Chapitre 517
NOUS AVONS ESSAYÉ DE TRADUIRE
Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 517 : Yeux pourris
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Le Monde des sorts qu’Esther avait créé autrefois était né de l’observation de la nature.
Elle avait vécu dans les montagnes et parcouru les forêts. Elle avait tué des Créatures démoniaques, affronté des Bêtes magiques et combattu des sorciers à maintes reprises. Pourtant, à l’échelle de sa vie entière, tout cela n’avait représenté que quelques instants. Elle avait passé l’essentiel de son existence au contact de la nature.
À présent, elle se sentait plutôt attirée par l’observation des gens.
Après avoir quitté Enkrid, Esther s’attarda au marché.
Des gens qui marchandaient, des porteurs ployant sous leur charge, une noble coiffée d’un large chapeau qui ne dissimulait pas son aversion pour le soleil, des enfants qui couraient malgré tout sous ses rayons, leurs parents qui les réprimandaient, et un homme dans une cafétéria récemment ouverte qui s’arrachait les cheveux à cause d’une commande de boisson.
Elle les observait. Jaugeait leurs pensées, leurs intentions.
*C’est amusant.*
Plus divertissant qu’elle ne l’aurait cru.
Le voyage jusqu’ici avait lui aussi été intéressant, à sa manière.
Esther savait bien qu’il fallait des kronas pour acheter quoi que ce soit au marché.
Pour s’en procurer, elle choisit la méthode la plus raisonnable qui s’offrait à elle.
Elle suivit Kraiss. Sans se presser, avec une grande patience, elle se contenta de le fixer.
« Nurat, murmura Kraiss en observant Esther du coin de l’œil, qu’est-ce que j’ai fait de mal ? »
Nurat réfléchit à ce qu’elle pouvait vraiment faire face à une sorcière, et qui plus est, une sorcière douée. Elle puisa dans l’instinct propre aux femmes, l’intuition d’une guerrière et ce qu’elle savait de Kraiss. Elle pesa le tout et choisit la meilleure réponse possible.
« Excuse-toi. »
« Ce serait le plus rapide, pas vrai ? »
Kraiss hocha la tête. Il suffisait de reconnaître ses torts, d’abord. Même dans une autre ville, ces yeux de sorcière finiraient par le retrouver. Il y avait de quoi faire des cauchemars.
Dans son esprit, Esther n’était plus une beauté : c’était une sorcière, tout simplement.
Lui en voulait-elle parce qu’autrefois, quand elle était une panthère, il avait tenté de lui prendre une griffe ?
« Oui, j’ai eu tort. Je vous prie de m’excuser. »
Kraiss adressa ces mots au regard d’Esther. Le chef de la guilde des bâtisseurs, un homme venu présenter une requête délicate au véritable pouvoir de la ville, celui qu’on appelait le vrai maître du seigneur Graham, cligna des yeux.
« Pardon ? »
« Ce n’était pas pour vous. »
Aux mots de Kraiss, Esther glissa jusqu’à lui d’un mouvement doux et fluide.
Boum.
« Ah ! »
Le chef de guilde sursauta et bascula en arrière. Le cœur de Kraiss fit lui aussi un bond, mais il parvint à ne pas tomber. Des années passées au sein d’une escouade de fous avaient fait des merveilles pour son sang-froid.
Esther s’approcha simplement. Elle ne dit rien. Elle se contenta de le regarder.
Elle réfléchissait.
Que se passerait-il si elle suivait cet homme qui la craignait discrètement, cet homme qui ressemblait à une bourse sur pattes, et se contentait de le fixer ?
Il était perspicace. Remarquablement perspicace.
« Pourquoi ? » finit par demander Kraiss, l’esprit déjà en effervescence. Que voulait cette sorcière complètement cinglée ? Enkrid avait-il déteint sur elle ? Le capitaine avait des qualités dont on pouvait s’inspirer, mais aussi son lot de mauvais côtés.
À vrai dire, parfois, il semblait vraiment avoir perdu la tête.
Certes, ça pouvait marquer profondément certaines personnes. Mais pas Kraiss.
« Vous avez besoin de quelque chose ? »
Il posa la question sans s’énerver.
« Un fantôme ! »
Le chef de guilde poussa un cri depuis le sol, toujours incapable de se relever.
« Non. Ce n’est pas une folle. C’est la Fleur Noire, rattachée à l’unité directe du général de la Garde-frontière. »
Le chef de guilde cligna des yeux. Alors seulement, il reconnut vraiment le visage d’Esther : la peau blanche, les cheveux noirs, les yeux bleus, les longues jambes et une tenue qui laissait peu de place à l’imagination.
La fleur éclose aux côtés du Tueur de créatures démoniaques.
« Oh. »
Laissant le chef de guilde à sa réaction, Kraiss se tourna de nouveau vers elle.
« Vous avez besoin de kronas ? »
Esther tendit la main. Kraiss la regarda et se demanda sincèrement ce qu’on était censé faire de ces fous.
Si elle avait besoin de quelque chose, elle n’avait qu’à aller voir l’intendant et le lui demander. Pourquoi venir le trouver, lui, pour faire ce cinéma ?
Cela dit, il avait du mal à imaginer la Fleur Noire, cette sorcière, s’approcher de l’intendant pour lui réclamer quelques pièces d’argent.
Kraiss lui tendit la bourse qu’il avait sur lui.
Elle contenait plus de cent pièces d’argent. Cela devrait suffire.
Esther ne retira pas la main.
« Donne-lui de l’or », suggéra Nurat.
Kraiss suivit son conseil.
À la fin de la journée, Esther avait récupéré trois autres bourses, en plus de la première.
En y repensant, la sorcière en éprouva une discrète satisfaction. Elle avait apprécié l’expérience, les réactions de l’autre comme ses propres choix.
*Mais pourquoi Enki ?*
Elle pensa à Enkrid, qu’elle avait croisé peu auparavant, et sentit son cœur se serrer.
Un picotement, un serrement. Ses émotions s’étaient éveillées. D’où venait cette sensation ? Pourquoi sa poitrine résonnait-elle lorsqu’elle le regardait ? Aurait-elle dû le suivre ?
S’inquiétait-elle parce qu’il était entré au marché sans parvenir à mettre la main sur la moindre pièce d’or ?
Elle l’ignorait. Cela n’avait sans doute pas d’importance.
Il n’y avait pas de bonne réponse.
Alors pourquoi cela la tracassait-il ? Non. Cela faisait simplement partie d’elle. C’était une des choses qui la constituaient tout entière. Elle n’avait qu’à le regarder en face.
Esther sentit le picotement se répandre de sa poitrine à tout son corps et comprit, pour la première fois, ce que signifiait avoir le cœur qui souffre.
Qu’il s’agisse de l’amour qui naît entre un homme et une femme, d’une simple amitié ou d’un caprice passager apparu un jour, rien ne changerait pour autant.
Une seule chose la préoccupait.
*Ses sourcils.*
Le devant des sourcils d’Enkrid ne s’était-il pas légèrement relevé ?
Depuis peu, l’observation était devenue une habitude. Le léger mouvement de ses sourcils lui avait donc sauté aux yeux. Leur forme semblait maintenant plus relâchée. Son expression avait légèrement changé.
Pourquoi l’expression de quelqu’un changeait-elle ? Parce que son état d’esprit avait changé. Voilà ce que pensait Esther.
L’état d’esprit d’Enkrid avait changé.
C’était ce qu’elle avait appris en l’observant.
Elle le savait, et pourtant, elle n’avait rien à lui dire. Au loin, son dos disparut dans le marché, puis à l’autre bout.
Esther vivrait ainsi quelque temps.
Et, un jour, elle rebâtirait son Monde des sorts.
Le moment venu, s’il le souhaitait, elle serait sa force.
Pas parce qu’il l’avait libérée de sa malédiction. Simplement parce qu’elle le voulait. Son cœur le lui disait. Elle n’avait jamais ignoré ce que lui disait son cœur.
Elle reporta son attention sur ce qui se trouvait devant elle : observer et reconstruire peu à peu le Monde des sorts. Pour l’instant, cela suffisait.
* * *
« Vous voilà. »
Le maître artisan qui possédait la forge reconnut Enkrid aussitôt. Il l’avait déjà aperçu de loin, et le visage de l’homme était tout simplement trop frappant pour qu’on l’oublie.
La forge se trouvait aux abords de la ville. L’artisan était venu de la capitale et avait d’abord emprunté une forge, mais il avait depuis installé son propre soufflet et son matériel, puis ouvert sa boutique.
Il aurait déjà dû retourner à la capitale. Enkrid ignorait pourquoi il avait choisi de rester à la Garde-frontière.
Sans doute n’avait-on pas eu de mal à le retenir ici.
Une supposition, mais la bonne.
Le chef de la guilde des forgerons du palais royal trouvait cela un peu regrettable, mais pas au point de courir après l’homme. L’artisan était doué, mais têtu, et ne savait pas s’y prendre avec les gens. En privé, le chef de guilde le trouvait pénible.
L’artisan préférait donc rester ici.
Il pouvait manier son marteau en paix et la Garde-frontière, réputée être un paradis pour les marchands itinérants, lui procurait toutes sortes de matériaux rares.
Il ne fabriquait que des armes. Il ne prenait pas de nouveaux apprentis.
À la capitale, le chef de guilde aurait secoué la tête devant un tel entêtement.
Son atelier n’était pas grand. Il n’était pas du genre à adapter son travail aux goûts des clients.
Dans des circonstances ordinaires, quelqu’un comme lui aurait eu le plus grand mal à se procurer des matériaux rares. Pourtant, l’artisan ne tirait pas le diable par la queue. Il était même plutôt à l’aise.
La Garde-frontière comblait ses besoins en kronas.
À la demande de Kraiss, il fournissait des armes à la garnison. Rien que cela lui donnait plus de travail qu’il n’en fallait.
« Je me garderai toujours du temps pour fabriquer ce qui me plaît. »
Telle était sa condition, et Kraiss l’avait acceptée sans rien y changer.
C’était l’artisan qui avait forgé les armes de Rem et de Ragna avec de l’acier de Lewes et de l’acier le plus dur. Kraiss avait vu la qualité de ses ouvrages et en avait reconnu la différence.
« Une arme, c’est du savoir-faire rendu solide. »
Il l’avait entendu dire plus d’une fois.
La finition du travail de cet homme était différente. La qualité elle-même était d’un autre niveau.
C’était pour cette raison que Kraiss avait choisi cette forge parmi les sept que comptait la Garde-frontière.
Avec l’arrivée de nouveaux artisans, les forges et toutes sortes de boutiques s’étaient multipliées. Celle-ci, située en périphérie, attirait donc moins de monde. L’atelier semblait pourtant bien occupé, mais peu de gens en franchissaient la porte ; il paraissait calme en comparaison.
En pratique, la forge était devenue un établissement rattaché à la garnison, où les soldats dépassant un certain rang ne payaient pas le travail effectué.
À l’intérieur se tenaient un humain, une Grenouille et un nain.
L’artisan les avait tous trois regardés avant de leur demander s’ils étaient venus.
« J’ai quelques petites choses à faire. »
Tandis qu’Enkrid répondait, un apprenti au crâne entouré d’une serviette arriva par l’arrière-boutique.
« Oh ! Le Tueur de créatures démoniaques ! »
« Ravi de vous rencontrer. »
« Ah, je suis désolé ! »
L’apprenti s’inclina. Il avait été si surpris qu’il avait laissé échapper le titre sans réfléchir.
Enkrid balaya ses excuses d’un geste.
« Alors, qu’est-ce qu’il vous faut ? »
À la question de l’artisan, Enkrid commença à détacher ses armes et les lui présenta l’une après l’autre.
« Celle-ci a une articulation qui bouge. Je ne sais même pas si celle-là peut être réparée. Et si vous pouviez aiguiser toutes les lames, je vous en serais reconnaissant. »
« Ce serait Aker ? »
L’épée émit un grondement sourd. L’artisan retira la main de la poignée.
La lame avait tremblé, ce qui l’avait surpris.
Il avait autrefois entretenu les épées de la famille royale et avait alors vu Aker.
Comme un jeune homme dans la fleur de l’âge qui aperçoit une beauté extraordinaire et se souvient encore de son visage dix ans plus tard, l’artisan se souvenait d’Aker.
« C’est bien ça. »
Enkrid répondit sans bouger. L’apprenti resta un instant, prit la mesure de la situation et apporta un petit tabouret de travail, puisqu’il n’y avait pas de chaise pour les visiteurs.
Enkrid s’assit sans commentaire.
« Pourquoi l’épée précieuse de la famille royale est-elle ici ? »
demanda l’artisan, stupéfait.
« Quelqu’un me l’a donnée. »
« Celle-ci ? »
Enkrid hocha la tête.
Ceux qui étaient au courant le savaient, mais ils étaient largement moins nombreux que ceux qui l’ignoraient, ce qui n’avait rien d’étonnant.
Si la vérité venait à éclater, même le marquis Baisar devrait au moins formuler une objection auprès de Crang. Il ne réclamerait pas l’épée ni ne prétendrait qu’elle n’aurait jamais dû être donnée, mais il faudrait bien qu’il proteste officiellement sous l’œil de tous.
Quoi qu’il en soit, Crang avait discrètement transmis l’épée en tenant la plupart des gens dans l’ignorance.
Si cela venait à se savoir plus tard, il s’en occuperait à ce moment-là.
« Celle-là, je ne peux pas y toucher. Le simple fait que la lame conserve son tranchant est déjà un mystère. Je ne sais pas insuffler de la magie dans une arme. »
L’artisan le dit sans détour. Son regard glissa un instant vers le nain assis à proximité, puis se posa sur le gladius. Il le souleva, l’air impatient de voir ce qu’il pourrait en faire. Ses yeux s’illuminèrent. Puis son expression se figea et il le reposa.
« Laissez-moi vous présenter quelqu’un. Voici Argan. »
L’artisan désigna le nain.
« Enchanté. »
Le nain le salua, puant l’alcool.
« Le Tueur de créatures démoniaques et le général de la Garde-frontière ? Vous avez de la chance. »
Il continua de parler. L’odeur de boisson se mêlait à celle de son haleine.
Curieusement, malgré la conversation bruyante qui se déroulait juste à côté d’elle, la Grenouille assise un peu à l’écart ne leva pas une seule fois les yeux.
Enkrid prit la remarque avec philosophie et demanda sans s’échauffer :
« Quelle chance ? »
« Je compte travailler ici même, dans cette forge, unir le feu et le fer pour créer quelque chose qui mérite le nom d’œuvre d’art. »
Enkrid considéra d’un coup d’œil le nain sûr de lui et l’artisan humain.
Il crut comprendre pourquoi l’artisan avait pris du recul et lui posa la question :
« Il est meilleur que vous ? »
« Oui. »
L’artisan hocha la tête. Il n’avait pas l’air vexé.
« Hmph. C’est peu dire. »
Le nain lâcha ces mots en rotant.
« Ah, j’ai quelques conditions. J’aimerais qu’on me trouve du bon vin et une vraie maison. Je viens d’un endroit appelé Martai et j’y ai quelques ardoises. Réglez-les aussi. »
Il rota de nouveau en terminant. Ça sentait la viande marinée.
On disait que les nains étaient les enfants du fer et du feu, nés avec une aptitude pour travailler ces matériaux qui dépassait le simple savoir-faire.
Bien sûr, tous les nains n’étaient pas pareils.
Tout comme certains Géants vendaient des marchandises au lieu de manier des armes, certains nains n’éprouvaient sûrement aucun intérêt pour le travail du fer.
Mais l’homme qui se trouvait devant lui n’était pas de ceux-là.
Ce nain possédait un véritable talent pour le fer. Un talent incomparable à celui d’un artisan ordinaire.
« Je peux répondre de son talent. »
C’était l’artisan, encore impressionné par Aker, qui avait parlé.
Enkrid hocha une fois la tête. Puis il tendit son épée, le gladius, à l’artisan humain.
« Je voudrais que vous vous en occupiez. »
La main du nain s’était déjà tendue vers l’arme. Elle s’immobilisa.
Il avait supposé que l’arme lui reviendrait naturellement.
« Nain ou pas, doué ou pas, je ne confie pas mon épée à quelqu’un qui a les yeux pourris. »
C’est ce que dit Enkrid.
Ce n’est qu’alors que Grenouille termina ce qu’elle était en train de faire et leva les yeux, les faisant lentement rouler dans leur direction.
L’artisan fixait le gladius. Le nain lâcha un bref ricanement.
Qu’est-ce qu’il venait de dire ?
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