Chapitre 518
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 518 : Car celui qui a un rêve en aide un autre
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Devenir chevalier avait peut-être changé certaines choses.
Pour ceux qui connaissaient Enkrid, certaines choses avaient déjà changé et d’autres changeraient peut-être encore. Mais, à côté de tout cela, il y avait des choses qui ne changeraient jamais.
Depuis qu’il avait pris une épée pour la première fois, il avait entendu certaines phrases si souvent qu’elles semblaient gravées dans ses oreilles.
« Un homme incapable de prendre soin de son arme finira un jour avec une lame brisée entre les mains, abattu par quelqu’un de moins doué que lui. »
C’était le mercenaire qui lui avait appris à manier l’épée qui lui avait dit ça. Une remarque étonnamment précise, mais le sens était limpide.
Depuis, il avait entendu d’innombrables paroles du même genre.
« Une épée, c’est le prolongement de ta main. Tu lésines sur les kronas quand tu achètes ta propre main ? »
Celle-là venait d’un marchand d’épées, entre tous.
L’homme avait le don des mots, et ceux-ci étaient devenus une arme à part entière, vidant les poches de plus d’un épéiste venu faire ses emplettes. Enkrid, lui, ne s’était jamais laissé avoir par des babioles hors de prix, mais il approuvait le principe.
Confieriez-vous votre vie au premier venu ?
Bien sûr que non. Impossible de remettre son arme à quelqu’un qui avait le regard trouble. Cela allait de soi pour Enkrid.
« Tu remets mes compétences en question ? »
C’était le nain qui avait parlé. Était-ce là l’entêtement d’un artisan ? Rien ne le laissait penser.
Dans ses yeux troubles, embués, il n’y avait que de la cupidité.
Il disait venir de Martai. À crédit ? Personne de sensé n’accordait de crédit dans le coin. Il n’avait probablement tué personne, mais il y avait fort à parier qu’il avait filé sans payer.
« Tu peux sortir et m’appeler un soldat qui passe ? »
Enkrid s’adressa à l’apprenti de l’artisan plutôt qu’au nain.
« Quoi ? Ah, oui. »
L’atmosphère avait brusquement tourné. L’artisan fixa Enkrid et déclara : « Mes compétences dépassent les tiennes. »
« Pas à mes yeux. »
« Espèce de petit… ! »
Le nain s’enflamma comme une forge, mais un seul geste suffit à le calmer.
À une vitesse que personne dans la pièce ne put suivre, Enkrid dégaina le gladius, celui dont la poignée avait du jeu, et pointa sa lame vers le nain. Aucun cliquetis, malgré le jeu de l’assemblage. En un clin d’œil, la pointe légèrement émoussée se retrouva braquée sur le visage du nain.
Dans un coin de sa tête, Enkrid nota que l’artisan avait au moins bien huilé la lame.
« Je ne connais pas précisément l’étendue de mes pouvoirs, mais j’imagine que je dispose ici d’une sorte de droit d’exécution sommaire. Martai et la Garde-frontière sont des villes sœurs ; si tu y as causé des ennuis, le responsable de ce secteur pourrait te demander des comptes. »
Il le dit sans détour, puis se tourna de nouveau vers l’artisan. Celui-ci cligna des yeux plusieurs fois. Personne ne parla. Le nain se contenta de balayer la pièce du regard. Cela ne dura pas. L’artisan fixa Enkrid et lui demanda : « Y a-t-il une raison particulière pour laquelle tu veux que je fasse ça ? »
Enkrid répondit aussitôt.
« Tes yeux. »
« Mes yeux ? »
L’artisan répéta ses mots. Enkrid soutint son regard.
« Tu dis que tes compétences ne sont pas à la hauteur, mais ton regard et ton attitude racontent tout autre chose. »
Ce qui sautait aux yeux d’Enkrid sautait aussi aux yeux de l’artisan, quoique pour une autre raison.
Dire que ses compétences n’étaient pas à la hauteur, c’était regarder le présent avec lucidité. Cela ne signifiait pas que les choses resteraient ainsi.
L’artisan le savait bien, car il n’avait pas l’intention de s’arrêter là.
Chaque jour, il affrontait le feu pour s’améliorer. Le bout de ses doigts avait noirci, son visage était brûlé. Ses avant-bras profondément calcinés en témoignaient assez.
À l’inverse, le nain avait du ventre, empestait l’alcool et réclamait une maison.
Aux yeux d’Enkrid, c’était de la racaille.
Si le nain avait ajouté une femme à sa demande de maison, il aurait été battu à moitié à mort sur-le-champ. La Garde-frontière ne manquait pas de soldates, et Enkrid aurait pu leur laisser le soin de régler ça. Elles n’auraient pas fait les choses à moitié.
Certes, le talent brut pouvait rendre quelqu’un doué pour travailler le fer dès la naissance.
Le savoir-faire pouvait être inné. Mais qu’en était-il de la volonté qui l’accompagnait ?
Cela n’avait rien à voir avec le fait d’être un chevalier maniant la Volonté.
Même sans Volonté, Enkrid aurait traité le nain exactement de la même façon.
Qu’il soit ou non responsable de la Garde-frontière, que le nain puisse ou non le battre en duel, rien n’y aurait changé.
Certaines choses changent, d’autres jamais.
Les pupilles de l’artisan vacillèrent.
Que sait cet homme pour parler ainsi ?
Non, il ne semblait rien savoir de précis.
Enkrid tenait toujours l’épée de la main gauche lorsqu’il demanda : « Tu as un rêve ? »
L’artisan cligna des yeux. Trois fois, lentement. Quelque chose avait changé en lui pendant ces quelques secondes. Son regard se raffermit, puis il ouvrit la bouche.
« Appelle-moi Aetri. »
Il avait donné son nom sans prévenir, et s’était adressé à lui avec déférence.
« Enkrid de la Garde-frontière. »
« Alors, je dirai que je suis Aetri de la Garde-frontière, moi aussi. »
Calme en apparence, Aetri avait rencontré pour la première fois de sa vie quelqu’un qui le regardait dans les yeux et lui parlait de rêves. Sous le regard de cet homme aux Yeux Bleus, il avait l’impression de pouvoir tout dire.
Comme son rêve, par exemple, celui dont parler ne lui avait d’ordinaire valu que des moqueries.
À cette époque, la plupart de ceux qui travaillaient le feu et le fer le faisaient pour gagner leur pain.
Parmi eux, certains artisans étaient sincèrement fiers de leur travail, mais même eux, une fois parvenus à un certain rang, finissaient par revenir aux considérations pratiques et cessaient de chercher à s’améliorer.
Ceux qui parlaient de rêves et se battaient pour les atteindre ? Il y en avait au début. Ils se vantaient, faisaient les fiers.
Mais le temps passait, et leur cœur changeait. Tous, sans exception.
Aetri, lui, était différent.
Il avait un rêve. Un rêve dont il n’avait jamais pu parler facilement à qui que ce soit.
C’était ce rêve qui l’avait poussé à forger une hache en acier massif à partir d’acier de Lewes, puis une épée à deux mains en fer le plus dur, taillée dans un seul bloc.
Voilà qu’il avait devant lui quelqu’un avec qui parler de rêves. Aetri savait que ses cheveux avaient blanchi et s’étaient clairsemés, que ses bras n’avaient plus leur ancienne force. Pourtant, il tendit la main vers ce qu’il n’avait pas oublié et le dit à voix haute.
« Je veux fabriquer une Arme gravée. »
Une Arme gravée était le genre d’arme que portait un chevalier.
En général, un chevalier ne commandait qu’une seule Arme gravée dans sa vie, ce qui en faisait la plus haute distinction qu’un artisan pouvait recevoir. Mais il fallait du talent et de la chance, et ceux qui n’avaient pas les qualifications requises ne pouvaient même pas espérer en fabriquer une.
À l’heure actuelle, le nombre d’artisans capables de fabriquer une Arme gravée sur tout le continent ne dépassait pas trois.
Y en avait-il de cachés, encore inconnus ? C’était possible.
Aucun sage omniscient ne tenait le compte de toutes les âmes du monde.
Alors, si quelqu’un avait besoin d’une Arme gravée sur-le-champ, quelles options s’offraient à lui ?
Pour en obtenir une fabriquée dans les règles de l’art, le mieux serait, à ce stade, de chercher la Guilde de la Flamme Blanche, qui vivrait près de la Terre Maudite. On disait qu’il s’agissait d’un groupe d’artisans travaillant avec un feu blanc, et qu’ils avaient déjà fabriqué des Armes gravées.
Les trouver ne serait pas facile, et obtenir d’eux qu’ils acceptent une commande le serait encore moins. Mais ils étaient sans conteste le meilleur choix.
Et pourtant, fabriquer une Arme gravée était le rêve de ce vieil artisan qui travaillait le fer au-dessus des flammes.
« Tu as dit que tu ne pouvais pas travailler les armes magiques. »
« J’étudie et je m’y prépare. Plus tard, tu me laisseras fabriquer ton arme ? »
Il avait des manières d’une déférence irréprochable. L’apprenti ne parvenait même pas à partir ; il restait figé, presque sans respirer, sous le choc.
Jamais il n’avait entendu son maître parler ainsi.
Il avait aussi fabriqué des armes pour ces membres détraqués de l’escouade, mais il ne s’était jamais comporté de la sorte avec qui que ce soit.
Pas une seule fois de toute sa vie.
Était-ce parce que l’autre était le Tueur de créatures démoniaques ? Le maître n’était pas du genre à changer de discours ni à courber l’échine selon le rang de quelqu’un. C’était précisément pour cela que l’apprenti le respectait.
« J’attendrai. »
« Je veux dire : laisse-moi le faire quand tu seras devenu chevalier. »
« C’est ce que j’ai dit. J’attendrai. »
« Pardon ? »
« Si tu parlais du titre de chevalier, il faudrait aller au palais royal. Mais ce n’est pas ce que tu voulais dire, n’est-ce pas ? »
Clignement de paupières.
Les yeux d’Aetri bougèrent.
Il ne savait pas quoi en penser. Puis il comprit, et la surprise traversa son visage avant que ses traits ne redeviennent neutres.
Qu’Enkrid eût le niveau d’un chevalier n’était pas un secret, mais seuls quelques rares individus le savaient. Et pourtant, cet homme en parlait comme si c’était évident.
Aetri était surpris. L’apprenti aussi. Même le nain l’était.
Le nain s’était discrètement décalé de côté pendant que le Tueur de créatures démoniaques et l’artisan discutaient, mais il avait renoncé à s’enfuir dès que le Tueur de créatures démoniaques avait orienté la pointe de son épée dans sa direction, sans même lui jeter un regard.
Le nain se disait qu’il n’avait vraiment pas de chance. Il s’était attendu à ce qu’un artisan compétent se précipite pour satisfaire quelqu’un d’aussi haut placé.
D’habitude, quiconque savait manier une arme avait des étoiles dans les yeux dès qu’il voyait son talent. Peut-être était-ce parce qu’il ne l’avait pas encore montré ?
Pas du tout. Ça se voyait au premier coup d’œil. Fais le malin et tu es mort. Même sans avoir vu son talent à l’œuvre, même s’il forgeait sur-le-champ l’une des meilleures épées du continent, cet homme ne se servirait pas de son arme.
« Tu n’es pas encore parti ? »
Enkrid lança ça d’un ton désinvolte. L’apprenti sursauta et s’empressa de sortir.
Aetri tendit de nouveau la main. Enkrid y déposa le gladius.
Le nain, à demi accroupi, surveillait la pièce.
« Essaie de t’enfuir et je te casse les jambes. Si c’est ce qu’il te faut, dis-le simplement. »
Enkrid le dit tout en observant Aetri travailler.
« Je ne bouge pas. »
La voix du nain avait nettement baissé. Personne ne lui prêta attention.
Aetri prit un marteau et un ciseau, dégagea à petits coups la partie qui fixait la lame du gladius, puis la leva à hauteur de ses yeux pour en vérifier la rectitude et l’état.
« Je vais la chauffer une fois et refaire le tranchant. Tu malmènes beaucoup ton arme ? »
« Je tombe souvent sur des adversaires que j’ai du mal à affronter. »
Enkrid répondit sans fanfaronner. Aetri commençait déjà à se perdre dans son travail.
Fwoosh.
Il actionna le soufflet du pied, et les flammes s’élevèrent. Une vague de chaleur se répandit dans la forge.
L’air devint si chaud qu’il était difficile de respirer ; la chaleur s’insinuait dans les poumons.
Si Enkrid ressentait cette gêne, Aetri et la Grenouille, assis non loin, devaient la ressentir aussi. Pourtant, tous deux restaient parfaitement calmes.
Enkrid demeura sur sa chaise à regarder Aetri. Au bout d’un moment, il fouilla dans son sac, en sortit le cuir acheté en chemin et le lui tendit sans un mot.
« Je m’en occuperai aussi. »
Aetri jeta un coup d’œil au cuir et dit cela. Quand Enkrid lui parla de la Dague sifflante, Aetri répondit qu’il pouvait en fabriquer quelques-unes aussi.
« La Grenouille n’a pas l’air d’être un client. »
La Grenouille, qui avait jeté un bref regard plus tôt, était retournée à sa place, assise sur une chaise plus haute que celle d’Enkrid, les deux bras posés sur un bureau, concentrée sur son travail.
« Un ami venu apprendre la joaillerie. »
C’était Aetri qui avait répondu.
Enkrid était encore plus perplexe qu’en voyant un Géant se faire marchand.
« Une Grenouille ? »
La question lui avait échappé. Les Grenouilles naissaient avec une peau naturellement glissante.
Leur corps se couvrait d’huile au gré de leurs émotions. Même au combat, elles se servaient donc d’armes munies d’anneaux ou de boucles, qu’elles accrochaient à leurs doigts.
Si les épées en boucle et les haches en boucle étaient fabriquées ainsi, ce n’était pas pour rien.
Cette peau glissante leur donnait un avantage considérable au combat.
La plupart des lames ne faisaient que glisser dessus.
Sans compter ceux qui savaient manier la Volonté, il fallait au minimum maîtriser les armes au niveau maître pour affronter correctement une Grenouille. Un avantage de taille.
Mais fabriquer de délicats bijoux avec des mains qui laissaient tomber tout ce qu’elles touchaient, c’était une autre histoire. Nul besoin d’explications pour comprendre que ce serait extraordinairement difficile.
Les Grenouilles n’étaient tout simplement pas faites pour exercer un métier d’artisan.
« Pourquoi ? Je n’ai pas le droit d’essayer ? »
La Grenouille prit la parole. Enkrid la regarda attentivement. Son œil s’arrêta sur les protubérances au dos de sa main. Des clous, enfoncés dans la chair.
Avec des paumes trop glissantes pour saisir correctement, il lui fallait un moyen de compenser.
S’enfoncer des clous dans la chair, puis les maintenir en place grâce à ses capacités de régénération ?
« Ce n’est pas parce que c’est une Grenouille qu’elle ne ressent pas la douleur. »
Sans même parler de ce que Ruagarne avait dit, une Grenouille ressentait la douleur comme tout le monde.
Les garder en place, c’était supporter cette douleur en permanence. Les clous, fusionnés à sa chair, feraient office d’une paire de mains supplémentaire.
« Pourquoi ? Tu vas essayer de m’en dissuader ? »
La Grenouille reprit la parole.
Enkrid plongea son regard dans ses yeux de grenouille.
Il vivait aux côtés de Ruagarne depuis un moment, mais il n’arrivait toujours pas à distinguer complètement les traits d’une Grenouille de ceux d’une autre.
Mais les yeux, il savait les lire.
Le même regard brûlant qu’il apercevait parfois chez Ruagarne. Plus ardent encore que le sien.
« Je ne me fixerai pas de limites. »
Ruagarne avait dit cela un jour.
Mais Enkrid n’avait pas vu ce regard-là chez Ruagarne seulement.
Il l’avait aperçu à l’instant.
Des yeux brillants. Le regard de quelqu’un qui avançait vers son but.
« Non. »
Enkrid prit la parole.
Il avait toujours encouragé ceux qui avaient des rêves. Cette fois ne faisait pas exception.
« Je parlerai à l’administrateur de la ville. Si tu as besoin de quoi que ce soit, dis-le-moi. »
Enkrid le lui proposa.
« Je n’ai besoin de rien. »
La Grenouille répondit et se remit à son travail. Sans donner son nom, elle prit un couteau à sculpter et se mit à tailler un morceau de bois.
« Je fabrique déjà les outils dont elle a besoin. »
Aetri parla derrière lui.
Celui qui avait un rêve en aidait un autre.
C’étaient des gens toujours affamés, qui poursuivaient leur but sans jamais laisser leur désir s’éteindre.
Enkrid le voyait bien.
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