Chapitre 58
WE TRIED TRANSLATIONS
Traducteur : Ryuu
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 58 : Zoétrope
Il fut un temps où même le désir était interdit. Rêver et espérer quelque chose tout en sachant que c’était hors d’atteinte, puis vivre dans le désespoir.
Telle était la vie d’Enkrid.
Mais plus maintenant. À présent, il pouvait exprimer ses désirs et les poursuivre. Mieux encore, c’était même à son avantage. Après s’être échauffé avec quelques exercices, Enkrid s’entraîna brièvement avec Jaxon pour apprendre à lancer une dague.
« J’aimerais en apprendre davantage. »
« Tu avais l’air d’un débutant. »
Jaxon marmonna après avoir regardé Enkrid lancer la dague. Celui-ci répondit d’un ton désinvolte.
« J’ai vu un type lancer comme ça sur le champ de bataille. Je l’ai observé et j’ai appris. »
Jaxon le dévisagea, impassible.
« Crois-moi, c’est vrai. »
« Ah bon ? »
Bien sûr.
Les génies étaient comme ça, non ?
En vivant comme un incapable, il avait été témoin d’innombrables prouesses de ceux qu’on disait géniaux ou talentueux. Maintenant, il faisait semblant d’être l’un d’eux. Il le pouvait parce qu’il revivait cette journée. Exprimer ses désirs était à son avantage : il lui fallait pour cela adopter cette attitude.
À quoi ressemblaient les génies ?
Ils savaient qu’il fallait saisir ce qui se présentait à eux et n’hésitaient pas à exprimer leurs désirs. Surtout, ils étaient sincères. Pour ce qui était du désir d’apprendre, Enkrid était le meilleur du continent.
« Très bien. »
Comme toujours, il hésita un instant, puis se prit au sérieux. Jaxon lui enseigna la technique comme il se devait. Enkrid passa un moment fort agréable à s’exercer encore et encore à tenir et à lancer la dague.
En peu de temps, il fut trempé de sueur.
« Tu n’es pas censé monter la garde ? »
« Ça va. »
Il s’était juste assez échauffé pour se réchauffer, sans s’épuiser. Un nouveau jour recommençait. Ou, plus exactement, c’était le septième. Au lieu de marcher entre Jack et Bon, Enkrid se plaça complètement à gauche.
« C’est une superstition. Je me sens mieux quand je marche tout à gauche. »
Comme Enkrid insistait, ils n’eurent rien à redire. Jack et Bon durent s’y résoudre.
« Vraiment ? C’est bizarre. »
« Bon, marche où tu veux, si tu t’y sens bien. »
La sueur se refroidit rapidement, mais la chaleur qui réchauffait son corps persista. Même s’il en était à la septième répétition de cette journée, l’air lui parut subtilement différent. Les rayons du soleil perçaient le vent froid et caressaient sa peau. Le pépiement des oiseaux hivernaux effleura ses oreilles.
La sensation de la terre sous ses pieds et les vibrations de chacun de ses pas lui étaient agréables. L’air, le sol, la terre, le vent. Tout l’enveloppait, le touchait, le réchauffait, l’entourait et s’écoulait autour de lui. Le ciel était dégagé, lui aussi. Le froid mordant de l’hiver, quatrième saison de l’année, annonçait la fin de celle-ci avec ses vents glacés. Mais même ce vent lui apportait une impression de fraîcheur plutôt que de simple froid.
Jusque-là, chaque répétition de cette journée avait été une épreuve intense. Mais, pour une raison ou une autre, celle-ci lui semblait un peu plus facile. Une sensation de paix l’enveloppait. Non qu’il eût oublié l’intensité de l’épreuve. Il se sentait simplement bien. Ce chemin, cet instant, tout.
Pourquoi suis-je en paix ?
Il n’en savait rien. Il savait qu’il allait bientôt mourir. La douleur, le moment de la mort qu’il devrait affronter approchait. Il avait beau mourir encore et encore, il ne s’y habituait jamais.
« Le lancer se joue en un instant. Avant cela, tu dois détendre tout ton corps. Laisse-le se relâcher et concentre-toi dans le calme. Ce sera difficile. »
Le conseil de Jaxon n’était vrai qu’à moitié. C’était difficile, mais pas impossible. Difficile, mais faisable. L’audace que lui conférait le Cœur de la Bête lui permettait de tout observer jusqu’au bout, même face à la mort. Le Point de concentration lui faisait percevoir une même situation autrement que jamais auparavant.
Ainsi, l’association de l’audace et de la concentration permit à Enkrid de saisir le bord du talent.
En temps normal, il n’aurait acquis ni l’audace ni la concentration. Mais Enkrid avait désormais deux fils en main.
Ça marche.
Quelques explications et trois ou quatre répétitions suffirent pour qu’il maîtrise le geste. La chance y était pour beaucoup.
Il lui aurait normalement fallu s’exercer d’innombrables fois pour le saisir, mais il était désormais à sa portée. Ce fil ténu représentait une joie immense pour Enkrid. Une exaltation sans précédent.
« Ça va ? »
Bon lui posa la question en marchant à ses côtés. Avec son air absent, puis son grand sourire, Enkrid n’avait pas l’air tout à fait normal. Heureusement, il ne bavait pas.
« Oh, euh, oui, ça va. Désolé pour ce spectacle pitoyable. »
Enkrid marcha en s’essuyant la bouche. En le voyant avancer d’un pas vif, Jack et Bon échangèrent un regard. Jack lui adressa un signe des yeux.
Il a l’air un peu cinglé, non ?
Je trouve aussi.
Ils conversèrent par regards et gestes. Une habitude bien rodée, un signal qu’ils utilisaient depuis l’époque de la Guilde des voleurs.
« Il fait beau. »
Enkrid lança la remarque.
« Il gèle. »
Jack fit la moue. Ils étaient censés endormir la méfiance de leur cible, mais celle-ci était déjà si détendue qu’elle en devenait agaçante.
Qu’est-ce qui lui prenait ?
« Évidemment qu’il fait froid. C’est la dernière saison de l’année. »
L’hiver était rude, mais il ne fallait pas oublier la chaleur qui subsistait au milieu de sa rigueur et du froid. Se détendre n’était pas quelque chose qu’on pouvait accomplir en y pensant simplement. La démonstration de Jaxon lui revint à l’esprit, superposée à l’image de l’assassin demi-elfe.
Pour détendre son corps, il fallait d’abord apaiser son esprit. Les fardeaux, les menaces, les angoisses. Enkrid s’en débarrassa tous.
L’esprit apaisé, il se remémora sans cesse l’assassin demi-elfe lançant une dague sifflante. C’était un peu comme cette journée qui se répétait.
Qu’apprenait-on d’une défaite ?
Qu’avait-il appris de toutes ces situations où il avait sacrifié sa vie ?
Le temps où il devait donner sa vie pour apprendre quelque chose était révolu.
Les questions se succédaient dans son esprit. Son corps et son esprit relâchés rendaient ses pas vacillants. Il marchait, mais la ronde n’exigeait aucune rigueur particulière. Ainsi, il arriva bientôt au marché.
« Chef d’escouade, qu’est-ce qui vous rend si heureux ? »
Jack posa la question en s’arrêtant. Il n’était pas vraiment curieux. Tout en parlant, il déplaça discrètement son corps. Bon fit de même. Tous deux se plaçaient pour frapper. Ils obstruaient subtilement la vue alentour, prêts à dégainer et à poignarder Enkrid à tout moment.
Enkrid les garda dans son champ de vision et prit une profonde inspiration. Puis il avança. Du bout du pied, il frappa le tibia de Jack. Il se croyait détendu, mais son corps bougea avec une fluidité qu’il n’avait jamais connue. Son coup était si parfaitement synchronisé que son adversaire n’eut pas le temps de réagir.
Clac.
« Aïe ! »
Jack se plia en deux, une main sur le tibia. Enkrid posa sa main gauche sur sa tête et la rabattit — doucement, vraiment doucement — avant de lever le genou.
Boum !
Un bruit de pâte qu’on pétrit résonna. Jack releva la tête, le visage couvert de sang, le nez cassé.
« Hors de question, je ne peux pas vous le vendre à ce prix ! »
Il avait agi plus vite que d’habitude. Son mouvement, différent de celui prévu pour cette journée, avait pris Jack par surprise. Il n’y avait pas réfléchi : son corps l’avait guidé.
Peu importe.
Enkrid s’en moquait. Il avait l’impression d’avoir pris une drogue qui lui donnait le vertige et l’euphorie. Même s’il en avait réellement pris une, ça n’aurait rien changé. Son corps lui semblait si léger.
« Quoi ?! »
Bon eut un mouvement de recul. La main d’Enkrid se dirigeait déjà vers son cou.
« Tss ! »
Bon recula brusquement la tête, surpris. Enkrid s’y attendait. Lorsqu’il était pris par surprise, Bon réagissait toujours de la même façon. Il avait vu ce mouvement plus de cinq fois. Il le connaissait bien.
Au lieu de tendre sa main gauche, Enkrid posa le pied gauche au sol et pivota. Il tourna sur son pied gauche, non pas face à Bon, mais de côté, en tendant le bras droit.
En un instant, sa portée s’allongea et sa main droite atteignit le visage de Bon. Mais ça ne s’arrêta pas là.
Pan !
Son poing résonna comme un tambour. Propulsé par sa force, sa vitesse et sa concentration, il fracassa le visage de Bon.
« Argh ! »
Bon recula de trois ou quatre pas en se tenant le visage.
Enkrid pivota avec souplesse. Peut-être avait-il commencé un peu trop tôt, il n’en savait rien.
Même au cours de cette journée qui se répétait, les choses ne se déroulaient pas toujours de la même manière. Tout pouvait changer. Enkrid le savait bien.
Dans la direction où il regardait, il aperçut le demi-elfe. Sans même retirer ses haillons, l’elfe bougea la main. De bas en haut. Un éclair jaillit de sa main droite. Enkrid n’avait pas eu le temps de préparer sa défense.
Mais…
Ça n’a pas d’importance.
Le temps ralentit un instant. C’était la deuxième fois qu’Enkrid vivait cela : un moment où la concentration franchissait ses limites. Une fissure dans le temps, connue de ceux qui atteignaient le royaume des génies.
Lors de la dernière bataille contre Azpen, en esquivant le coup du soldat moustachu, il avait ressenti quelque chose de semblable. C’était pareil, cette fois.
Bien sûr, Enkrid n’en avait pas conscience. Son esprit était encore à moitié ensorcelé. Un esprit envoûté, une concentration brûlante, des sens acérés comme des lames et l’audace d’une bête.
Il vit l’éclair. Il en devina la destination.
Est-ce que je peux l’esquiver ?
Non. Il n’avait pas le temps. La brèche temporelle se referma. Le cerveau d’Enkrid, qui tournait à toute vitesse, parvint à une conclusion.
Clac ! Fchouit !
Il bloqua de son bras. La lame s’enfonça dans son avant-bras gauche, celui qui protégeait son cœur. Il entendit le sifflement de la dague, puis sentit la douleur dans son avant-bras. Un choc violent, une brûlure causée par la lame.
La douleur lui semblait lointaine. Le tumulte autour de lui s’estompa. Maintenant qu’il l’avait, il pouvait voir. Enkrid voyait la trajectoire de la dague sifflante.
Il l’avait bloquée.
En levant les yeux, il aperçut l’assassin demi-elfe. Débarrassé de ses haillons, l’elfe agitait les mains sans cesse. Comme une arbalète vivante.
Non, plus féroce encore.
Il n’avait pas pu esquiver la première. Mais cette fois, il le pouvait. Il voyait le mouvement initial de la main et devinait où aboutirait l’éclair.
Fchouiiiiit !
Il en esquiva parfaitement deux ; la troisième lui effleura la joue. Les trois sifflements réunis formèrent une étrange harmonie. Enkrid arracha la dague de son avant-bras.
Le sang coulait, mais sa blessure n’était pas assez grave pour le mettre hors de combat. Il avait bloqué la lame au point que l’assassin avait visé, là où il l’avait décidé. Son bras portait une entaille, mais il pouvait toujours le bouger. Le cuir qui protégeait son avant-bras avait fait son travail.
« Espèce de salaud. »
Visiblement furieux, le demi-elfe réduisit la distance. Tout en avançant, il faisait surgir des éclairs de quelque endroit de son corps. Enkrid ne pouvait pas tous les éviter.
Non, il aurait pu tenir plus longtemps, mais cette fois, les choses étaient différentes. Rottin s’était approché par-derrière. Enkrid ne l’avait pas remarqué.
Rottin le poussa dans le dos.
Boum.
Ce fut tout. Trois dagues se plantèrent dans son cœur, son flanc et son cou, en sifflant. Une douleur atroce le submergea.
Le corps d’Enkrid s’affaissa lentement. Rassemblant ses forces, il posa un genou à terre tandis qu’une chaleur lui remontait dans la gorge. Incapable de la retenir, il ouvrit la bouche et cracha une écume de sang.
Aaaah !
Ce ne fut qu’alors que les cris autour de lui parvinrent à ses oreilles. Son esprit embrumé retrouva son état normal. La douleur devint vive. L’assassin demi-elfe s’approcha d’Enkrid, qui s’était effondré.
Il n’avait pas l’air content.
« Toi… »
Il cracha un mot, puis n’ajouta rien.
Un amant tenace ne lâche jamais sa proie.
C’était à son tour de prononcer ces mots. Mais il ne le fit pas. Ou plutôt, il ne le put pas. Le regard de l’assassin se posa sur le visage d’Enkrid.
« Espèce de salaud. »
Il le foudroya du regard, tel un crapaud plein de venin. Enkrid riait.
« Hé hé hé. »
Même en crachant du sang, il riait. Il y avait forcément un malentendu. L’elfe se crut raillé, mais Enkrid n’en avait nullement l’intention.
À l’agonie, il songea :
Seulement sept fois.
Il avait répété cette journée sept fois. Mais il ne s’était pas contenté de franchir un cap : il avait vu plus loin.
Seulement sept fois.
Non, on ne pouvait pas dire « seulement ».
Il avait couru en ne regardant que vers demain, sans connaître le désespoir ni la frustration, et c’est ce qui l’avait rendu possible.
Un talent médiocre pousse l’homme à fournir des efforts sans fin. Et ces efforts sans fin lui permettent d’effleurer le talent.
C’était un miracle. Non, les miracles n’existaient pas. C’était la récompense de celui qui n’avait jamais cédé au désespoir ou à la frustration, quel que fût le nombre de journées répétées.
Demain, il se relèverait. Enkrid croyait pouvoir mettre un terme à tout cela.
« Espèce de taré. »
Boum !
L’elfe transperça de nouveau le cou d’Enkrid avec une longue lame. Ce fut tout. Le dernier instant de sa vie. La mort s’approcha et les ténèbres enveloppèrent le monde. Au-delà de l’obscurité apparut le passeur sur la rivière.
Hé hé !
Il se moqua de nouveau d’Enkrid. Celui-ci était curieux de savoir comment se passerait leur prochaine rencontre. À quoi ressemblerait ce rire moqueur, alors ?
« Bonjour. »
Un nouveau matin. Enkrid se leva d’un bond.
Il ne pouvait pas dire que c’était parfait, mais il avait appris à lancer la dague sifflante. Et, même si ce n’était pas parfait non plus, il avait appris auprès d’Audin les exercices de base des moines.
« Il gèle, qu’est-ce qui te réjouit ? »
« J’ai fait un bon rêve. »
Un très, très beau rêve. Il avait passé cette journée dans un état second. Ce jour-là, cette journée-là. Enkrid avait entrevu la vie des gens doués. Il en était immensément satisfait. En même temps, il avait aperçu le chemin à suivre.
Le chemin — la façon de franchir l’obstacle qui se dressait devant lui.
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