Chapitre 549
TRADUCTIONS : ON A ESSAYÉ
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 549 : Car un chevalier est une calamité
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Enri partit avec une charrette chargée d’obsidienne, d’amulettes — les spécialités de l’Ouest — et d’une poignée d’autres marchandises qu’il pensait pouvoir vendre.
Il s’était attendu dès le départ à ce que ce soit difficile. Et ça l’était. Au point qu’il se demanda s’il ne s’était pas trompé dans ses calculs.
Il ne songea jamais à abandonner, mais cette sécheresse anxieuse qui lui nouait la gorge ne le quitta pas non plus.
Pourtant, il devait continuer d’avancer. Il l’avait décidé, et il savait mieux que quiconque que c’était sa chance.
« Capitaine. »
Il serra l’arc qu’Enkrid lui avait donné et se répéta qu’il ne pouvait pas se permettre d’être assez idiot pour laisser passer une occasion pareille.
Il lui fallait des charrettes pour les marchandises et une monture. Les vélopters ne servaient à rien à l’est de l’Ouest ; il lui fallait donc des chevaux.
« Je n’ai pas assez de kronas. »
Sa bourse était presque vide. Au lieu de chevaux, il trouva donc des ânes et un convoi de charrettes. Dix en tout. La cargaison était convenable, mais les ânes et les gens qui marchaient à leurs côtés formaient une procession assez miteuse.
« Ne t’en fais pas. »
« Nous venons avec toi. »
La bonne nouvelle, c’était que les Jumeaux de l’Ouest avaient accepté de l’escorter. En matière de puissance de combat, c’était largement suffisant. Il avait aussi emprunté quelques bras supplémentaires au village de l’Oasis.
« On sera bien payés à l’arrivée, hein ? »
« Tu nous paies la nourriture et le lit en chemin ? »
Tout le monde posait plus ou moins les mêmes questions.
« Pour être précis, si cette entreprise commerciale réussit, je compte faire en sorte que tous ceux qui m’auront accompagné aient de quoi vivre où qu’ils décident de s’installer. Mais je ne peux pas garantir que ça marchera. »
Beaucoup de gens étaient venus dans cet endroit pour fuir quelque chose, mais certains étaient accusés à tort et n’avaient nulle part où aller. L’un d’eux était un homme qui avait amené sa femme et ses enfants. Il n’avait pas l’air d’un grand combattant, mais il semblait honnête.
Enri ne choisissait que des gens comme lui. À force de se faire mener par le bout du nez par les femmes et de toucher le fond, il avait au moins appris à jauger les gens.
Et s’il se trompait ?
« Ça ira. »
Si quelques-uns tentaient de retourner leurs lames contre lui en cours de route, les Jumeaux de l’Ouest s’en chargeraient.
Les gens qui s’étaient joints à la caravane d’Enri prenaient eux aussi un risque. Ils n’avaient reçu aucune avance. Ils ne toucheraient quoi que ce soit qu’une fois l’expédition terminée et les bénéfices encaissés.
Cela attirait naturellement des gens fiables plutôt que des esprits vifs, des personnes qui avaient trop de responsabilités pour tout plaquer et filer.
Le travail était éprouvant, mais il semblait moins douteux que la vie au village de l’Oasis. Poursuivre des bêtes couvertes de joyaux paraissait une façon de vivre encore plus étrange que celle-ci.
C’est ainsi que la caravane prit la route. Les Créatures démoniaques et les Bêtes magiques leur donnaient du fil à retordre, et même la pluie était une plaie. Ils n’avaient plus de kronas à dépenser pour des auberges, ayant tout englouti dans les ânes et les charrettes ; ils dormaient donc dehors chaque nuit.
Enri mit à profit tout l’instinct de pisteur qu’il avait développé comme chasseur pour choisir des itinéraires supportables et trouver chaque soir le meilleur endroit où camper. Quand il fallait recourir à la force, les Jumeaux intervenaient.
Des bandits rôdaient encore parfois sur ces routes. Survivre aux incursions des Créatures démoniaques dans ces contrées exigeait une vraie puissance de combat ; les bandits qu’ils rencontraient étaient donc nombreux, et certains se débrouillaient bien. Mais aucun n’était de taille face aux Jumeaux.
En chemin, un enfant qui accompagnait son père révéla une aptitude étonnante à lancer des pierres avec une fronde.
Ils parvinrent tant bien que mal à destination sans perdre une seule personne et, quand Nauril apparut enfin à l’horizon, Enri était épuisé jusqu’à la moelle.
« Nous devrions vendre une partie des marchandises ici avant de poursuivre. »
Il fit entrer la caravane dans la capitale. Le premier marchand qu’il aborda tenta de l’entourlouper.
« Des marchandises de l’Ouest ? Comment savoir si elles viennent vraiment de là-bas et ne sont pas des contrefaçons ? Des amulettes ? Comment garantissez-vous leur efficacité ? »
Enri comprit tout de suite. L’homme cherchait à semer le doute pour faire baisser le prix.
Les Jumeaux étaient prêts à intervenir dès que le marchand ouvrit la bouche, mais cela aurait aussitôt attiré la garde urbaine de la capitale. C’étaient des étrangers venus de l’Ouest, avec une caravane miteuse pour tout bagage. Enri savait qui sortirait perdant de cette confrontation.
Ce n’était pas la première fois qu’il voyait ce genre de manœuvre.
« Du calme. Du calme. »
Il retint les Jumeaux, ravala sa colère et décida de renoncer à vendre quoi que ce soit dans la capitale. Autant repartir. Ces créatures à face de crapaud et au ventre bedonnant n’arrêtaient pas de le chercher, et impossible d’obtenir d’elles un prix équitable.
Une fois arrivé à la Garde-frontière, Enkrid se porterait garant pour lui et tout serait réglé.
Il le savait parfaitement. S’il avait essayé de vendre à Nauril, ce n’était pas par ignorance. Le voyage avait été si éprouvant qu’il ne pouvait pas se résoudre à arriver dans une ville aussi grande sans un sou en poche.
S’il dormait dans les bas quartiers, il se retrouverait avec une centaine de pickpockets pour compagnie.
Les tuer tous ? La Guilde des voleurs était du genre à chercher les ennuis, puis à réclamer du sang dès qu’on ripostait. En pleine ville, on ne pouvait pas se permettre de faire couler ce genre de sang.
« Ha. »
Il poussa quelques soupirs et s’apprêtait à partir quand un dernier porc-crapaud — ou crapaud-porc — dépassa les bornes.
La main d’Enri ne cessait de revenir vers l’arc qu’Enkrid lui avait donné.
« Si on était dehors, je te décocherais une flèche en pleine tête. »
Il venait à peine de se décider quand Enkrid apparut de nulle part, le sourire aux lèvres, et appela « mon oncle » le marchand à face de crapaud.
L’homme qu’il venait d’appeler son oncle pencha la tête, déconcerté.
* * *
Tout le monde ne menait pas une vie honnête.
Il existait aussi des gens comme lui. Enkrid ne les considérait pas forcément comme mauvais.
Mais là, c’était une autre histoire.
La situation sautait aux yeux.
Enkrid mit pied à terre d’un seul mouvement. Ses bottes heurtèrent le sol dans un bruit sourd, soulevant un petit nuage de poussière.
Les pavés sous ses pieds semblaient neufs, comme si la route avait été refaite récemment.
Sur cette route se trouvaient les charrettes et les ânes, ainsi qu’Enri, les joues creusées par ce voyage éprouvant. Le contraste était saisissant avec le visage luisant de graisse du marchand Malten, en face de lui.
« Pourquoi faites-vous semblant de ne pas me connaître, mon oncle ? »
Enkrid s’approcha en parlant. Le capitaine de la garde se plaça à ses côtés et demanda : « Vous avez de la famille ici, monsieur ? »
« Je me suis trouvé un oncle récemment. »
« … Pardon ? »
Rem laissa échapper un petit rire. Il avait reconnu le genre de plaisanterie d’Enkrid.
« Pourquoi refusez-vous de me reconnaître ? »
Enkrid leva son poignet pour l’aider à se souvenir. La peau que le Géant avait tannée lui servait maintenant de brassard.
« Hein ? Attendez… vous ? C’est vous, ce type ? »
Malten le dévisagea en le pointant du doigt.
« “Ce type” ? »
Le capitaine de la garde réagit à ces mots. Il tourna les yeux vers le marchand à face de crapaud. Les yeux globuleux de Malten s’agitaient nerveusement.
Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi le capitaine de la garde a-t-il l’air de s’incliner devant cet homme ? Et pourquoi se tient-il là comme s’il était chez lui ? Je croyais que ce n’était qu’un épéiste arrogant.
Toutes sortes de pensées lui traversèrent l’esprit.
« Mon oncle. »
Enkrid répéta les mots, et Malten se rappela ce qu’il avait lancé un peu plus tôt.
« Vous êtes ami avec le directeur de la Compagnie marchande Rockfreed ? Ha, alors je suis l’oncle du général Enkrid. »
Ami, oncle, directeur de la Compagnie marchande Rockfreed, Enkrid.
Les mots s’assemblèrent. Un visage lui revint en mémoire et une conclusion s’imposa. Il commençait à comprendre, avec prudence, pourquoi cet homme l’appelait son oncle.
Il avait posé la question en espérant à moitié que ce ne soit pas possible. Pourtant, presque aussitôt, une certitude se fit jour. Tout concordait trop bien.
« L’Épée du Mur de Fer ? »
Le surnom, répandu dans toute la région, échappa à Malten. Il priait de toutes ses forces pour qu’on lui réponde que c’était un menteur ou un imposteur.
« Vous connaissez bien le surnom de votre neveu. »
Enkrid répondit avec un sourire.
À ces mots, quelque chose s’effondra en Malten.
Pourquoi est-ce vrai ?
Pourquoi es-tu vraiment l’Épée du Mur de Fer ?
« Hein ? »
Son esprit se vida. C’était donc vrai ? Et c’était bien Enkrid en personne ?
L’instinct de survie de Malten lui fit tourner la tête. Derrière lui se tenait le noble qui le soutenait — ou, plus exactement, celui qui lorgnait les marchandises venues de l’Ouest.
C’était l’un de ces nobles qui avaient commencé à se constituer une faction peu après le début de la guerre civile. Pas encore une véritable faction, mais il y travaillait bel et bien.
Étendre son influence coûtait de l’argent, ce qui expliquait son intérêt pour les marchandises rares.
Naturellement, Enkrid ne connaissait pas le nom du noble. Même s’il l’avait entendu, il l’aurait oublié. Il suivit simplement le regard de Malten et observa l’homme.
« Je crois qu’il y a peut-être un malentendu. »
Le noble pensait qu’une médiation habile suffirait à régler l’affaire. Au fond de lui, il était convaincu que général ou non, cet homme se trouvait dans la capitale, que la loi s’appliquait toujours et qu’on ne pouvait pas ignorer son rang comme ça.
Malgré tout, une sueur froide lui coulait dans le dos.
Et si je me faisais poignarder ? L’angoisse le fit reculer imperceptiblement. Il parlait, la bouche ouverte, mais sa posture avait quelque chose d’étrange : ses jambes étaient déjà prêtes à détaler.
« Quel malentendu ? »
Enkrid répondit sans détour. Le sourcil du noble tressaillit.
« Ce marchand cherchait simplement à conclure une transaction équitable. »
Le plus drôle, c’était qu’Enkrid n’avait encore rien dit et que le noble se justifiait déjà.
La situation en devenait presque amusante.
Pendant qu’Enkrid échangeait quelques mots avec le noble, Rem avait déjà appris toute l’histoire auprès des Jumeaux, derrière lui.
« Hé. Tu as dit que les amulettes fabriquées par les gens de l’Ouest étaient des contrefaçons ? Que leur Sorcellerie était une imposture ? »
Malten avait bien prononcé ces mots. Mais il l’avait fait pour servir les intérêts du noble qui se tenait derrière lui.
Rem regarda le vicomte.
Sauvez-moi.
Son regard transmettait clairement le message. Rem n’était pas du genre à laisser passer ce genre de choses.
Boum. Il prit sa hache et s’avança.
« Excusez-vous ou mourez. Quatre mots : “Je vous prie de m’excuser.” Et il ne vous arrivera rien de terrible. »
Rem prononça ces mots.
Une question de tempérament, peut-être, ou simplement de personnalité. À moins que cela ne remonte au jour où il avait posé le pied sur ce continent pour la première fois et vu un noble passer ses journées à harceler des femmes et à tourmenter ses sujets.
Rem détestait ce genre de type.
La menace dans la façon dont Rem tenait sa hache ne faisait aucun doute. Les trois gardes derrière le noble froncèrent les sourcils et s’apprêtèrent à intervenir.
La voix du capitaine de la garde retentit.
« Sachez quand intervenir et quand vous tenir à l’écart. Vous ne voyez pas à qui vous avez affaire ? Cheveux noirs, yeux bleus. La hache aux cheveux gris. Une carrure d’ours. Vraiment, vous ne le reconnaissez pas ? »
La rumeur sur les hommes qui avaient tenu la Garde-frontière s’était répandue en même temps que celle sur Enkrid lui-même.
« Le Tueur de nobles. »
Le fou qui avait perdu ses deux parents à cause d’un noble quand il était enfant et qui, disait-on, avait fendu le crâne de nobles à coups de hache depuis son arrivée sur le continent.
Ce n’était pas vrai. Ce n’était qu’une rumeur.
« L’homme-bête ours qui déchire les gens en deux pour passer le temps. »
L’un des gardes marmonna.
« … C’est censé être moi ? »
Audin ne parvenait même pas à en rire en posant la question.
Il n’était pas un homme-bête et ne s’adonnait pas à ce genre de passe-temps.
« Ah. »
Les trois gardes se turent.
Pour Rem, reculer d’un pas par respect pour Enkrid constituait déjà un compromis. C’était pour cette raison qu’il s’était contenté d’exiger des excuses.
S’il avait suivi son instinct, il aurait d’abord roué l’homme de coups, et discuté ensuite.
« … Je vous prie de m’excuser. J’ai eu tort. »
Le vicomte s’avoua vaincu sous la pression. Nul besoin de faire appel à la Volonté. Les gardes n’avaient pas bougé et le nom de Tueur de nobles avait été prononcé bien distinctement. Il avait besoin d’aller aux toilettes.
Il tourna les talons et s’enfuit, laissant derrière lui le marchand, au bord des larmes.
Enkrid se tourna vers son oncle.
« Prêtez-moi de l’argent. »
« Pardon ? »
« Vous n’allez pas le faire ? »
Enkrid reposa la question. Derrière lui, le capitaine de la garde le fusillait du regard. À en juger par ce qui s’était passé, un marchand avait apparemment fait quelque chose qui avait provoqué tout ce remue-ménage, et c’était lui qui l’avait laissé franchir la porte.
Le marchand avait fait des siennes avec l’homme qu’il admirait.
Je vais te tuer. Je vais vraiment te tuer. Tu vas mourir.
Même sans maîtriser la Volonté, la force de cette intention était si tangible que l’intention meurtrière semblait prendre forme.
Le capitaine de la garde regardait Malten comme s’il pouvait lui ôter la vie d’un simple regard.
« Bien sûr ! Tenez, prenez ça ! »
Malten ouvrit sa bourse à la hâte.
« Ce n’est pas beaucoup. »
Enkrid y jeta un coup d’œil et le déclara. Il y avait plus de vingt pièces d’argent et même une pièce d’or, mais si Enkrid disait que ce n’était pas beaucoup, alors ce n’était pas beaucoup.
Malten envoya aussitôt un serviteur en courant à la banque.
Toutes les grandes villes en possédaient une. Le personnel était généralement composé d’habitants des cités commerçantes, affectés sur place. Celle de la capitale avait fermé pendant la précédente guerre civile, puis était revenue récemment et avait rouvert ses portes.
Cling.
Une bourse bien garnie changea de mains, et le spectacle avait de quoi réjouir.
Enkrid la prit et la tendit à Enri.
« Vends les ânes et échange-les contre des chevaux. Remplace aussi quelques charrettes, nourris tout le monde comme il faut, reposez-vous bien, puis reprenez la route. Le chemin sera plus facile à partir d’ici. »
« Merci. »
Enri inclina la tête. Le souvenir de tout ce qu’ils avaient traversé en chemin lui revint en mémoire, et les larmes lui montèrent presque aux yeux.
Le capitaine de la garde le vit et s’avança.
« Je les escorterai moi-même jusqu’à Zaltenbuk. Je vous en prie, ne refusez pas. J’y tiens. »
« J’allais justement vous remercier. »
Enkrid hocha la tête.
« Alors, veuillez patienter un instant. »
Le capitaine de la garde expira lentement, rejoignit Malten, posa une main sur son épaule et l’entraîna à l’écart.
Enkrid salua son oncle de la main.
Parmi ceux qui avaient voyagé avec Enri se trouvait un enfant de treize ou quatorze ans, qui avait suivi l’un de ses parents. Aux yeux de cet enfant, Enkrid et ses compagnons étaient immensément grands.
Plus grands que n’importe quel roi.
Il y avait beaucoup d’enfants comme lui. Pour eux, le nom d’Enkrid n’évoquait pas seulement un épéiste qui avait eu l’air héroïque pendant un instant. Le roi était loin, quelque part. Enkrid, lui, s’était tenu là, en personne, pour les protéger.
Quoi qu’il en soit, ce n’était qu’un détail sans grande importance.
« On se retrouvera à la Garde-frontière. »
Enkrid prit congé d’Enri. Rem avait entre-temps donné quelques consignes aux Jumeaux. Après quoi, ils empruntèrent la route extérieure en direction du palais royal.
C’était la même route qu’Enkrid avait autrefois dévalée à toute vitesse sur Œil Unique.
On les logea au palais pour la nuit. Comme il n’avait rien à faire le soir, Enkrid emprunta le terrain d’entraînement et se lança dans des combats d’entraînement. Des gens commencèrent à affluer de partout pour apprendre auprès de lui.
Il reconnut certains visages, mais pas d’autres ; pourtant, Enkrid ne faisait aucune différence.
« Venez aussi nombreux que vous voulez. »
Parmi eux se trouvaient Rieban, une vieille connaissance désormais membre de la Garde royale, ainsi que Matthew, qui se tenait généralement aux côtés de Crang.
À un moment donné, le capitaine de la Garde royale, avec son casque gris foncé, passa lui aussi brièvement. Il se contenta d’échanger un signe de tête avant de repartir. C’était un homme de peu de mots.
Quoi qu’il en soit, Enkrid se sentait bien ainsi. Plus que bien. Parler de techniques avec ceux qui venaient à lui pour apprendre tenait presque du bonheur.
En le voyant, Rem dit que sa maladie avait encore refait surface, bien qu’il eût l’air de s’amuser lui aussi.
Après deux jours de repos, des serviteurs vinrent prendre les mesures d’Enkrid et lui confectionnèrent rapidement une redingote.
Pas une chemise moulante qui lui collait aux muscles, mais un vêtement taillé pour lui laisser de l’aisance.
Rem et Audin ne l’accompagnèrent pas.
« Pas besoin d’y aller. »
« Je suis bien ici. »
Ce n’étaient pas des hommes qui se seraient déplacés même si on les avait invités. Crang devait le savoir.
La veille au soir, Enkrid avait soudain demandé à Audin pourquoi il les avait accompagnés. Il y pensait depuis quelque temps, car Audin n’avait jamais beaucoup aimé quitter la Garde-frontière.
« Je me suis dit que je pourrais essayer de ne plus m’enfermer dans une prison appelée le regret. »
Voilà ce qu’avait répondu Audin.
Enkrid n’y comprit rien, mais Audin ne semblait pas vouloir en dire davantage ; il n’insista donc pas.
Enkrid respectait toujours les membres de son unité.
Audin semblait apprécier ce trait chez lui et se contenta de sourire.
« Héros du royaume, ami du roi, Tueur de démons, Épée du Mur de Fer, le général Enkrid de la Garde-frontière ! »
À l’annonce du chambellan, à l’entrée de la salle d’audience, Enkrid pénétra dans la pièce.
Et vit Crang assis sur le trône.
Ils échangèrent les banalités d’usage.
« Heureux de vous voir ici. »
« Vous m’avez convoqué, me voilà. »
À peine les salutations terminées, Marcus souleva la question du titre de chevalier, et les nobles firent entendre leurs objections.
« Il va de soi qu’Enkrid mérite un tel rang, mais la question de savoir s’il convient tout autant à d’autres mérite d’être réexaminée. »
Un noble qui semblait avoir un certain talent pour les discours s’avança.
Derrière lui se tenait le même acolyte à face de crapaud que la veille.
« Avez-vous entendu parler du Tueur de nobles ? »
Le noble se caressa une fois la moustache et prit la parole.
Qu’est-ce que les pouvoirs en place — la famille royale et la noblesse — redoutaient le plus ?
Les chevaliers. Ceux qu’on appelait des calamités.
Si un chevalier changeait de camp, une seule épée pouvait renverser un trône à tout moment.
Chaque famille royale avait naturellement pris des précautions pour se protéger.
Le Chevalier de la Retenue, qui avait existé sous l’ancienne famille royale de Naurillia, était l’une de ces garanties.
Chaque chevalier prêtait serment de fidélité à une maison royale, avant même la cérémonie d’adoubement.
Mais Enkrid et l’Escouade des Fous n’avaient jamais rien fait de tel.
Alors, si les choses en arrivaient là, Nauril pourrait-elle les arrêter ?
Enkrid, peut-être. Mais qu’en était-il des autres ?
C’était pour cette raison que le noble demandait s’il était juste d’élever au rang de chevalier et d’honorer des gens qui n’avaient pas le caractère requis.
Enkrid trouvait chacun de ses mots parfaitement juste.
Il avait beau essayer de se le représenter, il n’arrivait pas à imaginer Rem prêter serment de fidélité à une maison royale.
Puis ses pensées s’égarèrent presque aussitôt.
Les biscuits d’hier étaient bons.
Le pain aussi était excellent.
Le noble était lancé dans son discours. En retirant les fioritures, il n’en restait que deux idées : comment pouvait-on faire confiance à un Tueur de nobles, et toute cette affaire méritait davantage de réflexion. Grosso modo, voilà ce qu’il disait.
Un paysan dans l’assistance aurait peut-être été assez impressionné pour applaudir.
Mais ce ne fut pas le cas.
« Vous avez terminé ? »
Seul Crang accueillit le discours d’un sourire doux, tout à fait déplacé dans ces circonstances.
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