Chapitre 553
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 553 : Le plus jeune fou de sang
= = =
Harrison était un noble qui cultivait ses propres terres.
Le soleil lui brûlait la peau. La chaleur lui clairsemait les cheveux, qui finissaient par tomber. Rien de tout cela n’y changeait quoi que ce soit. Il vivait comme il l’entendait.
Pourquoi ?
Parce qu’il aimait la terre. Parce que le travail lui procurait de la joie. Parce qu’il savait clairement quel était le but de sa vie.
Alors, peu lui importait qu’on se moque de sa calvitie ou qu’on le traite d’avare.
Ne se faisait-il pas plaisir ? Si, et bien davantage que n’importe quel roi.
Qui goûtait en premier le meilleur blé, les meilleures céréales et les meilleurs fruits de ses terres : un roi ou lui ? Lui. Toujours lui.
Aucun luxe ne pouvait rivaliser avec ça. Il était à la fois noble et paysan.
« Vous avez seulement besoin d’une route sûre ? »
demanda de nouveau Enkrid.
La réaction de l’autre homme parut étrange à Harrison. Il n’avait jamais rencontré quelqu’un comme lui.
Quelqu’un avait-il déjà autant essayé de l’aider sans qu’on le lui demande ? Il n’y avait aucun prix à payer, aucune exigence de se ranger sous la bannière d’Enkrid.
Il n’était pas inhabituel qu’un noble se place sous l’autorité d’un autre. Le duc d’Okto dirigeait lui aussi son propre cercle de nobles.
Mais Enkrid ne semblait rien attendre.
Il allait simplement le faire.
« Pourquoi êtes-vous si bon avec moi ? »
demanda Harrison.
Il s’était dressé en travers du chemin d’Enkrid. Il connaissait sa réputation et l’avait quand même provoqué. Si Enkrid avait menacé de lui couper un bras ou une jambe par orgueil blessé, Harrison n’aurait rien eu à répondre pour se défendre. Cela dit, il n’avait pas non plus l’intention de se laisser faire sans réagir.
« Aucune raison. »
Enkrid ne prit pas la peine de s’expliquer. Il était tout simplement comme ça.
En l’entendant pour la première fois, Harrison en resta décontenancé.
Puis le Tueur de nobles aux cheveux gris s’approcha, une coupe à la main, et en but une gorgée avec un naturel qui lui allait mieux qu’on aurait pu le croire.
« C’est comme ça, c’est tout. Il y a sûrement une raison, mais ne cherchez pas à la comprendre, vous n’y gagnerez qu’un mal de tête. Enfin, peu importe. Vous avez entendu parler du chat sauvage qui s’est fait plaquer par tant de femmes que son cœur en est devenu noir comme du charbon ? »
Rem faisait circuler le surnom de Jaxon depuis quelque temps.
Harrison laissa les paroles de Rem entrer par une oreille et ressortir par l’autre, sans quitter Enkrid des yeux. Il n’avait rien dit, mais son regard suffisait ; Enkrid prit tout de même la parole.
« Cultivez vos terres. Si c’est votre rêve, faites-le. »
« Vous voyez ? Aucune raison. »
dit Rem.
Harrison ne put que fixer ce visage qui semblait taillé dans la pierre.
Ces mots l’avaient frappé comme la foudre. Il ne trouvait rien à répondre.
Un rêve ? Enkrid savait-il seulement ce qu’il disait ?
Harrison avait essayé de bâtir quelque chose comme une route sûre sur son territoire. Il avait même mis sur pied une milice d’autodéfense. Mais ce qui paraissait simple en paroles exigeait, en pratique, un travail et des dépenses absurdes.
Faire venir des mercenaires pour régler le problème revenait à inviter une bande de brigands sur ses terres.
Tout pouvait bien se passer, mais qu’arriverait-il si les mercenaires décidaient de s’emparer du territoire ? Et s’ils causaient des problèmes ? Et si l’un d’eux poignardait un habitant par erreur, puis prétendait que c’était un accident ? Avait-il les moyens de les punir ?
Au bout du compte, il devait former une milice d’autodéfense composée de gens en qui il pouvait réellement avoir confiance, et les épéistes talentueux ne couraient pas les rues.
Il pouvait construire des murs et les défendre, mais réunir assez de combattants pour protéger chaque champ de son domaine était une tout autre affaire.
Surtout, Harrison savait former des paysans. Former des guerriers, c’était différent.
Si tout tenait encore debout, c’était uniquement grâce à quelques épéistes errants qui souhaitaient s’établir et lui avaient prêté main-forte.
Malgré tout, Harrison voulait protéger chaque parcelle de ses terres et redonner vie aux étendues mortes éparpillées sur son territoire.
D’après ce qu’il savait, c’était possible. Pas facile, jamais facile. Il le comprenait mieux que quiconque.
Mais cela devait quand même être fait.
Pour le bien de descendants qui n’existaient pas encore. Pour que ses terres deviennent meilleures. Pour vivre autrement que comme il vivait aujourd’hui. Tout cela devait être fait.
Pourtant, chaque fois qu’il s’y essayait, son entourage l’en dissuadait.
« Vous vivez déjà bien de vos terres. Est-ce vraiment nécessaire d’aller aussi loin ? »
« Pourquoi voulez-vous agrandir votre domaine ? »
« Ici, mourir à cause des Créatures démoniaques fait partie de la vie. Mais vous n’avez pas besoin d’aller les chercher. »
Non. Ça ne faisait pas partie de la vie.
Il n’essayait pas d’accepter que des gens meurent à cause des Créatures démoniaques comme prix à payer pour agrandir ses terres.
Il voulait cultiver en sécurité, protéger ceux qui souhaitaient travailler la terre et leur offrir mieux. N’était-ce pas là le devoir d’un seigneur responsable de ses terres ?
C’était ainsi qu’il voyait les choses. Les autres se moquaient de lui.
L’avare qui fouille la terre.
C’était ainsi que le surnommaient ceux qui le connaissaient.
Et maintenant…
Enkrid, seigneur de l’ordre de chevalerie au nom sans précédent des Chevaliers fous.
Héros de la Garde-frontière. Tueur de créatures démoniaques. Chevalier du Mur de Fer.
Un homme qui aurait eu toutes les raisons de rabrouer Harrison avec des mots bien plus durs lui disait ça.
Cultivez vos terres. Réalisez votre rêve.
Harrison se rappela les paroles de sa femme, qui l’attendait chez eux.
« Si le Dieu de l’Abondance a besoin de vous, peut-être que sa bénédiction viendra alors. »
Pourquoi ces paroles lui revenaient-elles maintenant ?
Parce que le moment était venu ? Il n’en savait rien. Mais même si aucun dieu n’y était pour quelque chose, Harrison choisit de croire que c’était le cas.
La vie était accordée par un dieu, mais la manière de la vivre dépendait de la volonté de celui qui la vivait.
Il pesa sa décision à l’aune de cette pensée, puis se décida.
Il glissa la main dans la poche de poitrine de son vêtement, en sortit une bouteille en verre neuve et dit : « Rendez-moi ce que je vous ai donné tout à l’heure. Échangeons. »
Enkrid ne demanda pas de quoi il s’agissait. Sans un mot, il lui tendit sa propre bouteille. Les deux récipients de verre passèrent de main en main.
Des dizaines de paires d’yeux observaient les deux hommes.
Le marquis Barnas et le duc d’Okto, qui s’étaient installés là entre-temps, étaient du nombre. Mais ils n’étaient pas les seuls. Crang avait lui aussi trouvé sa place.
La coutume voulait qu’on annonce à voix haute l’arrivée du roi, mais Crang l’en avait empêché. Il se passait manifestement quelque chose d’intéressant, et il n’était pas pressé d’interrompre la scène.
Harrison était réputé.
Le noble obstiné qui cultivait ses propres terres et rentrait lui-même ses récoltes.
Son territoire était véritablement singulier. Chaque habitant devait étudier et chercher des moyens d’améliorer les rendements. Le seigneur lui-même montrait l’exemple, et certains habitants consacraient toute leur vie à ce travail.
Que ce soit grâce à cela ou par un caprice des dieux, une véritable bénédiction divine s’était abattue sur ses terres une dizaine d’années plus tôt.
Pas une bonne récolte, ni quelque chose qu’on pouvait attribuer à la chance. Il s’était produit un phénomène d’une nature véritablement divine.
Une petite source avait jailli du sol, donné assez d’eau pour une seule gorgée, puis disparu.
Harrison était sorti avant l’aube, sa fourche à la main, pour se rendre aux champs quand il l’avait découverte. Il avait recueilli l’eau avec précaution dans ses mains. Pas une seule goutte ne tombait. Elle restait tout entière là où il la tenait.
Il l’avait rapportée chez lui avec soin, l’avait versée dans une bouteille en verre qu’il n’utilisait jamais tant elle coûtait cher, puis l’avait bouchée hermétiquement. C’était la fameuse eau de la source sacrée.
Personne ne savait ce que cette eau faisait réellement, mais la nouvelle de sa véritable nature divine s’était déjà répandue au loin.
Un prêtre de haut rang était venu la réclamer au nom de la volonté d’un dieu, mais Harrison avait refusé. Une grande compagnie marchande avait insisté pour l’obtenir, et il avait catégoriquement nié qu’elle existât.
« Je vous dis qu’il n’y a rien de tel. Vous y croyez, vous ? De l’eau qui reste dans votre paume sans se renverser ? Absurde. »
Quand la rumeur selon laquelle Harrison gardait toujours une bouteille en verre sur lui se répandit, il alla acheter quelques potions qu’il se mit à transporter à la place.
Même ces potions valaient plus que leur poids en or.
« C’est l’eau de la source sacrée. »
Il venait de la sortir, cette chose même qu’il avait nié posséder en tirant la langue. Enkrid glissa dans sa poche la bouteille en verre, bouchée et soigneusement scellée.
Il ne l’examina pas de près. Il ne demanda pas si elle était authentique. Il l’accepta parce qu’on la lui offrait.
À vrai dire, que ce fût une potion ou une bague en or, ça n’aurait rien changé.
Enkrid l’avait simplement prise parce qu’on la lui avait tendue.
Un vin coûteux pouvait valoir son poids en or, et une potion de soin s’acheter pour trois fois ce poids ; mais cette eau-là était introuvable, même en empilant dix fois plus d’or.
Ce n’était pas le genre de chose qu’on donnait sans y réfléchir à deux fois.
« Oh… »
L’un des nobles qui observaient la scène inspira brusquement.
Il venait vraiment de lui donner ça ?
Enkrid remarqua les réactions autour de lui et demanda : « Ça a l’air rare. Pourquoi me le donner ? »
Sa question tenait à moitié de la plaisanterie. Harrison répondit par un sourire rude et franc, le premier qu’il lui eût adressé depuis la grande salle.
« Aucune raison. »
« J’en ferai bon usage. »
« J’y compte bien. »
Et l’affaire s’arrêta là. Harrison ne demanda pas à Enkrid de jurer qu’il tiendrait sa promesse. Il n’exigea rien de plus.
Quiconque ignorait la vérité aurait trouvé cela déroutant, même si Crang et quelques autres avaient compris. Enkrid n’avait jamais éprouvé la moindre rancune envers Harrison.
Pour ceux qui ne le savaient pas, la scène dépassait l’entendement.
« Pourquoi lui donner ça ? »
« Qu’est-ce qui leur prend à tous les deux ? »
« C’est sûrement à cause de son visage. »
Certains racontaient n’importe quoi, mais ce n’était qu’un échange entre deux hommes. Harrison avait donné quelque chose qui lui appartenait, et Enkrid avait accepté de faire ce qu’il souhaitait. Rien de plus.
« Ha. Pas eu besoin de retenir mon souffle pour celui-là. »
Crang lança ces mots depuis le groupe des spectateurs, et ceux qui reconnurent le roi s’écartèrent aussitôt.
« Oh, Votre Majesté. »
« Quand êtes-vous arrivé ? »
« Continuez comme si je n’étais pas là. Ne vous occupez pas de moi. »
Crang dit cela, puis s’avança vers Enkrid et lui adressa la parole.
« Je t’avais dit de ne pas lui en vouloir, et tu es quand même allé lui chercher des noises ? »
C’était un ami proche, mais dans une telle situation, il restait le roi. Cela dit, il s’agissait d’une salle de banquet ; on pouvait donc prétendre que ce n’était pas une occasion officielle.
« Qui a cherché des noises à qui ? »
La plaisanterie voulait qu’Enkrid eût intimidé Harrison pour le forcer à lui céder quelque chose de précieux. Enkrid répliqua du tac au tac.
« Peu importe. »
Crang lança la conversation.
« J’ai entendu dire que vous étiez toujours célibataire. Une raison à cela ? »
Le duc d’Okto entra directement dans le vif du sujet.
« Faut-il une raison ? »
« Pas forcément. Mais j’ai entendu dire que Kin s’était installée à la Garde-frontière. Vous le saviez ? »
Le marquis Baisar intervint à son tour. Tous se mêlèrent à la conversation comme s’ils attendaient ce moment depuis le début.
« Il ne doit probablement pas le savoir. Le chef de famille. »
Kin Baisar était elle aussi revenue dans la capitale pour ses propres affaires et se trouvait là par hasard. Elle répondit ainsi au marquis Baisar, puis se tourna vers Enkrid, lui adressa un léger signe de tête et prit la parole.
« Vous vous souvenez au moins de mon nom, maintenant ? »
Certains perdaient la tête rien qu’en voyant le visage et la prestance d’Enkrid. D’autres non. Kin Baisar appartenait à cette seconde catégorie.
Elle gardait ses distances.
Il était d’une beauté exceptionnelle, mais elle n’était pas assez sotte pour donner son cœur à un homme qui ne s’intéressait pas à elle.
« Je ne risque pas de l’oublier. »
Enkrid lui rendit son salut avec naturel.
Ensuite vint le banquet proprement dit. On buvait, on mangeait, on profitait de la soirée. Rien d’extraordinaire.
Cela dit, personne ne finit étalé par terre, ivre mort. Nul n’avait le cran de se ridiculiser devant le roi.
En outre, tous s’employaient à attirer le regard d’Enkrid et à marquer son esprit.
De jeunes nobles le dévisageaient avec envie, mais ceux qui le respectaient ou l’admiraient étaient plusieurs fois plus nombreux.
Même leur envie portait surtout sur son visage.
« Qu’est-ce qu’on est censé faire quand quelqu’un a aussi belle allure en plus de tout le reste ? »
Cette remarque revint plus d’une fois.
Même ceux qui l’enviaient reconnaissaient ses capacités.
De temps en temps, on apercevait le Tueur de nobles se faufiler dans la foule pour engager la conversation avec les uns et les autres.
En dehors de la rumeur qui le décrivait comme une sorte de brute incontrôlable, Rem était en réalité irréprochable. Surtout avec les femmes.
« Vous vous appelez Rem, n’est-ce pas ? »
Une noble qui avait perdu son mari jeune et vivait seule depuis posa la main sur le bras de Rem et la fit glisser lentement. Le message était clair : il m’intéressait.
« J’ai une femme. »
Rem la repoussa en une phrase. La scène se reproduisit quelques fois. À chaque fois, il ne montra aucun signe d’agacement et reprit aussitôt la conversation.
Aucune brutalité, aucune froideur dans sa manière de faire.
Juste des conversations. Il sirotait sa boisson, mangeait les plats, le pain, les pâtisseries et les friandises, tout en bavardant.
Une scène comme on en voyait à tous les banquets.
Ce qui frappait, c’était que Rem ne faisait aucune distinction de rang ou de sexe. Il engageait aussi la conversation avec les gardes qui accompagnaient les invités, parmi lesquels plusieurs avaient cessé de progresser.
Il leur donnait à tous le même genre de conseils.
« Hé, toi. Commence par t’entraîner régulièrement. Tu vas rejeter la faute sur ton talent alors que tu as le ventre tout mou ? Tu veux que je t’ouvre le crâne à la hache ? »
Ses paroles étaient un peu mordantes, mais celui qui les prononçait comme ceux qui les entendaient les prenaient pour une plaisanterie.
Et ça ne posait pas de problème, après tout.
La phrase qu’il finissait toujours par sortir était à peu près la même à chaque fois.
« Vous avez entendu cette rumeur qui circule à la Garde-frontière ? Celle du chat sauvage qui s’est fait plaquer tant de fois qu’il erre toutes les nuits ? Ce n’est pas qu’une rumeur ? Quoi ? Vous dites qu’en faisant abstraction de ma réputation, je n’ai pas l’air d’être ce genre d’homme ? C’est vrai, ce n’est pas moi. Mais ce chat existe bel et bien. Il s’appelle Jaxon. Ne l’oubliez pas. »
Et ainsi de suite.
Il accrochait la conversation avec les domestiques, les dames de compagnie, les gardes, les nobles, les jeunes comme les vieux ; peu lui importait, il parlait à tout le monde.
Audin, en revanche, lui qui prétendait que sa réputation d’Homme-bête ours n’était qu’un malentendu, se contentait d’observer ce qui se passait autour de lui. Des gens venaient lui parler, et il leur répondait, mais il n’avait pas l’entrain de Rem.
Malgré tout, Audin disait ce qu’il avait à dire.
« Le chat rusé ? Oui, il existe bel et bien. Ah, et le tueur assoiffé de sang, oui, il aime effectivement voir le sang couler, mais il est alité en ce moment. Il faut croire qu’il a négligé son entraînement. Le plus jeune, ah, c’est plutôt un titre au sein de l’ordre de chevalerie. Ne vous en faites pas. J’en ai trop dit. Seigneur, Père céleste. Punissez cette bouche indigne. »
« Alors le tueur assoiffé de sang est le plus jeune ? »
« Ça m’a échappé. Je vous en prie, oubliez-le. »
Rem s’y était pris sans détour, mais Audin avait choisi une méthode plus raffinée.
Demandez à quelqu’un de répandre une rumeur, il se tait. Dites-lui d’oublier quelque chose, il ira le raconter plus loin.
C’est ainsi que naquit le plus jeune fou.
Bien sûr, pour l’instant, personne ne comprenait encore tout cela.
= = =
Rejoignez notre Discord sur <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>