Chapitre 515
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 515 : Tout avait changé
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Rem s’était battu contre Enkrid à maintes reprises avant d’en arriver à cette conclusion.
Trop brut.
Il avait déjà entraîné Enkrid ; il savait donc que l’homme ne changeait pas facilement. À vrai dire, chaque fois qu’il l’observait, il avait l’impression qu’Enkrid s’était heurté à ses limites, qu’il avait épuisé jusqu’à la dernière de ses ressources avant de s’arrêter là.
Même maintenant qu’il était chevalier, rien n’avait changé.
Ce qui rendait d’autant plus remarquable le chemin parcouru. Mais cela l’arrêterait-il ? Probablement pas.
Est-ce qu’une chose aussi émoussée peut s’aiguiser de nouveau ?
Rem s’était forgé grâce à la Sorcellerie, mais il comprenait ce qu’était un chevalier. Et selon sa compréhension, la Volonté qu’Enkrid maniait à présent était très émoussée.
Alors, cette lame émoussée pouvait-elle retrouver son tranchant ?
Ce ne sera pas facile.
Pas qu’Enkrid fût du genre à abandonner. Malgré tout, Rem avait le cœur serré.
Est-il satisfait ?
L’attitude d’Enkrid avait changé, au moins un peu. Il avait toujours été avide, mais l’était-il encore ? Cette faim, cette flamme du désir, brûlait-elle toujours aussi fort et aussi haut qu’autrefois ?
Son regard était toujours droit devant lui.
Mais pouvait-on vraiment affirmer que cette faim était toujours la même qu’avant ? Vraiment ?
Rem ne le croyait pas.
Qu’Enkrid n’eût pas été grisé par son sentiment de toute-puissance était impressionnant. La Volonté qui jaillissait de lui comme une source intarissable l’était tout autant. Mais il n’y avait pas que cela.
Devenir chevalier ne se résumait pas à éveiller sa Volonté. Tout commençait là : apprendre à la manier.
Rem choisit de ne rien dire. Ce n’était pas le genre de chose qu’on pouvait enseigner avec des mots, de toute façon.
À la place, il le lui montra à coups de hache. En l’attaquant encore et encore.
Le reste, c’était à Enkrid de le prendre en charge.
Ragna avait remarqué quelque chose de semblable, même s’il n’avait pas creusé la question avec autant d’attention que Rem.
Mou.
Il avait l’air d’un homme capable de courir, mais qui choisissait de marcher. Pourquoi ? Ce n’était qu’une impression. Mais c’était celle d’un génie et d’un chevalier, alors elle n’était pas sans valeur.
Cela dit, que pouvait-on y faire ? Quand on a perdu son chemin, de quoi a-t-on besoin ? De la volonté de le retrouver. Si cette volonté est encore vivante, on peut finir par atteindre sa destination. Mais si elle s’éteint, on erre à jamais.
Aux yeux de Ragna, Enkrid avait l’air d’avoir perdu sa voie.
Jaxon l’avait remarqué lui aussi.
« Tu es peut-être satisfait ? »
Il était même allé jusqu’à le lui demander, mais Enkrid s’était contenté de cligner de ses yeux bleus.
« Satisfait de quoi ? »
Ignorait-il que devenir chevalier n’était pas une fin en soi ? Non, il le savait. La diligence avec laquelle il s’entraînait chaque jour sans en sauter un seul depuis son adoubement le prouvait.
Et pourtant…
Est-ce moi, ou son attention semble-t-elle un peu dispersée ?
Ou peut-être ses attentes à lui étaient-elles tout simplement trop élevées.
« Non.
— Si tu me demandes si je suis satisfait d’être devenu chevalier, alors non. »
Devenir chevalier avait permis à Enkrid de se mettre au niveau de ses compagnons d’escouade. Il avait atteint un moment dont il avait rêvé. Mais était-ce pour autant une raison d’être satisfait ? Non, répondit Enkrid. Pas du tout.
« Je vois. »
Jaxon n’insista pas. Le chemin parcouru par Enkrid n’était pas celui des chevaliers ordinaires. Ce qui leur venait facilement pouvait lui être difficile. Et ce dont ils étaient incapables, lui pouvait peut-être l’accomplir.
Pour le dire simplement, si Jaxon et lui s’affrontaient de face à cet instant, Jaxon perdrait. Dans un combat à mort, les choses seraient différentes ; mais lors d’un simple duel, c’était ainsi que cela se passerait.
En revanche, si la question était de savoir s’il pouvait tuer Enkrid… Oui.
En ne considérant que la technique, oui.
Le fait était qu’Enkrid n’était pas un chevalier ordinaire. Jaxon n’avait donc pas besoin de lui servir des conseils à la légère.
Il avait simplement l’intuition que quelque chose clochait.
D’ordinaire, Jaxon ne négligeait pas ce genre de sensation. Mais il s’agissait d’Enkrid. Il finirait bien par comprendre. Il le surprendrait encore. Voilà la confiance que leur passé commun avait fait naître en lui ; Jaxon préféra donc ne pas s’en mêler.
Audin observa Enkrid et pria.
Père, as-tu fixé une limite au chemin que parcourra mon frère aîné, le commandant ? Je crois en ta parole : le destin de personne n’est immuable, Père, mon Seigneur.
Le Sceau d’interdiction le retenait, l’empêchant d’intervenir. Ce qu’il devait montrer ne pouvait s’exprimer avec des mots : il fallait le montrer par son corps. Or, dans les circonstances présentes, même cela lui était difficile.
Pour ces raisons, Audin ne dit rien non plus.
Lui aussi croyait en Enkrid.
« Il n’est pas distrait, mais étrange. »
Ruagarne, qui possédait l’œil pour discerner le talent, donna son avis. Les jours d’entraînement et de duels se poursuivaient comme toujours, et pourtant, c’était ainsi que tous ceux qui observaient Enkrid le voyaient.
Et aucun d’eux ne lui en parla.
Le lui dire ne changerait rien. S’il semblait sur le point de s’arrêter définitivement, ils feraient quelque chose. Mais, pour l’instant, du moins, il fallait attendre et observer. C’était ce qu’ils pensaient tous.
* * *
Aker était une épée dans laquelle un chevalier avait insufflé sa propre conscience.
« Pourquoi ai-je été créé, moi, une conscience ? Je l’ignore moi-même. Je ne m’éveille que lorsque certaines conditions sont réunies. »
Quand l’épée vibrait, son sens se transmettait directement à l’esprit. C’était étrange à chaque fois.
Et c’était à peu près tout. C’était étrange, mais il n’y avait rien de particulièrement utile à en tirer. Enkrid se demandait pourquoi on avait bien pu enfermer une conscience dans cette épée. Cela semblait presque inutile.
Si cette conscience lui permettait de lancer des sorts toute seule ou de faire quelque chose du genre, c’eût été une autre histoire. Mais à présent qu’elle s’était éveillée, il ne restait plus qu’à attendre que la volonté incrustée dans la lame se disperse et se dissipe.
Pour une chose qui a nécessité des conditions aussi difficiles à réunir, elle ne sait pas grand-chose. Y avait-il vraiment une raison de créer une épée pareille ?
Trois conditions étaient nécessaires à l’éveil d’Aker.
Premièrement, apprendre l’escrime créée par le chevalier Aker.
Deuxièmement, éveiller sa Volonté.
Troisièmement, s’approprier véritablement l’épée.
Qui juge si ces conditions sont réunies ?
Prenons la question de l’apprentissage de l’escrime, par exemple. Quand Enkrid l’interrogea, une réponse lui parvint.
« Il suffit de me prendre et de m’utiliser pour que cela soit enregistré. Quant à l’éveil de la Volonté, l’entretien de la lame a toujours dépendu de son afflux. Tu as remarqué qu’elle s’était ébréchée et avait perdu de sa force, récemment ? C’était inévitable. Je ne consomme pas de Volonté pendant mon sommeil, mais je me suis éveillée dans un état incomplet ; j’ai donc dû épuiser celle que la lame avait emmagasinée. Pour l’instant, je me contenterai de ce que tu m’insuffleras, mais l’épée approche déjà de la fin de sa durée de vie. »
Un mois tout au plus : c’était le temps pendant lequel la conscience appelée Aker resterait éveillée. Elle n’exprimait pourtant aucun regret. Une conscience n’était qu’une conscience, et elle ne craignait pas de se dissiper. Elle acceptait cela comme l’ordre naturel des choses.
Enkrid comprit et passa à la question suivante.
Les conditions.
Qu’en était-il de l’éveil de la Volonté ? Et de l’appropriation ?
« Tu devrais le savoir, puisque ta Volonté a atteint le niveau d’un chevalier, non ? Tu parviens à un état où ta Volonté continue de s’écouler même quand tu restes immobile. Elle affecte toutes les armes que tu portes. Quant à l’appropriation, il s’agissait de solliciter la lame avec force ; alors, quand une partie du tranchant s’abîme, cela compte comme une appropriation. »
Aker répondait fidèlement à toutes les questions qu’on lui posait.
Qu’était une conscience ?
Il fallait la comprendre comme une masse entièrement formée de pensées.
Aker était un fragment de volonté laissé dans son Arme gravée par le chevalier Aker, autrefois considéré comme un héros de l’ère précédente.
Cette volonté avait été laissée à l’origine pour transmettre un enseignement. Mais… « La maîtrise de l’épée ne suffit pas. Ce qu’il te faut, c’est de la tactique. Hé, où as-tu appris ça ? »
Quoi qu’elle tentât de lui enseigner, Enkrid avait déjà tout gravé dans ses os.
Ce qu’il avait appris en parcourant le continent avec Rem, Ragna, Jaxon et Audin ; et, plus récemment, tout ce que Ruagarne lui avait enseigné.
La conscience d’Aker avait voulu lui apprendre qu’on ne devait pas oublier ses fondations sous prétexte qu’on était devenu chevalier. Mais Enkrid était un homme qui avait gravi les échelons à la force des ongles. Il n’avait pas tourné le dos aux bases sous prétexte qu’il pouvait désormais manier la Volonté.
« Tu es assidu. »
Chaque matin, il se levait pour pratiquer la Technique d’isolement, travailler chaque groupe musculaire séparément, puis s’entraîner au Corps d’acier pour donner et encaisser des coups. Ensuite, il travaillait chaque muscle : il l’étirait, le détendait, puis le renforçait à nouveau.
Des bases aux exercices d’épée, il enchaînait les tâches les unes après les autres. Il traversait la journée comme si elle ne suffisait jamais.
Même pour une conscience, le regarder était épuisant ; pourtant, Enkrid faisait tout cela avec plaisir.
Au milieu de tout cela, il accueillait ceux qui venaient au domaine, affrontait ceux qui en valaient la peine, et lisait et écrivait des lettres.
À présent, il se dirigeait vers le marché au cœur de la ville.
Plus précisément, il se rendait à la forge située en bordure du marché.
La poignée de son glaive s’était desserrée. Il voulait aussi examiner Aker et acheter quelques dagues.
Je devrais peut-être regarder les armures aussi ?
Ce n’était pas une mauvaise idée. Enkrid avançait sans se presser. Rien ne l’obligeait à se dépêcher.
« Tu veux que je t’accompagne ? »
Sinar le lui demanda au moment où il se mettait en route, mais Enkrid refusa. Une question lui revenait parfois à l’esprit : qu’est-ce que cette elfe faisait encore ici ?
Une chevalière elfe de son rang aurait pu rentrer dans son village depuis longtemps. Rien ne l’obligeait à continuer de combattre pour Naurillia.
Était-elle loyale envers le royaume ?
Peu probable.
Et pourtant, elle restait. Peu de gens savaient seulement que Sinar était une chevalière elfe. Lui et les membres de son escouade de fous, sans doute. Même Graham, le seigneur de la Garde-frontière, n’en avait probablement aucune idée.
Au début, elle avait occupé son poste comme une mercenaire. À présent, elle restait là aussi naturellement que n’importe quel soldat.
Elle avait un lien avec Crang, ce qui laissait penser qu’un accord avait été conclu avec la famille royale.
Une récompense ?
Était-ce pour cela qu’elle restait ? Peu importait. Il doutait qu’elle lui réponde s’il le lui demandait.
« Si tu te perds, je pourrai te montrer le chemin. Ça fait un moment que tu es parti ; les choses ont peut-être changé. »
Ragna s’approcha pour lui proposer de l’accompagner lui aussi, mais Rem lui barra le chemin.
« Ce taré me cherche vraiment. »
Rem ne se serait pas retenu même sans les paroles de Ragna. Celui-ci n’avait besoin que d’un prétexte pour se battre.
Heureusement, aucun des deux n’allait jusqu’à essayer réellement de tuer l’autre.
À présent qu’il avait atteint le rang de chevalier, Enkrid comprenait pourquoi. S’ils y mettaient vraiment toute leur volonté, l’un d’eux avait de bonnes chances d’y laisser la vie. C’était cela, se battre avec la Volonté, à moins que l’écart de niveau ne fût évident.
« Esprit du loup. »
Rem invoqua sa descente divine. En guise de prix, il utilisa la Sorcellerie qui habitait son corps ; la force des pattes d’un loup se logea dans ses jambes.
« Habite mes jambes et écrase mon adversaire. »
Il comptait s’y mettre sérieusement, aujourd’hui.
Enkrid les laissa se chamailler et partit seul.
Jaxon s’était excusé, prétextant des affaires urgentes. Kraiss était vraiment occupé, par les préparatifs de guerre, si l’on voulait. Et il y avait quantité d’autres choses à faire.
On ne parlait que de guerre, mais, pendant les prochains mois, il ne s’agirait peut-être que d’observer et d’attendre. Pas encore de combats. C’était ainsi qu’Enkrid voyait les choses. Quoi qu’il en fût, il était parti seul.
Le soleil réchauffait ses épaules. Une légère brise soufflait. Quelques oiseaux chantaient çà et là.
C’était sûrement le même soleil, le même vent que d’habitude.
Et pourtant, le soleil était plus chaud, le vent plus frais.
Le vent soufflait, et semblait lui traverser la poitrine de part en part. Le soleil l’inondait, le remplissait tout entier, puis le relâchait.
Le chevalier comme titre avait perdu tout son sens. Ne restait que le chevalier, preuve de sa force.
Enkrid sentit, comme si c’était la première fois, que tout avait changé.
Le soleil était différent. Le vent aussi.
Et moi, qui les accueille, je suis différent.
Tout avait changé.
Il voyait le chemin que l’épée voulait suivre. Il savait comment elle voulait bouger.
Dans le vent, dans le chant des oiseaux, il l’entendait. Il poursuivit sa route. La journée était d’une clarté éclatante.
Tout au long du chemin vers le marché, il conserva son allure tranquille et savoura l’instant. Il aurait presque voulu que cette promenade, seul mot qui convenait, dure éternellement.
« On dirait que tu t’amuses bien. »
Aker lui adressa la parole. Était-ce le cas ? Enkrid répondit sans difficulté et continua d’avancer. En chemin, quelques soldats qu’il connaissait le saluèrent militairement.
« Je veux devenir comme vous, monsieur ! »
L’un d’eux le lança avec une audace étonnante.
Devenir l’idole de quelqu’un, franchement, quiconque prétendait ne pas aimer cela mentait.
« Comment faites-vous, monsieur ? »
À cette question supplémentaire, Enkrid vit le commandant du groupe se rembrunir, l’air féroce. L’uniforme et l’ordre général des lieux lui apprirent que la discipline y était stricte.
Le soldat avait pris la parole de son propre chef, en plein milieu de tout cela.
Une fois Enkrid passé, il y avait de fortes chances que le reste de la journée de ce soldat soit consacré à des exercices physiques punitifs, sous couvert d’entraînement. Des exercices supplémentaires, sans doute.
Il laissa cette pensée lui traverser l’esprit et regarda le soldat.
Il y avait souvent réfléchi. À celui qui demandait comment faire, une seule réponse convenait.
« La motivation, c’est à toi de la trouver. Un camarade peut prendre tes tâches en charge, mais personne ne peut prendre une décision et s’engager à ta place. »
Les yeux du commandant, qui retenait sa colère, s’illuminèrent eux aussi. Les dix soldats qui marchaient en colonne avaient tous le même éclat dans le regard.
Pas un spectacle déplaisant.
« La fleur de la guerre…
— C’est l’infanterie. »
Il prit congé du groupe en reprenant ce chant familier. Lorsqu’il arriva presque au marché, celui-ci était déjà bondé.
La ville s’était agrandie, le marché aussi, et l’auberge Soupe au potiron de Vanessa également.
Malgré tout, la foule occupait chaque recoin, sans que l’ordre ne s’en trouve troublé.
Il n’y avait pas de routes pour les carrosses : chaque chemin était destiné aux piétons et le sol était pavé de pierre bleue plutôt que de terre.
Les pierres s’empilaient haut, et plusieurs bâtiments comptaient plus de cinq étages.
La guerre avec Azpen était imminente, disait-on.
Les marchands en parlaient entre eux. La rumeur s’était répandue partout. Personne ne savait exactement d’où elle venait, mais tout le monde semblait comprendre que les combats ne tarderaient pas.
Quelques personnes espéraient encore que cela n’arriverait pas, mais la plupart de ceux qui savaient lire la situation avaient déjà admis que la guerre était inévitable.
Des années plus tôt, la simple évocation d’une guerre aurait poussé les marchands à plier bagage. Ils auraient transformé la Garde-frontière en ville fantôme.
À présent, c’était tout le contraire.
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