Chapitre 525
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 525 : Quatre
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« Comme prévu. »
Abnair reçut aussitôt le rapport sur les agissements de l’ennemi.
Il se trouvait à l’arrière, très loin du front, et, pour la forme, il avait placé un commandant de paille en première ligne.
S’il s’était agi d’une bataille en règle, Barnaas Hurrier aurait pris le commandement. Mais l’issue de cet affrontement ne se jouerait pas au front : elle se déciderait sur le flanc.
À y regarder de plus près, cela ressemble à la dernière guerre, non ?
À l’époque aussi, un petit accrochage sur le flanc avait mis la pression sur le front principal.
Chaque bataille livrée contre Naurillia était gravée dans l’esprit d’Abnair, et ces vieux souvenirs ressurgirent d’eux-mêmes.
La situation se ressemblait, mais le combat était différent.
La dernière fois, l’escarmouche sur le flanc était secondaire. Cette fois, la bataille sur la route de contournement déciderait de tout.
Abnair but une gorgée de thé. Il venait de terminer un repas copieux. Après tout, l’esprit fonctionnait mieux le ventre plein.
Même à présent, bien manger et bien se reposer lui permettait de réfléchir assez vite pour percer à jour les intentions de son adversaire.
Cela dit, il n’était pas le seul à pouvoir comprendre. N’importe qui d’attentif l’aurait remarqué.
Même le pantin qui le remplaçait au front aurait compris les intentions de l’ennemi.
Abnair devait donc aller au-delà de ce que l’ennemi lui montrait.
Alors, quelle était cette intention évidente, dissimulée par rien du tout ?
Ils tâtaient le terrain.
Ils lui demandaient de révéler ce qu’il restait dans le camp principal. De leur dire si, derrière toutes ces feintes et ces ruses, des préparatifs étaient en cours pour un affrontement frontal de grande ampleur.
Une obsession.
C’était ce qu’Abnair percevait dans la manœuvre ennemie. Une obsession.
Le genre de personne qui, avant de traverser un pont de pierre, ne se contenterait pas de le tâter du pied : elle chercherait à savoir quand il avait été construit, par qui, et quelle était sa solidité, vérifiant chaque détail avant d’y poser le moindre pied.
Ils vérifient s’il reste ici des chevaliers.
Et, dans le même temps, ils sapent le moral et cherchent à prendre l’avantage psychologique avant un éventuel affrontement frontal ?
Leur intention était limpide. Mais cela ne voulait pas dire qu’il serait facile de les en empêcher.
« Faites avancer quelqu’un qui soit sûr de pouvoir dominer son adversaire. Il n’est pas nécessaire qu’il l’emporte haut la main, mais il ne doit pas se laisser battre facilement. Et précisez que son adversaire ne sera pas un tendre. »
Abnair mit ses idées en ordre et donna ses instructions sans attendre.
Quelle carte l’ennemi avait-il abattue ? Il fallait envisager le pire.
Un chevalier junior ?
Sans doute. Il suffisait donc de leur opposer une carte équivalente.
Abnair ignorait précisément qui s’était avancé du côté ennemi.
À vrai dire, il ne s’attendait pas à ce qu’ils montrent quoi que ce soit d’impressionnant.
Le véritable affrontement se déciderait dans la Chaîne de montagnes de Pen-Hanil.
Abnair croyait toujours que cette bataille se terminerait par une victoire d’Azpen.
Il n’en avait pas la certitude, mais sa conviction était entière.
Les chevaliers, capables de faire basculer l’issue d’une guerre, étaient restés cachés. Même si trois des quatre venaient à peine de franchir le seuil de la chevalerie, ils n’en étaient pas moins des chevaliers.
Comment l’ennemi pourrait-il arrêter une telle force ?
Naurillia avait forcément ses propres forces cachées.
Deux chevaliers tout au plus, s’ils tentaient leur chance.
Un homme était venu à la frontière d’Azpen et avait tué deux chevaliers juniors.
À cela s’ajoutait un élément imprévu.
Deux, en tout.
Bon, admettons qu’ils dépassent nos prévisions et qu’ils soient trois.
Même ainsi, rien ne changeait.
Le général homme-loup était un symbole de puissance, capable de tenir tête à Chypre, des Chevaliers à la Cape Rouge.
Et, pour les combats singuliers, ils avaient aussi un chevalier sûr de l’emporter.
Sa Volonté s’était quelque peu affaiblie depuis qu’il avait vendu son serment, peu de temps auparavant.
Ce ne serait pas un problème.
Même en écartant ces deux-là, il en restait encore deux autres.
Et c’était toujours vrai sans même compter le général Grenouille.
Mais le général Grenouille menait activement son unité en avant, bien décidée à se battre.
Combattre et gagner. Gagner rien qu’en engageant le combat. C’était pour cette raison qu’on l’avait même envoyée en première ligne.
Le but était de prendre un léger avantage psychologique, en partant du principe que l’ennemi avait lui aussi des chevaliers.
Ce petit avantage pouvait bien décider de l’issue du combat.
Tous ceux qui étaient devenus chevaliers disaient la même chose, sans exception.
« À compétences égales, celui qui hésite ne serait-ce qu’un peu est désavantagé. »
C’était la réponse à la question : quel était le facteur le plus important pour déterminer l’issue d’un combat entre chevaliers ?
Le général beastfolk qui avait donné cette réponse s’était pointé la poitrine en parlant.
Abnair se rappela le général Grenouille à ses côtés, gonflant les joues d’indignation devant ce geste.
Abnair termina ses calculs.
Entre-temps, le second messager envoyé par le commandant de paille qu’il avait posté au front arriva.
Abnair venait tout juste de commencer à manger une tarte aux fruits pour son goûter, après le déjeuner.
Une tarte sucrée lui permettrait de réfléchir encore plus vite.
Et sa langue en profiterait aussi, bien sûr.
Il avait pris sa fourchette, impatient d’y goûter, quand le messager était arrivé.
Il n’y avait pas encore touché. Abnair reposa sa fourchette et attendit que l’homme parle. Le messager s’assit en face de lui et reprit son souffle.
« Quatre des nôtres ont perdu les duels en première ligne. »
« Quatre ? »
« Après le premier, Naurillia n’a cessé de réclamer d’autres duels. »
Abnair savait que ses propres forces comptaient aussi des combattants d’une puissance inattendue. Il avait engagé des mercenaires comme réserve, et il avait également laissé sur place des chevaliers juniors des Chevaliers du Roi.
Et quatre d’entre eux avaient perdu ?
« Vous avez envoyé des chevaliers juniors ? »
« Oui. »
« Et ils ont quand même perdu ? »
Un élément inconnu. Peu importe, tant qu’ils n’avaient pas été vaincus facilement. Le vrai combat se jouerait au-delà de tout cela, dans la Chaîne de montagnes de Pen-Hanil… « Le moral est au plus bas. Toutes les défaites ont été écrasantes. Le commandant de l’unité d’assaut a perdu le deuxième duel. Il dit que les adversaires sont cinglés. »
Le fil des pensées d’Abnair se rompit. Les paroles du messager atteignirent d’abord son esprit et y firent jaillir une étincelle.
Les actes de l’ennemi et ses objectifs s’assemblèrent peu à peu dans son esprit.
« … Ces salauds. »
L’ennemi avait détourné une partie de leurs forces.
Ils avaient convenu de ne pas engager d’affrontement frontal de grande ampleur. Pourquoi donc détourner des troupes ? Pour remporter le faux combat du front plutôt que le vrai, sur le flanc, au cas où les choses tourneraient mal ? Qu’est-ce qu’ils y gagneraient ?
Pour gagner du temps, en attendant que les Chevaliers à la Cape Rouge rejoignent la bataille ?
Non.
La garde-frontière comptait encore des hommes, même après le départ d’Enkrid et des forces de niveau chevalier. Les avoir laissés sur le terrain relevait d’une prudence excessive de Kraiss.
« Combien ? »
Le messager répondit sans hésiter.
« Quatre se sont avancés. »
« Quatre ? Et cette histoire de cinglés ? »
« Apparemment, ils ont tous perdu la tête… »
Le soldat, devenu messager d’Abnair précisément parce qu’il parlait avec clarté et franchise, laissa sa phrase en suspens.
Quelque chose d’étrange se passait clairement au front.
Abnair repoussa la tarte aux fruits.
« Faites passer le mot. Plus personne ne se bat à partir de maintenant. »
Tant pis si le moral s’effondrait : ils ne pouvaient pas se permettre de combattre. Telle était sa décision.
Il avait conclu que cette histoire de folie et de cinglés n’était qu’une manœuvre destinée à saper le moral.
Il se trompait.
Il y avait simplement des choses que ni Kraiss ni Abnair n’avaient pu prendre en compte.
* * *
« Ils nous défient par la taille ? Je m’en occupe. »
Comme Audin les avait provoqués, une figure éminente sortit des rangs d’Azpen.
Le commandant de paille venait tout juste d’entendre le messager d’Abnair.
Celui qui s’avança était un homme aux talents martiaux considérables.
« La défaite est exclue. »
C’était un membre des Chevaliers du Roi d’Azpen.
Il ne figurait pas parmi les meilleurs combattants, mais restait un chevalier junior.
« Hé ! Tu vas payer pour cette arrogance ! »
Le chevalier junior s’élança à cheval. Audin, lui, avait mis pied à terre et semblait simplement profiter du soleil.
Il avait levé le visage vers la lumière et fredonnait doucement, les yeux fermés.
Cette vue rendit le chevalier junior si furieux qu’il ne prit même pas la peine de descendre de cheval avant d’abattre sa masse.
Depuis sa selle, il profita de l’élan de sa charge et insuffla sa Volonté dans un coup diagonal descendant. Depuis le dos d’un cheval au galop, une lourde ligne sombre s’étira dans cette trajectoire avant de s’abattre comme la faux de la mort.
Audin entendit les sabots se rapprocher et le cri furieux de son adversaire. Il écarta les jambes et se mit en garde.
Puis il releva la tête et fixa la ligne sombre qui s’abattait sur lui.
En un instant, il calcula tout : la vitesse du cheval, le moment de l’impact. Puis il tendit une main. La lumière accrocha le gantelet d’acier brut qui protégeait sa main gauche.
Boum ! Clang ! Deux chocs retentirent sèchement aux oreilles de tous les soldats qui regardaient.
Le bruit provenait de l’endroit où s’étaient croisés le chevalier junior d’Azpen, monté sur son cheval, et le combattant de leur camp.
La Volonté insufflée dans la masse était faite pour fracasser.
Audin ne chercha pas à opposer la force à la force. Détendu, il avait l’air presque mort, mais sa spécialité, c’était la technique.
Il tendit la main, intercepta la masse avec le biseau à l’arrière du gantelet, la dévia d’une torsion et, dans le même mouvement, forma une Lame à une main de son bras droit libre avant de l’enfoncer dans le flanc de son adversaire.
Le duel était terminé.
Son adversaire portait un gambison sous sa cotte de mailles, mais ni l’un ni l’autre ne résistèrent à la Lame à une main d’Audin.
La chair s’affaissa. Les vertèbres lombaires disparurent. Une partie des organes qui se trouvaient là se répandit sur le sol.
Son adversaire n’avait pas été imprudent. Il comptait encaisser le premier coup en misant sur la solidité de son armure, puis profiter de son avantage à cheval pour épuiser peu à peu l’ennemi et le briser.
C’était une tactique qu’il employait souvent : entamer la chair petit à petit.
L’adversaire qui s’était avancé le premier dans l’arène avait lui aussi une carrure imposante.
Le chevalier junior d’Azpen n’avait pas pris cet adversaire à la légère, et c’était précisément pour cela qu’il avait élaboré son plan. Audin le réduisit à néant d’un seul coup.
L’écart de niveau avait été trop grand dès le départ.
Audin secoua la main, comme pour chasser la poussière dans l’air.
« Y a-t-il d’autres frères ici qui savent se battre ? »
« Hrg… »
Avant même qu’il ait fini de parler, le chevalier junior d’Azpen, qui s’accrochait on ne sait comment à sa selle, vomit du sang et bascula au sol.
Son pied resta coincé dans l’étrier, si bien que seul son corps pencha vers l’avant. Effrayé, son cheval hennit et se cabra.
Le corps de l’homme pendait, oscillant dans le vide. Il devait sans doute se tenir en ce moment même aux côtés de son dieu, à lui demander s’il était mort et si cela comptait vraiment.
« Mais qu’est-ce que c’était que ce bordel ? »
Un des soldats tout à l’avant des rangs d’Azpen marmonna sans réfléchir.
La plupart des soldats qui regardaient ne comprenaient pas pourquoi l’homme à cheval était soudain tombé raide mort. Il avait chargé, puis il était mort. C’était tout ce qu’ils avaient vu.
Les organes éparpillés n’étaient pas visibles de là où ils se tenaient. En revanche, ils voyaient le monstre toujours debout, qui réclamait un nouvel adversaire.
La créature qui avait tué leur compagnon monté sous son cheval — ours ou géant, qui saurait le dire ? — emplissait tout leur champ de vision.
Cette démonstration de force écrasante attirait tous les regards, mais Audin, lui, restait parfaitement calme.
C’était presque effrayant.
C’était donc contre ce genre d’adversaires qu’ils allaient devoir se battre désormais ?
Le chevalier junior d’Azpen était tombé sur le mauvais adversaire, mais celui-ci était tout simplement d’un autre niveau.
Enkrid avait désormais atteint le niveau d’un chevalier. Audin, capable de tenir tête à des chevaliers même sans divinité, était donc sans aucun doute le plus fort des chevaliers juniors.
De plus, depuis le retour récent de Rem, une certaine frustration s’accumulait chez Audin, qu’il veuille l’admettre ou non.
C’était sans doute pour cela que son coup était allé un peu trop loin, à l’instant.
Audin ne détourna pas le regard de ce sentiment. Il lui appartenait.
Au lieu de le fuir, il avait eu envie d’en profiter pour se servir un peu plus de sa main. Il ne s’agissait absolument pas d’évacuer sa frustration.
Ce n’était pas parce que son frère barbare s’amusait à l’appeler « Hé, le petit dernier », et que Mia hochait la tête en approuvant.
Quand ces deux-là lui étaient venus à l’esprit, il avait serré le poing un peu plus fort que prévu. Mais ce n’était vraiment pas pour se défouler.
Grands Yeux avait dit qu’un combat de ce genre était nécessaire, alors il s’était avancé. Rien de plus.
« Frères ou sœurs, je ne fais aucune distinction. Avancez. »
Il voulait dire que toute femme qui se présenterait finirait comme les autres, en tas de chair sanguinolente. Il avait lancé cela d’une voix forte, mais d’un ton calme. Son coup avait réduit l’ennemi au silence, si bien que sa voix portait clairement, tout en restant posée.
C’est son propre camp qui lui répondit.
« Avec un numéro pareil, pas facile de trouver quelqu’un qui ose s’avancer. Franchement, moi non plus, je n’aurais pas envie de t’affronter. »
Fell s’approcha en parlant. Ses yeux étaient creusés et son visage alourdi par ses soucis, mais, pour une raison quelconque, il prit place à côté d’Audin et termina sa pensée.
« Retourne dans les rangs. Tant que tu seras là, personne ne se lancera. On sera plus efficaces en combattant à tour de rôle et en gagnant chaque duel qu’en laissant une seule personne massacrer tout le monde. C’est ce qu’a dit Grands Yeux. »
Audin répugnait à partir, mais il se ressaisit.
« Je comprends. »
Il aurait dû se retenir un peu.
Mais dès que l’ennemi avait dit « Hé », son corps avait bougé avant que son esprit ne réagisse. Un pur réflexe. Ce « Hé » avait eu une étrange ressemblance avec la façon de parler de son frère barbare.
Naturellement, il ne s’était pas défoulé.
« Alors… »
Audin recula et Fell prit sa place.
« Le suivant, avance », dit Fell.
Même avec Audin en face d’eux, Azpen comptait encore quelques guerriers prêts à se battre. Leur commandant les avait simplement retenus.
Abnair leur avait ordonné de tenir le plus longtemps possible. Que devaient-ils faire si un homme mourait d’un seul coup ?
Leur camp était-il faible ? L’ennemi était-il fort ?
On leur avait dit que l’ennemi n’avait pas de chevaliers. Alors, celui-là n’en était-il pas un ? Un géant ? Même les vrais géants aussi doués au combat étaient rares.
« Laissez-moi y aller. »
Un homme au regard féroce s’approcha du commandant et le lui demanda.
Le commandant de l’unité d’assaut. Il n’appartenait pas à un ordre de chevalerie, mais savait comment gagner un combat.
« Si nous chargeons dans ces conditions, nos hommes vont se faire massacrer. Il faut au moins en abattre un. »
Le commandant de l’unité d’assaut était du genre à courir tout devant. Son instinct lui disait qu’en combattant ainsi, ils subiraient des pertes qu’ils n’auraient même pas le temps de déplorer avant de devoir battre en retraite. Le commandant partageait son avis, mais il savait aussi autre chose.
Pas de charge sans l’accord d’Abnair. Pas d’affrontement frontal.
Malgré tout, il ne pouvait pas laisser les choses en l’état. Il avait sa propre opinion sur la question.
Et si les choses tournaient au combat ? Et si une bataille générale éclatait ?
« Allez-y. »
« Oui. »
Le commandant de l’unité d’assaut s’élança au pas de course.
Fell attendit sans bouger, prêt à voir ce que déciderait Azpen.
Combattre à cheval ne lui convenait pas ; il était donc resté à pied, lui aussi.
Il attendit qu’Azpen bouge, leva les yeux au ciel, sentit le vent lui effleurer la joue et perçut l’odeur âcre du sang dans l’air.
En vérité, ni le ciel, ni le vent, ni même l’odeur du sang ne lui parvenaient.
Au fond de lui, ses soucis pesaient toujours autant.
Peut-être que mon talent n’a rien d’exceptionnel.
Un jour, il avait vu la force d’Enkrid croître à une vitesse prodigieuse et s’était exclamé qu’il n’avait jamais rencontré de génie pareil.
C’était lors de leur première rencontre.
À l’époque, Fell s’était secrètement jugé plus doué.
Il s’était dit qu’il rattraperait Enkrid avant longtemps.
Il avait pensé la même chose plus tard. Lorsqu’ils s’étaient retrouvés, il avait ressenti la même chose.
Et voilà que les fondations de cette conviction venaient de voler en éclats.
Que lui restait-il, alors ?
Il me reste le Tueur d’idoles.
Une seule Épée démoniaque constituait-elle tout ce qu’il était ? Le résumait-elle entièrement ?
« Arrête de faire le malin, putain. »
C’était ce que lui avait lancé Ropord, ce bretteur précieux. Fell avait envie de le tuer, mais, en matière de talent pur, le combat serait serré. Devait-il donc s’appuyer sur l’Épée démoniaque pour y parvenir ?
Non. Sa fierté ne le lui permettrait pas.
Alors, quoi ? Fell avait perdu son chemin. Le ciel nocturne au-dessus de lui était sombre, sans la moindre étoile. Rien que les ténèbres.
Et, au cœur de ces ténèbres, il sentit une étincelle de flamme.
J’ai envie de faire quelque chose.
Il voulait brandir son épée.
L’envie le submergea. La Volonté d’Enkrid l’avait touché.
Et, à la racine de cette impulsion, une question se forma d’elle-même.
Est-ce interdit d’être plus doué que moi ?
Enkrid était devenu chevalier, malgré l’absurdité de la chose. Il s’était éveillé sous les yeux mêmes de Fell. Et après cela, il n’avait pas cessé de s’entraîner.
« Un berger peut se faire piétiner par ses propres moutons n’importe quel jour. »
Voilà ce que signifiait être berger. C’était pareil pour un épéiste.
« Alors pourquoi choisirait-on d’être berger ? »
C’était une question qu’il avait posée quand il était enfant. L’ancien du village, qu’on disait être l’homme le plus sage des environs, avait souri. Fell se rappelait encore le sifflement clair de l’air entre les dents de devant ébréchées du vieil homme.
« Dois-je dire que quelqu’un doit bien s’en charger ? Ou que c’est tout simplement ce que j’aime ? Ou peut-être parce que c’est un serment, et qu’un serment doit être tenu ? »
La réponse est en moi.
À présent, les paroles de l’ancien prenaient tout leur sens.
Fell cessa de se comparer aux autres.
À la place, il relia ce qu’il devait faire maintenant à ce qui viendrait ensuite.
Pour l’instant, il accomplirait son devoir en tant qu’homme à cette place.
Et après…
Je vais essayer de le rattraper.
Il avait décidé de prendre Enkrid pour modèle et de courir à sa suite. Reconnaître son talent, puis se résoudre à combler l’écart par l’effort : tout commençait maintenant.
« Tu as l’air jeune. Quel âge as-tu ? »
Cette fois, l’adversaire était lui aussi descendu de cheval en parlant. Les Bergers des terres sauvages préféraient recourir à toutes sortes de méthodes au combat plutôt que de s’en tenir à un affrontement frontal.
Face à Fell, qui était lui-même berger, l’adversaire prit l’initiative.
Il parla, fouilla dans une bourse et la lança.
Le commandant de l’unité d’assaut d’Azpen, un homme spécialisé dans l’art de gagner les combats, projeta du sable empoisonné. Fell lut le mouvement de son bras, suivit la trajectoire du projectile et bondit sur le côté pour l’éviter.
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