau du nez et projetant une ombre jusqu’au front. À le voir ainsi, il avait tout d’un visage qu’on redouterait de croiser en rêve.
Même si, d’une certaine manière, cet instant relevait déjà du rêve.
Rêve ou réalité, Enkrid n’était pas du genre à se laisser effrayer par l’apparence d’autrui.
Il se contenta donc de dire ce qu’il avait à dire.
Le Batelier répondit.
« J’aimerais mieux ne pas faire d’aujourd’hui un jour que tu regretteras. »
Il n’y avait aucune émotion dans sa voix, mais son ton se voulait bienveillant. On aurait dit un enfant qui imitait un adulte, ou un adulte qui imitait un enfant.
Pendant un long moment, ils se regardèrent à travers le vide qui les séparait.
Assis près de la proue, Enkrid contempla le Batelier sans détour. Son regard ne laissait pas deviner grand-chose.
Alors, comme toujours, il dit simplement ce qu’il pensait.
« Vraiment ? »
Il était simplement curieux. Il ne savait sincèrement pas si quelque chose de mauvais allait arriver, ou si le Batelier essayait encore de le déstabiliser.
Un autre jour, une réaction aussi inattendue aurait peut-être fissuré le calme du Batelier, l’aurait fait vaciller. Mais aujourd’hui, il était un roc.
Il balaya les paroles d’Enkrid d’un revers de main.
« Je vais te donner deux choix. »
Il dit seulement ce qu’il avait l’intention de dire. Enkrid l’écouta. Écouter de toute son attention était l’un de ses points forts. Le fait que l’autre ne réagisse pas n’avait pas de quoi l’embarrasser.
Le Batelier posa la lampe sur la table et leva deux doigts. Des doigts gris, aux ongles ternes et laiteux. La lueur de la lampe projeta une ombre entre eux.
Il replia son majeur et ne laissa levé que son index.
« Première option : trouve le rocher le plus proche, tout de suite, et fracasse-toi le crâne dessus jusqu’à ce que tu en meures. »
Qu’est-ce que ça voulait dire ? C’était la même chose que ce qu’Overdier avait laissé entendre.
Arrête-toi là où tu es et profite du présent. Naturellement, il savait bien que ce genre de discours tomberait dans l’oreille d’un sourd. Le Batelier poursuivit donc :
« Ainsi, tu pourrais devenir un immortel qui savoure des journées aussi riches que celle-ci. Les voyageurs de passage chanteraient tes louanges. Tu marcherais avec le soleil et le vent pour compagnons, dormirais sous la lune et les étoiles, et échangerais quelques plaisanteries avec ceux qui t’entourent. Tu serais bien. Tu pourrais vivre l’esprit tranquille. »
Enkrid ne dit pas qu’il ne serait jamais arrivé jusque-là si c’était tout ce qu’il désirait.
Le Batelier le savait déjà. Il se contenta de le fixer, et cela suffisait comme réponse. Sans attendre qu’Enkrid réagisse, il continua :
« Deuxième option : fais demi-tour. Repars et prépare-toi à affronter un mur. Pas maintenant. Pas ce mur-là : un autre. »
Comment décrire cela ?
Un conseil ? Un avis ? C’était clairement quelque chose de cet ordre. Le Batelier était deux fois plus sérieux que lorsqu’il parlait d’épées.
Enkrid plongea le regard dans ses yeux gris et sans couleur. Leurs iris noirs étaient-ils comme ceux d’une Créature démoniaque ? Non, sans doute pas. Quand il se concentra, une couleur commença à s’y révéler.
Un gris terne, mais dès que les pupilles se distinguèrent, il devint possible d’y lire quelque chose qui ressemblait à une expression. Ce qu’il y vit, c’était de l’inquiétude. Si son instinct ne le trompait pas.
Mais ce n’était qu’un rêve, et le Batelier ne pouvait montrer que ce qu’il choisissait de montrer. Enkrid se souvint qu’il lui avait dit quelque chose de semblable, il y a bien longtemps.
Il avait également affirmé qu’Enkrid ne se souviendrait pas de ce qui se passait dans le rêve, mais celui-ci s’en souvenait.
Il ne se rappelait pas chaque mot prononcé par le Batelier depuis leur première rencontre, mais il en avait gardé les grandes lignes.
C’était pour cela qu’il savait que le Batelier d’aujourd’hui était différent. Les jours ordinaires, celui-ci ne lui avait jamais montré le moindre signe d’inquiétude.
Il n’y avait eu que des paroles calculées, clairement orientées vers un but. Aujourd’hui, c’était autre chose. Il ne disait pas à Enkrid de renoncer à escalader le mur. Il lui indiquait une meilleure voie, suggérait qu’il serait plus sage d’affronter un autre mur et d’attendre un peu.
Était-ce une mauvaise chose ? Non. Cela pouvait même être une bonne chose.
Quand la route est barrée, mieux vaut en faire le tour.
« Si tu avances, tu le regretteras. »
Les lèvres gris terne du Batelier remuèrent.
On dirait ce qu’il dit d’habitude.
C’était un rêve, un monde de l’esprit ; le son ne s’accompagnait donc d’aucune vibration de l’air. Le sens des mots leur parvenait directement.
Le Batelier lui avait proposé une bifurcation : deux choix, et même le chemin à prendre.
Mais rien de tout cela ne changeait quoi que ce soit pour Enkrid. Que l’inquiétude du Batelier fût sincère ou que ses paroles fussent plus sages, cela n’avait pas d’importance.
Ce n’était ni de l’orgueil ni de l’entêtement.
Le lendemain était toujours incertain. C’était ce qui rendait la vie belle et digne d’être vécue. Enkrid le croyait sincèrement. C’était pourquoi il ne pouvait pas croire qu’un aujourd’hui sans fin puisse compter comme une vie.
C’était sans doute là la différence entre la façon dont le Batelier voyait le monde et celle dont Enkrid le voyait.
Il ne suivrait donc pas les conseils du Batelier.
Et si le Batelier parlait parce qu’il avait vu l’avenir, Enkrid serait encore moins enclin à l’écouter.
Même si le lendemain déjà décidé s’annonçait rude, il le choisirait quand même.
C’était ainsi qu’Enkrid avait toujours vécu.
« Merci pour le conseil. »
Il prononça ces mots et se réveilla. C’était un matin d’hiver, et la pluie tombait en bruine légère.
Une brume fine l’accueillit et la température avait chuté brutalement : il faisait plus froid que la veille. Il expira, et une vapeur blanche s’éleva de ses lèvres.
« Tu as froid ? Tu veux que je te prenne dans mes bras ? »
À côté de lui, Ruagarne écartait nonchalamment du pied les braises détrempées du feu de camp. Enkrid cligna plusieurs fois des yeux. Il retourna un instant ses paroles dans sa tête, puis répondit :
« Tu passes du temps avec Sinar ? »
« Ha ! Comme l’a dit l’elfe. Elle m’avait assuré que tu répondrais exactement ça. »
Ruagarne gonfla les joues et éclata de rire. Elle avait dit que voyager ainsi ensemble était plutôt agréable.
Ils n’étaient même pas sur une longue route, et pourtant c’était ce qu’elle avait dit.
Enkrid n’y voyait pas d’inconvénient non plus. C’était un moment assez plaisant.
Les paroles du Batelier ? S’il devait traîner partout cette inquiétude à cause de quelque chose comme ça, il aurait suivi son conseil et se serait arrêté à aujourd’hui.
Mais ce n’était pas son intention. Il mit donc tout cela de côté et continua d’avancer.
Il y réfléchit un instant, échangea quelques mots de plus avec Ruagarne et se surprit à admirer Sinar. Même absente, elle avait réussi à faire passer sa propre plaisanterie par la bouche de quelqu’un d’autre.
Quel talent remarquable.
Ce n’était pas comme si les plaisanteries elfiques étaient à la mode ou se répandaient comme une maladie. À part Sinar, seules Esther et Ruagarne en faisaient de pareilles.
Elle avait dit qu’elle voulait les accompagner.
Des Cultistes s’étaient cachés dans la forêt voisine et y accomplissaient d’étranges rituels ; Sinar était donc extrêmement occupée. Voilà pourquoi elle n’était pas là.
Elle prenait toujours ses responsabilités au sérieux. Elle avait agi ainsi quand elle était commandante de compagnie, et c’était encore le cas lorsqu’ils avaient accepté la mission de sauvetage de Crang.
Quand elle s’engageait à faire quelque chose, elle s’en acquittait comme il fallait.
Cela la rendait-elle digne de confiance ? Bien sûr. Enkrid s’estimait chanceux. Tous ceux qui étaient restés auprès de lui étaient un peu fous, mais c’étaient de braves gens.
Il ne lui venait pas à l’esprit que ces gens s’étaient rassemblés autour de lui en raison de sa personnalité. Mais il est difficile de voir ce genre de chose quand il s’agit de soi-même.
« En route. »
Enkrid reprit la route de Cross Guard. La pluie cessa rapidement. Alors, un ciel bleu comme sur une peinture s’ouvrit au-dessus d’eux. Vers midi, le soleil répandit une lumière chaleureuse.
Audin lui vint à l’esprit sans raison particulière. Il regrettait de le penser, mais le soleil d’aujourd’hui était plus chaleureux que la lumière sacrée.
Ils marchèrent d’un pas régulier et arrivèrent à Cross Guard. À la vue des créneaux et du mur extérieur, Enkrid se rappela sa dernière visite.
Le sorcier aux vignes épineuses, Finn, Torres, la meute de loups-garous.
À l’époque, il avait peiné rien que pour franchir le mur. Il avait dû revivre cette journée encore et encore pour se frayer un passage. À présent, il suffisait qu’il se dirige vers la porte pour qu’elle s’ouvre.
Grrrr.
Les battants de bois imbibés d’huile et cerclés de fer s’ouvrirent de chaque côté. Derrière, il aperçut les soldats qui avaient manœuvré le treuil.
Il n’y avait pas de douve, mais le mur était épais. En levant les yeux vers les créneaux, Enkrid estima qu’avec ses capacités physiques actuelles, il pourrait les escalader bien plus facilement qu’autrefois. Il remarqua toutefois quelque chose qui n’était pas là la dernière fois.
Des pieux aiguisés avaient été plantés le long du sommet des créneaux.
Les créneaux étaient désormais hérissés de lames.
Ils avaient fait ça après ce qui lui était arrivé. Enkrid savait que c’était une mesure qu’Abnair avait mise en place.
« Il y a un dicton : on ne relève la palissade qu’une fois que la Goule l’a franchie. C’est évident, mais même après coup, ne faut-il pas la relever ? Sinon, autant demander à se faire frapper encore une fois. »
C’étaient les paroles d’Abnair, et Enkrid était tout à fait d’accord avec lui.
Si l’on n’agissait pas sous prétexte qu’il était trop tard, rien ne se ferait jamais.
Tard ou tôt, l’essentiel était d’agir.
Enkrid franchit la porte ouverte et balaya les environs du regard.
Quelques détails attirèrent son attention. Parmi eux, un groupe en robe qui se faufilait entre les rangées de cabanes grossières, bâties sans le moindre ordre à l’intérieur des murs.
Ils dégageaient une méfiance évidente.
Depuis qu’il était devenu chevalier, les instincts d’Enkrid s’étaient aiguisés et affinés. Il lui suffisait d’observer la façon dont les gens le regardaient pour percevoir ce genre de chose.
De la méfiance.
Ceux qui semblaient être les propriétaires des cabanes étaient également visibles. Tous portaient des vêtements miteux, étaient maigres et usés, et le regardaient d’un air absent.
C’était le regard de quelqu’un qui se demandait de quoi il retournait ; mais ce qu’il en dégageait était tout autre.
Du malaise.
Parmi les autres, il repéra aussi plusieurs personnes portant une lame à la ceinture. Quelques regards qui s’attardaient sur lui avaient un sens évident.
De la curiosité.
Ou l’envie de se mesurer à lui.
Méfiance, malaise et curiosité s’entremêlaient dans les regards qui le suivaient, tandis qu’une odeur de tabac flottait au-dessus de toute la ville.
En fait, des gens se tenaient juste à côté de la porte, une cigarette allumée entre les lèvres.
« Bienvenue. »
Enkrid regarda celui qui l’accueillait. Un homme aux yeux étroits comme ceux d’un serpent. Telle fut sa première impression.
Kraiss avait largement répandu la nouvelle : une armée permanente de la Garde-frontière se dirigeait vers Cross Guard à cause des problèmes liés aux Cultistes.
C’était une initiative délibérée, motivée par plusieurs intentions. La principale consistait à bâtir une justification et à faire comprendre que les problèmes causés par les Cultistes concernaient tout le continent.
C’était pour cela qu’ils pouvaient entrer au grand jour dans un pays officiellement ennemi, quelles que fussent les alliances nouées en secret.
La nouvelle était-elle parvenue jusqu’ici par ces canaux ?
Quoi qu’il en soit, l’homme aux yeux de serpent était venu à la rencontre d’Enkrid et se présenta comme un administrateur travaillant directement sous les ordres du maire.
Trois bretteurs l’escortaient, mais aucun n’était particulièrement doué. Enkrid évalua leur niveau d’un coup d’œil.
« Comment avez-vous su qu’il fallait venir nous accueillir ? »
Enkrid adopta un ton relativement courtois. L’homme aux yeux de serpent sourit avant de répondre :
« On m’a demandé d’être prévenu dès que quelqu’un arriverait de la Garde-frontière. »
Par qui ? Les gens postés sur le mur ?
Quelques archers se tenaient là-haut, leurs arcs passés dans le dos, mais ils n’avaient pas l’air bien vifs.
Enfin, peu importait d’où il tenait l’information. Inutile de s’en inquiéter.
« C’est un honneur de vous recevoir, messire chevalier. »
Enkrid ne s’était pas présenté. Son nom avait suffisamment circulé, mais reconnaître quelqu’un uniquement à son apparence et à son allure était vraiment difficile.
On connaissait son signalement général, mais aucun portrait n’avait été réalisé et aucune description détaillée de son visage n’avait circulé.
De plus, dormir à la dure et arpenter les routes avaient le don de rendre même un beau visage rude et marqué par les voyages.
Enkrid ne faisait pas exception en ce moment.
Il changeait si souvent des pièces de son armure qu’il aurait été d’autant plus difficile de le reconnaître à son équipement. Cette fois, il portait une cape bleu marine sur une armure d’écailles grise, sans épaulières, car elles gênaient ses mouvements de bras.
Ses gantelets de cuir, enroulés autour de ses mains, étaient les seuls éléments qui rappelaient son équipement d’autrefois.
Ils ne s’étaient jamais déchirés, quoi qu’il leur ait fait subir. Aetri les avait façonnés avec du cuir acheté à un marchand géant sur le marché de la Garde-frontière. Pendant leur fabrication, il avait même commenté la qualité exceptionnelle de la matière.
« On dirait que vous savez qui je suis. »
Enkrid laissa tomber ces mots d’un ton détaché.
« Qui ne connaît pas le chevalier aux cheveux noirs et aux yeux bleus ? »
L’homme aux yeux de serpent sourit en répondant. Enkrid hocha légèrement la tête. La flatterie de l’homme ne lui plaisait guère, mais il n’y avait rien à en dire.
Il ne pouvait pas se mettre à frapper tous ceux qui lui déplaisaient.
« Laissez-moi vous escorter jusqu’au manoir. »
« Ce ne sera pas nécessaire. Une auberge nous suffira amplement. »
Enkrid déclina poliment. L’homme aux yeux de serpent dit qu’il comprenait et les guida vers une auberge sans demander pourquoi ni paraître le moins du monde décontenancé.
Les trois hommes qui l’escortaient leur emboîtèrent le pas sans un mot.
Le bâtiment où il les conduisit n’était pas délabré, mais une odeur de renfermé les accueillit dès l’entrée.
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