Chapitre 537
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 537 : Une chose malfaisante
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Le regard de Sinar parcourut Ragna. Pas besoin d’avoir les sens aiguisés d’une elfe pour comprendre dans quel état il se trouvait.
Il n’était pas mort.
Ragna tenait encore debout, les yeux mi-clos et dans le vague. Il s’appuyait sur ce qui restait de son épée brisée comme sur une canne pour ne pas s’écrouler.
Si elle s’approchait suffisamment, il pourrait sans doute encore donner quelques coups. Et si quelque chose lui fonçait dessus, il arriverait peut-être à le parer une ou deux fois.
Pourrait-il tenir si le commandant ennemi décidait de jouer sa vie ? C’était une autre question. Mais elle ne valait la peine d’être posée qu’en son absence.
Tous deux s’étaient entendus sans un mot : l’un s’occuperait du commandant adverse. Celui-ci s’en était pris d’abord à Ragna. Le partage des rôles était donc réglé.
Il était vivant. Elle le ramènerait.
Si Ragna avait été mort, elle aurait pris le relais. Les chevaliers n’étaient pas du genre à additionner un et un pour obtenir deux fois plus de force. Combattre ainsi était donc la bonne chose à faire.
Il semblait presque mort, mais elle estimait qu’il pouvait encore être sauvé. Les ennemis restants ne méritaient même pas qu’on les considère comme une menace.
Alors, le commandant jeta des coups d’œil autour de lui et abattit sa carte.
« Pas de reddition ! Tuez-les tous ! Que chacun de nous voie son nom inscrit dans la Salle d’honneur ! »
Azpen avait fait bâtir une immense salle au cœur de sa capitale. Y voir son nom gravé était un véritable honneur. Seuls les morts y étaient inscrits, et uniquement ceux qui avaient péri pour leur pays.
Dès qu’un nom était ajouté à la salle, la famille du défunt recevait une pension annuelle.
Certains convoitaient la gloire qui venait après la mort. D’autres le faisaient pour ceux qu’ils laisseraient derrière eux.
À ces mots, les fantassins cuirassés plongèrent la main sous leur armure, en sortirent des sachets de leur ceinture et en versèrent le contenu dans leur bouche d’un seul coup. Personne ne mesura la dose. La poudre se répandit autour de leurs lèvres et retomba au sol.
La majeure partie fut tout de même avalée, mêlée à la salive, et descendit directement dans leur gorge.
Sous leurs casques, leurs veines se gonflèrent sur le front et les tempes.
Avaler une drogue ne leur permettait pas soudain d’utiliser la Volonté. Cela leur faisait simplement oublier la douleur et la peur pendant un temps, et les poussait à tirer de leur corps presque deux fois leur force habituelle.
Cette substance s’appelait la Fureur. On ne la trouvait qu’au marché noir. Elle agissait en provoquant une rage artificielle pour arracher au corps tout son potentiel brut.
« Pour la patrie ! »
L’un des soldats le cria, consumé par le patriotisme. De minuscules vaisseaux éclatèrent dans ses yeux dès que les mots franchirent ses lèvres, et des larmes de sang coulèrent sur son visage.
Certains saignèrent du nez, effet secondaire du produit. Cinq s’effondrèrent simplement et restèrent là à trembler.
Leur corps ne le supportait pas.
Les autres frappèrent le sol du pied et chargèrent, bavant du sang et de la salive, les yeux rouges et fous.
Une personne ordinaire aurait été paralysée devant un tel spectacle. Même quelqu’un doté d’un vrai courage en aurait eu des frissons. Les chevaliers n’étaient pas dépourvus de sentiments ; une pointe de dégoût aurait donc été naturelle. Mais pas chez Sinar.
Elle calcula froidement.
Elle ne rattraperait pas le commandant.
Ce fut tout ce qu’elle pensa en le regardant s’éclipser derrière les soldats qui fonçaient sur elle.
« Graah ! »
Ils se jetèrent sur elle en bavant et en saignant. Sinar fit tournoyer sa lame en forme de feuille. L’énergie vitale l’inonda comme auparavant et trancha les gorges avant même que le tranchant ne les touche. Elle avait atteint le niveau d’un chevalier, mais savait que cela ne rendait pas son poids plus grand.
Si elle cédait du terrain face à cette charge aveugle, on pouvait la renverser. Elle pouvait être blessée.
Non que cela se produisît. Ce n’était pas une façon de parler : elle aurait pu les combattre les yeux fermés, et le résultat aurait été le même.
Elle prit appui au sol et s’éleva, légère comme un papillon. Les ailes du papillon étaient son épée en forme de feuille, qui continuait de trancher les cous et de fendre les crânes.
Bouger quand il le fallait. Ne bouger que de la distance nécessaire. Ne couper que ce qui devait l’être.
C’est ce qu’elle fit. Cela suffit.
Les soldats drogués à la Fureur foncèrent tous sur Ragna, mais aucun ne parvint à l’approcher.
Elle aurait aussi pu poursuivre le commandant, si elle avait abandonné Ragna.
Mais était-ce la bonne décision ?
Elle n’en voyait pas l’intérêt. Et elle ne pouvait pas quitter sa position.
Abandonner Ragna ne voulait pas dire qu’il resterait là sans broncher, mais il était de toute façon dans un sale état. Son épaule et son genou étaient déjà bien amochés ; si la plaie au-dessus de son œil n’était pas soignée rapidement, il risquait de finir borgne et incapable de s’orienter correctement.
C’était tout simplement le choix le plus raisonnable.
Sinar abattit jusqu’au dernier soldat qui avait pris la drogue. Pendant ce temps, le commandant s’enfuit.
* * *
Il allait mourir.
Le don de clairvoyance de Cowin était inné. Après plusieurs échanges, il ne lui laissa qu’une seule conclusion.
Quoi qu’il fasse, il mourrait. S’il tenait bon ici, il mourrait. C’était le résultat fixé, un destin impossible à changer, aussi immuable que le nom de son épée.
Son avenir se dessinait exactement ainsi. Inéluctable, comme le nom qu’il portait.
Submergé par la peur, il choisit de fuir.
Il n’y réfléchit pas.
Le Jeu des nombres associé à la Vision du futur n’avait absolument pas fonctionné sur Rem. Rien que cela avait plongé Cowin au bord de la panique.
Ça marchait sur Barnas. Pourquoi pas sur lui ?
La raison était simple : Rem ne réfléchissait qu’au dernier instant, juste avant d’attaquer.
Il se battait à l’instinct, trouvant la meilleure voie à suivre au moment où chaque décision s’imposait. C’était ainsi qu’il combattait.
La fronde siffla dans l’air et, avant qu’on ait eu le temps de la suivre des yeux, un autre assassin du Marais de Monterre avait le crâne enfoncé. Pourtant, même ces mouvements échappaient à la clairvoyance de Cowin.
Comment est-ce possible ?
C’était pourtant très simple. Rem lançait ce qui lui tombait sous la main, une pierre ou une bille de fer, en visant ce qu’il voyait. Il ne faisait aucun calcul.
Tout était instinctif.
Faire le meilleur choix sur le moment, sans planifier ni peser le pour et le contre… Mais cela voulait-il dire qu’on pouvait toujours trouver la bonne voie sous pression ?
Impossible. Rem n’échappait pas à la règle.
Une lueur rouge tourbillonna derrière lui et une silhouette aux yeux rouges se matérialisa dans la brume. Rem avait déjà bougé sans réfléchir, cherchant à fendre le crâne de Cowin d’un coup vertical.
Cowin perçut le plus infime éclat d’intention et leva son épée juste à temps pour parer. Au même instant, la silhouette aux yeux rouges projeta un kriss, un poignard recourbé, vers le dos de Rem.
La lame courbe était enduite de Poison de sorcellerie.
Pour résumer : Rem ne fut pas poignardé.
Un loup sans pattes, pâle et vaporeux, surgit de nulle part et attrapa la lame entre ses crocs.
« J’ai jamais dit que je me battais seul », marmonna Rem.
On pouvait se tromper de choix, du moment qu’il y avait quelque chose pour combler la faille.
La silhouette aux yeux rouges jeta un regard au loup, fit aussitôt pivoter sa prise sur le poignard et le lâcha. La lame vira au rouge et s’embrasa ; la sorcellerie s’y accumulait, prête à exploser.
« Avale ça, Gureum. »
À ces mots, le loup-esprit invoqué par Rem avala tout rond le poignard lumineux et fila sur le côté.
Une détonation retentit au loin. Le loup se dispersa, puis reprit forme, un peu plus petit qu’avant, sans autre dommage.
À la place de ses pattes, il avait quelque chose qui ressemblait à des nuages, sur lesquels il se déplaçait, pratiquement en volant. Le voir avaler tout rond une lame enduite de Poison de sorcellerie avait de quoi attirer tous les regards. L’espace d’un instant, Cowin et la silhouette aux yeux rouges le contemplèrent.
Rem détendit la fronde qu’il tenait de la main gauche, planta le talon droit dans le sol et abattit sa hache à la verticale.
La fronde transperça le crâne d’un assassin qui lançait un filet derrière lui. Son coup de talon écrasa la clavicule d’un autre, qui rampait sous terre pour s’approcher. Quant à la hache, elle visait la silhouette aux yeux rouges. Bien que ce fût le dernier mouvement à s’amorcer, sa lame avait déjà atteint cette tête quand la pierre s’envola et que le coup de pied porta.
Tous les mouvements se produisirent en même temps, et chacun fut audacieux.
Si Cowin, qui tenait sa position dans le dos de Rem, avait porté un coup d’épée à cet instant, il aurait fait mouche. Rem lui avait ouvert le dos sans la moindre retenue.
Bien sûr, il aurait tout de même paré. Gureum était loin, mais il pouvait ramener sa hache pour bloquer, et c’était précisément le genre de manœuvre qu’il employait depuis un moment.
L’un mettait la pression, l’autre couvrait ses arrières. Il était vraiment difficile de prendre l’un ou l’autre de vitesse.
Mais celui qui se trouvait derrière lui, au lieu de porter un coup, prit tout simplement la fuite.
« Je m’occupe de l’avant ! »
Et il ajouta même une petite saloperie pour finir : il fit mine de charger, puis disparut.
Sa Vision du futur innée lui avait donné le talent de transformer la Pression en autre chose, et Cowin s’en servit. Il projeta son énergie vers l’avant comme s’il allait fondre sur Rem. C’était parfaitement convaincant.
La colère qu’il avait éprouvée en se faisant comparer à des goules semblait avoir complètement disparu.
Rem savait que c’était du bluff.
Il avait vu cette feinte plus de fois qu’il ne pouvait compter en s’entraînant avec Enkrid. Elle lui était déjà familière.
Faux.
Son jugement rendu, sa main ne s’arrêta pas.
La hache s’abattit droit sur la silhouette aux yeux rouges.
Celle-ci brandit deux kriss et arrêta la hache avec les deux lames. Les poignards courbes et la hache restèrent verrouillés dans les airs un instant, puis les lames furent repoussées vers le bas.
Clang ! Crac !
Rem appuya de tout son poids et força le passage.
Ding ! Une des lames se brisa, et la trajectoire de la hache dévia légèrement pour devenir une entaille en diagonale.
« Gah ! »
La hache trancha l’oreille de la silhouette aux yeux rouges. Celle-ci tenta aussitôt de se changer en brume, mais cette méthode ne servait à rien contre une Arme héritée.
Ces armes avaient été forgées en y insufflant de la sorcellerie ; et la hache de Rem en avait contenu assez longtemps pour lui servir de réceptacle, elle aussi. À tous égards, c’était un bloc compact de sorcellerie.
L’attaquer avec de la sorcellerie était une mauvaise idée.
« Hein. C’était vrai, en fait », dit Rem.
Il avait essayé de ne pas perdre de vue la présence de celui qui s’était volatilisé au milieu de tout ça, mais il n’y pouvait rien. Il n’avait pas prévu cette retraite complète.
L’attention qu’il avait consacrée à le surveiller lui semblait désormais gâchée.
Enfin, un fuyard, ça reste un fuyard.
Rem songea à cela, puis reporta son regard sur la silhouette aux yeux rouges.
« Même si l’affrontement avait tourné à ton avantage, le résultat aurait été le même. »
Il le dit d’un ton désinvolte. Il avait à peu près compris le genre de pouvoir auquel son adversaire faisait appel et évalué les avantages et les inconvénients de la sorcellerie. Mais la silhouette aux yeux rouges avait tout juste atteint le niveau d’un chevalier en réveillant une âme ancienne scellée. Les principes de sorcellerie dont Rem parlait lui passaient donc au-dessus de la tête.
Ce salaud de Cowin.
À la place, en voyant Cowin s’enfuir, la silhouette conclut que la situation était à peu près aussi mauvaise que les parties génitales d’une goule.
La moindre décision pouvait maintenant faire la différence entre la vie et la mort.
« Laisse-moi faire. »
La voix qui le tentait depuis le début se fit de nouveau entendre.
Un murmure de l’âme ancienne scellée.
En temps normal, il ne l’aurait jamais écoutée.
L’âme ancienne appartenait à une sorte de vampire, et elle ne désirait qu’une seule chose.
Du sang, du sang, encore du sang, toujours plus de sang.
Une créature dévorée par son appétit.
Mais s’il devait mourir de toute façon en restant là sans bouger ?
« Il m’avait interdit de faire ça. »
Barnas le lui avait défendu, mais la silhouette jugea qu’elle n’avait pas le choix et engagea une partie de son âme auprès du vampire ancien.
Refusant malgré tout de céder sans conditions, elle tenta une dernière chose : conclure un pacte où elle ne livrerait qu’une partie de son âme, gardant le reste pour elle.
C’était de l’arrogance.
Elle avait cru qu’un jour, elle soumettrait aussi l’âme de ce vampire, puis en trouverait une autre, encore plus ancienne, et deviendrait un chevalier de l’âme sans précédent.
« Ce corps m’appartient désormais. »
La Volonté du vampire ancien prit instantanément le contrôle du corps. Il ne lui avait fallu qu’un infime instant d’inattention.
« Ainsi, voilà à quoi ressemble l’époque actuelle. »
Le vampire prit la parole. Rem se gratta l’oreille d’un doigt. Il n’avait jamais entendu cette langue. Rien d’étonnant : la langue parlée à l’époque où les vampires arpentaient le monde n’avait rien à voir avec celle d’aujourd’hui.
Est-ce que cela changeait quelque chose ?
Pas du tout.
Les yeux du vampire flamboyèrent, rouges, envoûtants, séduisants. Il fixa Rem droit dans les yeux et prit la parole.
« Approche et incline la tête. Afin que nous puissions nous regarder dans les yeux… »
Paf. Crac.
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
Le vampire comprit que son charme n’avait pas fonctionné.
Il comprit aussi, dans le même instant, qu’il n’avait pas vu arriver la hache brandie par cet idiot.
La hache venait de lui fendre le crâne.
Elle l’avait coupé net en deux. Ses vaisseaux sanguins s’entremêlaient tandis que les deux moitiés tentaient de se rejoindre.
La scène donnait la nausée.
La reconstruction se déroula sous leurs yeux : le sang et les veines se renouèrent.
« Insolent… ! »
Le crâne n’était même pas encore tout à fait refermé que le vampire s’emportait déjà.
« Tu peux encaisser combien de morceaux ? » demanda Rem d’un ton plat, tout en levant déjà sa hache pour le fendre une seconde fois.
Paf !
Le bras se leva seulement après le passage de la hache. La réaction était largement trop tardive.
Le vampire ancien avait bel et bien la force d’un chevalier quand il employait tout ce dont il disposait, mais il venait de prendre possession du corps. Il n’avait pas encore eu le temps de s’y installer correctement. Il lui fallait un peu de temps pour s’adapter.
Cela n’aurait pourtant rien changé. L’écart entre eux était bien trop grand.
La hache dansa, et le vampire ne prononça plus un mot. Le coup suivant lui réduisit la langue et les crocs en miettes ; il ne pouvait donc plus parler.
La masse, découpée en dizaines de morceaux, tressaillit, puis libéra un nuage de fumée grise avant de se désagréger.
Rem fit tournoyer sa hache dans les airs, à l’endroit où elle s’était trouvée.
« Quelle saleté. »
Au moins, sa hache ne semblait pas s’en formaliser. C’était déjà ça.
Son regard se tourna vers la direction où le fuyard était parti.
L’un d’eux s’était échappé, mais le travail était à peu près terminé.
Rem leva le pied. Il était temps de poursuivre le fuyard ou de rejoindre le capitaine.
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