Chapitre 552
WE TRIED TRANSLATIONS
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 552 : le vicomte Harrison
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Dès qu’Enkrid et ses deux compagnons franchirent l’entrée de la salle de banquet, l’embrasure sembla rétrécir et la pièce se remplit aussitôt.
Certains nobles crurent voir une sorte d’aura autour d’eux. D’autres ressentirent plutôt de l’effroi.
Si l’un de ces trois hommes en avait décidé ainsi, il aurait pu tuer tous les gens présents sans trop de difficulté, non ? Et l’un d’eux passait même pour un massacreur de nobles.
Seule une poignée de personnes éprouvait ce malaise. La plupart étaient trop occupées à les dévisager, ébahies, pour pousser la réflexion jusque-là.
Était-ce exagéré de dire que chacun de leurs pas dégageait de la puissance ? Sans doute pas. Un seul geste de l’un d’eux aurait pu bouleverser bien des choses.
Voilà peut-être l’allure des héros qui avaient changé le visage du continent.
En réalité, rien d’aussi grandiose ne se passait. Ils étaient simplement entrés. Mais tout le monde savait déjà que ces trois hommes sortaient de l’ordinaire ; les voir le confirmer, tout en ayant belle allure, rendait la scène plus impressionnante qu’elle ne l’était vraiment.
Enkrid, Rem et Audin n’avaient fait que pénétrer dans la salle.
Il est là.
L’un des nobles observa l’entrée d’Enkrid et serra le poing.
Le moment était peut-être venu de prendre une certaine résolution.
L’homme était complètement chauve, mince mais solidement musclé, la peau presque noire à force d’avoir été brûlée par le soleil et le vent, les bords des ongles sales. Avec d’autres vêtements, il aurait pu passer pour un fermier plutôt que pour un noble. Pourtant, il se tenait là, vêtu d’une redingote ancienne mais intacte, preuve suffisante de sa noblesse.
Le noble chauve sentit sous ses doigts la texture rêche du tissu et tira une fois sur son col.
Les Chevaliers fous, franchement…
Même maintenant, le nom choisi pour l’ordre de chevalerie continuait de le surprendre.
Le noble chauve faisait partie de ceux qui avaient dénoncé Enkrid dans la grande salle. Il avait été l’une des voix les plus fortes à réclamer un serment de loyauté et une laisse pour contenir cette force militaire démesurée.
Depuis l’instant où Enkrid était entré, le noble ne l’avait pas quitté des yeux.
Il n’était pas le seul. Toutes les personnes présentes faisaient de même.
Certaines dames, et surtout les femmes célibataires, avaient le regard qui s’adoucissait et se troublait.
Étrange ? Pas vraiment.
Une fois entré, Enkrid avait attiré sur lui tous les regards de la salle.
La beauté pouvait être une arme, et, à cet instant, la plus grande arme d’Enkrid brillait de tout son éclat.
Ses cheveux noirs avaient été huilés. Lorsque la lumière des lampes répandue dans la salle les effleurait, ils restaient d’un noir profond, mais captaient la lumière et luisaient.
Chacun avait sa propre idée de la beauté, ses propres critères, mais devant quelque chose d’assez exceptionnel, les avis finissaient par converger.
Le visage d’Enkrid était de ceux-là, en cet instant.
Un nez droit, des yeux bleus limpides, une bouche bien dessinée : tout était harmonieux. On aurait dit le visage d’un homme que Dieu serait descendu façonner de ses propres mains, avant de le bénir et de regagner les cieux.
Le noble chauve le regarda et pensa la même chose.
Vraiment beau.
« Oh. »
À deux pas sur la droite du noble chauve, une femme qui tenait une coupe de vin laissa échapper un petit son.
Le groupe juste en face d’elle réagit de la même façon. Les regards se ramollirent et, si on les laissait ainsi encore un instant, certains auraient pu se mettre à baver.
« Une statue qui bouge ? »
C’était le genre de choses qu’on entendait.
Certains avaient tout simplement oublié de parler et restaient là, bouche bée, à le contempler.
La moitié des femmes présentes au banquet était sans doute en train de vivre ce qu’on appelait un coup de foudre, celui qui ne survenait qu’une fois dans une vie.
On aurait dit qu’un charme avait été lancé sur la salle.
« C’est de la magie ? »
Des mots de ce genre leur échappaient spontanément.
Même ceux qui n’avaient pas succombé au premier regard peinaient à détourner les yeux.
Le noble n’échappait pas à la règle. Il avait vu au palais royal qu’Enkrid était d’une beauté exceptionnelle, mais avec les cheveux huilés et peignés, la redingote bien ajustée, tout soigneusement arrangé, il avait maintenant un visage dont ni les hommes ni les femmes ne parvenaient à détacher le regard.
Quelques personnes autour d’eux manifestaient de la jalousie. Mais la plupart des nobles masculins, dès qu’ils le virent, ne se sentirent même pas en compétition. C’était tout simplement hors de leur portée.
Parmi la foule se trouvait une Grenouille, qui joignit l’audace au geste. Elle s’avança et prit effectivement la parole.
« Vous connaissez une Grenouille, par hasard ? »
Cela rompit le charme collectif qui s’était emparé d’une partie de la salle.
Le silence céda la place aux murmures.
« Qui est-ce ? »
« Ce ne sont pas les Chevaliers fous ? »
« Ah, le Tueur de démons. »
Les paroles fusèrent dans un sens puis dans l’autre. Dans la capitale, le nom de Tueur de démons avait encore plus de poids que celui de Chevalier du Mur de Fer. Tout le monde le connaissait mieux, voilà tout.
Si un véritable démon s’était caché dans la salle, la situation aurait été plutôt fâcheuse. Enkrid n’avait jamais tué de démon, en réalité.
Bien sûr, même si un vrai démon était venu porter plainte, Enkrid aurait probablement haussé les épaules. Il n’avait jamais demandé à être appelé Tueur de démons. Qu’y pouvait-il ?
« Il y a une Grenouille qui s’appelle Ruagarne. Elle était au palais royal il y a quelque temps. »
Ce ne fut pas Enkrid qui répondit à la Grenouille, mais l’homme aux cheveux gris à ses côtés. Il parla d’un ton plat et indifférent.
Le noble chauve avait entendu des rumeurs un peu différentes, mais les cheveux gris étaient assez rares pour qu’il comprenne aussitôt de qui il s’agissait.
Le massacreur de nobles.
En observant l’homme aux cheveux gris, qui fixait sans expression la Grenouille venue s’avancer, et en l’écoutant parler avec tant de désinvolture, le noble chauve ne décelait rien de la violence dont on lui avait parlé. Rien non plus qui suggérât que cet homme se jetait sur les nobles à la moindre occasion.
De toute façon, il n’avait jamais vraiment cru ces rumeurs.
Quoi ? Qu’il frappait les nobles à vue et ressentait régulièrement le besoin de leur trancher la tête ?
Il avait tué des gens, oui, et pas qu’un peu. Mais probablement pas sans raison.
S’il détestait réellement les privilégiés et tuait sous l’effet d’une pulsion meurtrière, il ne pourrait pas se tenir aux côtés d’Enkrid, à cette place, en compagnon.
Il y avait tout de même une raison pour laquelle ce surnom lui était resté, et il était manifestement l’homme le plus dangereux de la salle.
Même debout juste à côté d’un commandant chevalier au visage béni des dieux, il ne perdait rien de cette aura menaçante. Aussi bonne soit une pomme de terre, elle n’en reste pas moins une pomme de terre. Aux côtés du Tueur de démons, cet homme avait son propre pouvoir d’attraction.
Ses cheveux gris, qui lui arrivaient à la nuque, étaient soigneusement peignés, à moitié attachés et à moitié détachés. Sa mâchoire était carrée. À lui seul, il n’aurait perdu face à personne en matière de beauté.
C’était simplement que le visage de l’homme juste à côté de lui était trop impressionnant.
Quoi qu’il en soit, c’était un bel homme aux traits virils et à la carrure imposante.
« Ma sœur, il y a déjà beaucoup de prétendants. Je vous conseille de vous retenir. »
L’homme qui se tenait juste à côté de lui, la tête et les épaules plus haut que tous ceux des environs, ajouta son grain de sel.
Ses avant-bras semblaient plus épais que la taille de la plupart des gens.
Ils étaient effectivement plus épais que la taille corsetée de certaines femmes présentes.
Immobile, il donnait l’impression d’une montagne.
Homme-bête ours.
Les rumeurs n’étaient que des rumeurs. Il ne présentait aucun des traits caractéristiques des hommes-bêtes, preuve évidente qu’il était humain.
Ses paroles trahissaient une profonde ferveur religieuse, mais ses épaules trop larges pour être humaines, son cou semblable à un tronc qu’on aurait coincé là, son torse prêt à faire éclater sa chemise et les muscles visibles jusque dans ses épaules, ses bras et ses doigts donnaient de la force au moindre de ses gestes.
Dans la salle de banquet, beaucoup préféraient une carrure robuste et écrasante à une beauté classique, et ces personnes le regardaient d’aussi près qu’Enkrid.
« J’aimerais bien qu’il me prenne dans ses bras, juste une fois. »
« On pourrait s’accrocher à l’un de ces bras, je parie. »
« Mais pourquoi a-t-il des cuisses pareilles ? »
Elles essayaient de parler à voix basse, mais elles se tenaient juste à côté de lui : chaque mot lui parvenait.
L’homme qu’on appelait Homme-bête ours était mesuré dans ses manières, mais sa puissance n’avait nulle part où se déployer. Ainsi, même à côté d’Enkrid, il ne passait pas inaperçu.
Trois hommes, chacun parfaitement reconnaissable entre tous.
La salle de banquet avait traversé trois phases : le vacarme, puis le silence, puis de nouveau les murmures. Les trois hommes avaient traversé tout cela en entrant, avant de trouver un endroit où se tenir.
Le noble chauve les observait depuis leur arrivée. Il regarda Enkrid et se perdit un instant dans ses vieux souvenirs.
Depuis qu’il s’était dressé contre cet homme, il s’était dit que ce jour serait peut-être le dernier de sa vie.
C’était sans doute pour cela que ces anciennes pensées lui revenaient d’elles-mêmes.
« Quelle est la chose la plus importante au monde ? La terre. »
C’était l’enseignement de son père. Il y avait adhéré et avait administré son domaine de la même manière.
La terre avant tout. Pourquoi ? Parce que sans elle, les habitants du domaine n’auraient rien à manger. Les chevaliers vivaient-ils sans manger ni dormir ? N’étaient-ils pas des gens, eux aussi ?
C’était pourquoi il avait voulu que les murailles du royaume le protègent, lui et ses terres.
C’était tout. Rien de plus. Il savait qu’Enkrid était le héros qui avait mis fin à la guerre civile.
S’il lui dit que je ne voulais pas lui nuire, me croira-t-il ?
Il n’avait pas rencontré beaucoup de chevaliers, mais il connaissait assez bien les gens.
Personne n’aimait être rejeté et méprisé. Si une rancune ne s’installait pas, on pouvait s’estimer chanceux.
Mais, cela mis à part, n’existait-il pas des gens plus magnanimes ? Si. Il en avait vu un, une seule fois.
Le roi qu’il servait désormais était ainsi. C’était précisément pour cela qu’il lui avait juré fidélité.
Le noble glissa la main dans la poche intérieure de sa veste. Ses doigts se refermèrent sur quelque chose de dur. Il le fit passer dans sa manche et se mit en marche. Si quelqu’un le remarquait trop tôt, rien de bon n’en sortirait.
« C’est injuste. Si tu te bats aussi bien, tu ne devrais pas avoir cette tête-là. Tu devrais au moins avoir l’air rustre. De petits yeux et un nez retroussé, ce serait bien mieux. »
Marcus, qu’on disait parmi les hommes les plus proches du roi, marmonnait quelque chose dans ce goût-là en leur direction. Les gens à proximité continuaient à jeter des coups d’œil, mais l’ambiance du banquet commençait déjà à retrouver son cours. Ceux qui voulaient parler parlaient, et ceux qui voulaient boire buvaient.
La foule autour des Chevaliers fous était dense et tous les regards restaient braqués sur eux, mais la tension s’était relâchée.
Le noble chauve se fraya un chemin parmi les badauds et continua d’avancer, sans quitter Enkrid des yeux. Sa main dissimulée dans sa manche ne bougeait pas. Enkrid avait dû sentir son regard, car il se retourna et croisa ses yeux.
C’était l’homme qui l’avait ouvertement dénoncé au palais royal. Il ne l’aurait sûrement pas oublié.
« J’ai quelque chose à vous donner. »
Le noble prononça ces mots sans s’arrêter. Marcus et les personnes alentour le fixèrent.
« Le vicomte Harrison. »
Andrew Gardner, l’un des proches du roi, le reconnut et prononça son nom. Son regard perçant semblait demander : qu’est-ce que vous faites ici ?
Le vicomte Harrison ignora le regard d’Andrew et fit un pas de plus vers Enkrid. Puis sa main, jusque-là dissimulée dans sa manche, jaillit et glissa quelque chose dans le devant de la veste d’Enkrid.
Pour un homme à l’allure ordinaire, sa main se déplaçait très vite.
* * *
« Ne lui en veux pas trop. »
« À qui ? »
Crang venait de dire cela, juste après la fin du serment. Enkrid cligna des yeux et lui renvoya la question.
« Au noble de tout à l’heure. Il ne voulait pas mal faire. »
« Mais de qui tu parles ? »
Enkrid n’avait éprouvé aucune rancune, pour commencer. Les nobles ? C’était ainsi que les choses fonctionnaient. Il comprenait assez bien leur position.
Et, au-delà du titre de Tueur de démons et de tout ce qui allait avec, c’était une époque où il fallait voir pour croire. Les rumeurs sans preuve n’étaient que des histoires.
À croire toutes les rumeurs, un prêtre aurait affronté un géant au bras de fer et obtenu un match nul. Il y avait toujours une bonne dose d’exagération dans ces récits.
Dans le cas d’Enkrid, toutefois, beaucoup de gens avaient vu les choses de leurs propres yeux ; le scepticisme était donc plus difficile à justifier.
Au moins, ils ne se dresseraient pas contre lui à la légère.
Il fallait plus que du courage ordinaire pour oser cela.
S’opposer à Enkrid, à présent, revenait au minimum à affronter les nobles qui le soutenaient et, au maximum, à se dresser contre le roi lui-même.
Pourtant, ces nobles avaient dénoncé le danger que représentait l’ordre de chevalerie et s’étaient rangés face à lui.
Était-ce simplement parce qu’ils ne l’aimaient pas personnellement ?
Ce n’était pas l’impression qu’ils donnaient. Certains étaient des idiots, certes, mais d’autres avaient pris cette position par conviction.
Pour ce qui était de poursuivre ses rêves, de s’accrocher à ses convictions et à une lumière à suivre, Enkrid n’avait peut-être son égal sur aucun continent.
Il voyait donc d’un seul coup d’œil que certains nobles s’étaient tenus dans cette salle en sachant qu’ils risquaient d’y laisser leur peau ou de perdre les faveurs du roi, mais qu’ils avaient tout de même décidé de parler.
Enkrid continuait à demander à moitié pour plaisanter de qui parlait Crang, en faisant l’idiot, et Crang éclata de rire.
« Tu as survécu jusqu’ici, je ne sais trop comment. Avec une telle langue, tu aurais dû mourir des dizaines de fois. »
Enkrid hocha la tête. Pas à cause de sa langue : il n’était jamais mort pour cette raison. Mais il était mort non pas des dizaines, mais des milliers de fois ; il était donc logique qu’il acquiesce.
« Pourquoi tu hoches la tête ? Enfin, l’un de ces nobles est probablement celui qui a le plus envie de collaborer avec la Garde-frontière en ce moment. Il veut faire passer la route sûre par son territoire, en puisant dans ses propres économies. »
La route sûre construite par Kraiss partait dans deux directions.
L’une menait à Nauril, la capitale.
L’autre passait par Martai.
Si le tronçon qui traversait Martai descendait ensuite vers le sud, tous les seigneurs dont les domaines longeaient cette route en tireraient profit.
Mais lequel en profiterait le plus ? Le seigneur qui possédait la ville marchande ? Lui aussi, bien sûr. Pourtant, quelqu’un désirait cette route sûre encore davantage.
Un noble qui souhaitait depuis très longtemps développer les terres situées hors de sa ville. Il s’appelait Harrison.
Comme faire cultiver ses terres était le but de sa vie, il était presque inévitable qu’il tombe sous le charme du système de construction de postes de contrôle et de stationnement de troupes pour sécuriser une région, dès qu’il le vit.
Enkrid avait senti depuis un moment le vicomte Harrison approcher.
Il avait déjà vu cet homme au palais royal et, en le revoyant maintenant, rien ne lui semblait particulièrement différent.
Des vêtements usés et élimés, un visage sévère : voilà ce qui ressortait.
Mais ses vêtements, quoique vieux, étaient propres et bien entretenus. Il n’y avait donc rien de négligé dans son apparence ni dans son maintien.
Une vie d’austérité gravée dans son corps.
Enkrid ignorait jusqu’où s’étendait la route sûre de Kraiss et ce que l’homme devant lui cherchait à obtenir. Leurs regards s’étaient croisés ; il se contenta donc de le regarder à son tour.
En plongeant les yeux dans ceux du vicomte Harrison, Enkrid pensa à une pierre dure et solide.
Si quelqu’un ne pouvait pas manier la Volonté, cela signifiait-il que sa force de caractère ne comptait pour rien ?
Si quelqu’un vous disait que vous aviez trop peu de talent et que votre destin était déjà fixé, fallait-il renoncer ?
Était-on censé abandonner tout ce qu’on faisait ?
Si quelqu’un vous disait qu’une chose était impossible, fallait-il l’accepter ?
Même si ce n’était pas votre propre jugement, mais celui d’un autre ? Fallait-il vraiment que les choses se passent ainsi ?
Harrison s’avança et glissa quelque chose dans la veste d’Enkrid. Ce n’était manifestement pas une arme, et encore moins une tentative d’assassinat.
L’Acuité visuelle dynamique d’Enkrid lui avait déjà révélé ce que tenait la main : une petite bouteille de verre assez petite pour tenir dans une paume, bouchée avec un morceau de liège et scellée par une corde étroitement enroulée autour du goulot.
Il la laissa donc en place. Après avoir glissé la bouteille dans la veste d’Enkrid, le vicomte Harrison prit la parole.
« J’ai été impoli tout à l’heure. Voici de quoi m’excuser. »
Enkrid ne lui demanda pas ce qu’il y avait dans la bouteille. Il posa une autre question.
« Vous voulez quelque chose ? »
L’homme semblait avoir vingt ans de plus qu’Enkrid, à moins que ce ne fût simplement sa calvitie.
Le vicomte Harrison cligna plusieurs fois des yeux à cette question, puis ouvrit la bouche.
« L’intention derrière ce pot-de-vin… Non, c’en est bien un, c’est exact. Pourriez-vous faire passer la route sûre par notre territoire ? »
Harrison le dit sans la moindre gêne. On percevait l’entêtement d’un homme qui avait vécu longtemps et s’était figé dans ses habitudes.
En temps normal, la question suivante aurait été : pourquoi ?
Ou bien il aurait fallu fixer un prix.
Mais Enkrid ne demanda pas ce qu’on venait de glisser dans sa veste.
« Bien sûr. »
Il hocha simplement la tête.
La réponse d’Enkrid dépassait de loin tout ce à quoi Harrison s’était attendu.
« Vous ne voulez même pas savoir pourquoi ? »
Harrison, déconcerté, posa la question.
« Si vous voulez, dites-le-moi. »
Il s’agissait d’un jugement fondé uniquement sur le caractère.
Les yeux, le maintien, les vêtements : il prenait tout en compte. Et si son choix se révélait mauvais ? La vie n’était qu’une suite de décisions, et elles ne pouvaient pas toutes être justes. Enkrid le savait bien.
C’était pourquoi il n’avait pas peur de choisir.
Si la peur de se tromper empêchait de choisir, c’était comme rester sur place.
S’il avait vécu ainsi, il serait resté prisonnier depuis longtemps du présent heureux dont parlait le Passeur.
Il y avait aussi chez cet homme quelque chose qui rappelait Enkrid à lui-même.
Harrison était pris au dépourvu, mais il prononçait assez souvent ces mots pour répondre sans trop de difficulté.
« Je vais faire cultiver ces terres. »
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