Chapitre 507
NOUS AVONS TENTÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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LE CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 507 : La Fleur Noire et la Sorcière dorée
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« Prenez mon disciple comme fils adoptif. »
Le baron Philip régnait sur la région en tant que seigneur, mais il n’avait rien de particulièrement remarquable. En revanche, il avait de l’ambition.
Un jour…
Il deviendrait le seigneur de vastes terres. Son ambition frôlait toutefois la pure fantaisie. Jusqu’à l’arrivée d’un maître d’armes du nom de Lorenzo.
Lorenzo lui avait demandé d’adopter son disciple comme fils, et Philip avait accepté.
À l’extérieur, la rumeur courait que le fils adoptif était simplement venu avec son propre maître d’armes, mais la vérité était tout autre.
Le disciple était un lancier prodigieux. Il se battait avec une lance dans une main et un bouclier dans l’autre, et il était assez habile pour abattre une douzaine de goules, voire davantage, en un instant.
« Impressionnant. »
Les mots lui échappèrent avant même qu’il s’en rende compte.
Il n’avait jamais vu de ses propres yeux quelqu’un d’aussi doué.
Aucun soldat de son territoire qui se prenait pour un combattant ne lui arrivait à la cheville.
Lorenzo, le maître, se battait encore mieux que son disciple et fils adoptif, Caevan.
Tous deux avaient proposé de mettre leur force à son service.
« J’ai depuis longtemps admiré le caractère bienveillant et intègre du baron. Je suis venu en pensant que ce serait peut-être un bon lieu de repos pour un voyageur qui a perdu son chemin, mais si vous préférez que nous partions, nous nous en irons sans faire d’histoires. »
Voilà ce que Lorenzo lui avait dit lors de leur première rencontre.
La rumeur voulait que des combattants talentueux de tout Naurillia cherchaient des maîtres, la guerre civile ayant plongé le pays entier dans le chaos.
Une telle occasion s’était présentée à lui aussi.
Pourquoi pas moi ?
Philip estimait ne pas être inférieur à Enkrid, l’homme dont tout le monde parlait. Enkrid n’était même pas un vrai noble. Juste un mercenaire qui, par chance, avait réussi à obtenir un poste.
Un vagabond avec une épée.
Un homme qui avait bâti sa réputation sur le dos de la guerre civile.
Était-ce de l’envie ? Oui. C’en était.
Il n’avait donc qu’à lui ravir sa réputation. Il avait discrètement rallié les nobles de son entourage, fait pression et jeté son dévolu sur la Garde-frontière, cette récompense débordant d’occasions.
Philip avait tout fait pour en arriver là. Et voilà le résultat.
« Je sens une odeur. Celui-là, c’est un noble. »
Rem, qui s’était autrefois fait un nom comme Chasseur de nobles, le déclara en remuant le nez, comme s’il imitait Dunbakel.
Bien sûr, il ne pouvait pas réellement sentir ça, mais il suffisait d’avoir des yeux pour le voir.
Le chapeau à plumes, la chemise épaisse aux épaules rembourrées, les bottes de cuir montant jusqu’aux mollets. C’était évident.
Il l’avait donc déjà compris et se contentait de se payer la tête de l’homme.
« Qui êtes-vous ? Vous vous trouvez dans le vicomté de Philip. »
Trois des hommes qui observaient les deux combattants étaient à cheval. Enkrid leva les yeux vers eux et répondit : « Enkrid de la Garde-frontière. »
Il n’y avait rien à ajouter à cette présentation.
Le baron Philip cligna plusieurs fois des yeux.
Qui ? Qu’on l’apprécie ou qu’on le déteste, personne dans la région ne pouvait prétendre ignorer le nom d’Enkrid.
Même ceux qui cherchaient à rabaisser ses exploits ne pouvaient faire semblant de ne pas le connaître.
« Êtes-vous un imposteur ? »
Le baron posa la question, méfiant. Enkrid n’y prêta aucune attention et dit ce qu’il était venu dire.
« Vous avez quelque chose contre moi ? »
« … Quoi ? »
Qu’est-ce qu’il racontait, ce type ?
« Je vous ai demandé si vous aviez quelque chose contre moi. »
Le respect dû à la noblesse avait ses limites. Enkrid connaissait parfaitement le poids qu’il représentait, même s’il était impossible à mesurer.
Un noble ? Un baron ? Quelle plaisanterie.
Il avait déjà le rang de général et avait reçu des terres dans les territoires alentour pour avoir contribué à mettre fin à la guerre civile. Si le problème était un titre de noblesse, une seule lettre suffirait à régler la question.
Et si un problème survenait, Marcus s’en chargerait avant qu’il n’aille plus loin.
En outre, la lettre de Crang lui avait déjà appris qu’il pouvait s’occuper de quelques individus de ce genre — et qu’on souhaitait même qu’il le fasse.
« Espèce d’insolent… »
Le baron explosa. À cheval, il hurla et pointa Enkrid du doigt, la main tremblante.
Général ou pas, comment cet homme qui n’était même pas noble osait-il… « Caevan ! »
Lorenzo l’appela. Son fils adoptif, Caevan, mit pied à terre. Les yeux plissés, il empoigna sa lance et son bouclier, qu’il emportait partout avec lui. Son regard balaya les deux hommes. Il sentait bien qu’ils n’étaient pas des adversaires faciles, mais ne pensait pas pour autant perdre sans combattre. Au même moment, une intention meurtrière monta en lui.
Il s’était installé ici dès le départ dans le but précis de provoquer ce genre d’incident. Son objectif était de semer le chaos à Naurillia.
Mais ses adversaires étaient bien plus redoutables qu’il ne l’avait imaginé.
Dès que son intention meurtrière se manifesta, Rem réagit.
« Oh, ça suffit. »
Rem lâcha ces mots et avança dans le même instant. Sa chaussure se plia lorsque l’avant de son pied toucha le sol, son talon se soulevant. Puis Rem disparut. Du moins, c’est ainsi que Caevan le vit.
C’était, si l’on devait donner un nom à la chose, un combat qui n’en était pas un.
Avant même que Caevan ait pu porter un coup de lance, Rem avait déjà réduit la distance et brandi sa hache.
Sa vitesse dépassait complètement les capacités de perception de Caevan.
La hache s’abattit sur le sommet du crâne de Caevan, alors qu’il commençait maladroitement à lever son bouclier.
Boum.
Son crâne s’enfonça.
« Caevan ! »
Lorenzo, le maître de Caevan, cria trop tard. Il sauta de son cheval, mais Rem se trouvait déjà devant lui. D’une main, il saisit l’homme qui descendait de cheval à la gorge et le projeta droit au sol.
Un corps humain lancé comme un cerf-volant dans le vent. Voilà la force brute dont il s’agissait.
Une pierre à demi enfouie dans la terre dépassait à peine. Rem abattit avec précision la tête de Lorenzo dessus.
Crac.
Un crâne humain est rarement plus dur que la pierre. Le cuir chevelu s’ouvrit, l’os qui protégeait le cerveau se brisa et le sang se mêla à la matière cérébrale.
Rem rejeta Lorenzo sur le côté et se frotta les mains pour les nettoyer.
Ces types ne valaient même pas la peine qu’on dégaine une vraie hache pour eux. Enkrid avait beau porter le surnom de Tueur de créatures démoniaques, toutes sortes de parasites continuaient de ramper jusqu’à lui.
Heureusement que j’ai pris une hachette.
Il en avait acheté une à une forge en chemin, le genre de hache dont on se sert pour fendre du bois.
Utiliser son Arme héritée pour une chose pareille aurait fait bouder sa propre hache.
Il avait tué deux hommes, mais il n’y avait là rien de remarquable. Dégainer sans un mot revenait à annoncer son intention de tuer, ce qui signifiait aussi accepter le risque de mourir à son tour.
C’était dans la nature des combattants.
Que des hommes qui s’affrontaient les armes à la main — lance, épée, marteau ou hache — s’entretuent n’avait rien d’inhabituel.
Le baron resta bouche bée.
Pour le baron Philip, Caevan et Lorenzo étaient des combattants hors pair. Il avait douté que quiconque, en dehors d’un chevalier, puisse leur tenir tête.
Il ne savait pas.
Qu’au-dessus du ciel, il existait un autre ciel, et qu’un monde s’étendait au-delà de ce qu’il pouvait voir.
Le rideau tomba sur ses illusions maladroites, sur cette ambition creuse qui ne méritait même pas le nom de rêve.
« Vous avez quelque chose contre moi ? Vous avez aussi envoyé des assassins ? »
Enkrid posa de nouveau la question. Aucun des soldats qui assistaient à la scène n’avait l’intention d’avancer. Ils étaient tous pétrifiés, comme si l’hiver était arrivé bien avant l’heure.
« … Pardon ? »
L’ambition et les illusions qui s’étaient profondément enracinées chez le baron Philip avaient disparu. À leur place s’éveilla la volonté de survivre. L’idée qu’il se tenait face à un homme inférieur s’était évanouie.
Son adversaire était le Tueur de créatures démoniaques.
« On n’a qu’à lui trancher la tête. Ce sera plus rapide. »
Le sauvage qui se tenait aux côtés d’Enkrid lança cette proposition.
« Ne lui tranche pas la tête. Je ne suis pas un tueur. Si je tuais tous ceux qui me cherchent des noises, on finirait par m’appeler le Général Démon. »
répondit Enkrid.
« Je vous en prie, épargnez-moi. »
Le baron réagit aussitôt, après avoir entendu les deux hommes. Il parvint à tirer cette unique phrase du peu de courage qui lui restait.
Il ne faisait pas confiance aux soldats derrière lui. À juste titre : ceux qui restaient étaient déjà à genoux, armes comprises.
Quel crime les soldats avaient-ils commis ?
« À partir d’aujourd’hui, vous travaillerez vous-mêmes aux champs. »
En observant les soldats, Enkrid comprit que leur situation ne leur permettait pas de bien manger tout en effectuant ce travail à côté.
Le vicomté de Philip n’était pas pauvre, mais son territoire n’était pas prospère pour autant.
Tout cela avait commencé parce que Philip avait accordé sa confiance à deux vauriens, Lorenzo et Caevan.
Le baron hocha la tête.
À l’origine, son territoire avait commencé par des terres qu’on lui avait confiées pour qu’il les cultive de ses propres mains.
Rien qu’à la vue d’Enkrid, ses jambes tremblaient.
C’était bien naturel. Quand quelqu’un devenait votre ennemi, la peur vous gagnait.
Enkrid la maîtrisait, mais posséder une Volonté signifiait que sa présence pesait discrètement sur ceux qui l’entouraient.
Quelqu’un qui lui tenait tête pouvait éprouver une sensation semblable à celle d’un homme au bord d’une falaise, le vertige soudain qui vous saisit.
« Merci. »
Le baron Philip baissa la tête. Être absorbé en tant que territoire vassal par un seigneur plus puissant n’avait rien de particulièrement honteux.
« Il y en avait encore quelques-uns ? »
Enkrid lança la question en tournant le dos à Philip.
« Tu comptes tous les visiter ? »
« Puisqu’on est déjà dans le coin. »
Enkrid et Rem échangèrent ces mots juste devant Philip. Celui-ci n’était pas le seul noble à s’en être pris à Kraiss.
Puisqu’ils étaient déjà sur place, Enkrid avait décidé de faire le tour et de les voir jusqu’au dernier, comme dans une tournée de spectacles.
Certains nobles avaient des alliés comme Lorenzo dans leur entourage. D’autres s’étaient simplement laissé porter par le courant et avaient soutenu un noble ami, comme on dépose une fourchette dans l’assiette de quelqu’un d’autre.
Personne n’avait imaginé qu’Enkrid s’en chargerait personnellement, même si ceux qui le connaissaient auraient pu le prévoir.
Kraiss l’avait plus ou moins anticipé.
Ils passèrent donc toute la troupe de nobles au peigne fin. Ceux qui étaient irrécupérables, ceux qui avaient pris les femmes et les filles de leur propre peuple, se virent opposer un prétexte convenable et perdirent la tête sous la hache de Rem. Les autres furent absorbés comme vassaux.
Même si leurs adversaires avaient provoqué les affrontements, même si Crang avait donné son accord, décapiter des nobles à tout bout de champ aurait provoqué un tollé. Mais les prétextes ne manquaient pas.
« Comment osez-vous insulter mon honneur ! »
Les nobles locaux, lorsqu’on les abordait pour la première fois, avaient tous tendance à se montrer agressifs. Et ceux-là passaient invariablement par une sorte de lutte finale.
Après avoir entendu leurs paroles, Rem ramassait un vieux gant usé par terre et le lançait au visage du noble.
Jeter un gant était depuis l’Antiquité le signe qu’on défiait quelqu’un en duel.
« C’est vrai. Je vous ai insulté. »
Paf.
Certains saignaient du nez après avoir reçu un gant de cuir détrempé en plein visage. D’autres se lançaient dans un torrent d’injures.
« Ta mère est une goule ! »
Ce genre de choses. Rem laissait passer sans y penser. À quoi bon discuter avec un cadavre ?
« Bats-toi à ma place ! »
Le noble désignait alors un champion.
« La vie de votre champion est aussi la vôtre à mettre en jeu. Alors je parie moi aussi celle de mon capitaine. »
Le capitaine en question était naturellement Enkrid.
Qu’Enkrid révèle ou non son identité, les choses se déroulaient généralement de la même manière.
Ils ne pouvaient pas se mettre à couper des têtes de nobles sans même ce prétexte bancal.
Le royaume avait son propre ordre.
Ce que faisaient Enkrid et Rem pouvait s’apparenter à un jugement de Dieu improvisé, mené dans les limites de cet ordre et de ce qui tenait lieu de loi.
Au bout du compte, toute cette affaire n’était qu’une petite excursion.
La réputation fanée de Rem comme Chasseur de nobles reprit de l’éclat grâce à tout cela, mais c’était un détail.
Rem n’y pensait pas non plus.
Enkrid retourna à la Garde-frontière et reprit son train-train habituel.
Certains jours, il passait du temps avec Œil Unique ; d’autres, il allait trouver les membres de son escouade pour leur poser des questions.
Il faisait aussi le tour de la ville. À mesure que la nouvelle de son intervention auprès de plusieurs nobles se répandait et que la réputation de la Garde-frontière devenait redoutable, les gens se mirent à viser Enkrid d’une autre manière.
Plus précisément, un groupe de dames lança une campagne acharnée contre la Garde-frontière.
Parfum entêtant, robes à volants et visages dont la beauté était connue dans toute la région : les dames jetèrent leurs lignes pour ferrer la prise de choix qu’était Enkrid.
Ce qu’elles ignoraient, c’était qu’une ligne de pêche ne servait à rien sur la terre ferme.
« Une seule rencontre et il tombera sous son charme. »
« Tu crois qu’il existe un homme qui ne succombe pas à mon visage ? »
« Tu peux le faire, Rowena. Tout homme qui te voit sans être ému n’est pas un homme, c’est un eunuque. »
Soutenues par leurs parents et leurs proches, et débordant d’assurance, les dames se heurtèrent à deux murs.
Le premier était une beauté aux cheveux noirs, qui reconstruisait alors son Monde des sorts et passait dernièrement son temps à observer les gens, à regarder leur vie et à apprendre à les comprendre de nouveau.
Aux cheveux noirs et aux yeux bleus, Esther était une sorcière qui faisait rougir certaines de ces dames.
Une beauté capable de faire chavirer même les femmes.
« Esther, la Fleur Noire. »
C’est ainsi que commença à se répandre le surnom qu’on lui avait donné.
« Je crois que je vais devoir renoncer. »
« Je rentre chez moi. »
Certaines firent demi-tour, d’autres s’accrochèrent. Elles devaient bien avoir au moins un avantage sur Esther, la Fleur Noire.
Celles qui restèrent se heurtèrent alors à l’elfe Sinar.
« La Sorcière dorée. »
Une beauté venue d’un autre monde. Impossible de se mettre en avant face à elle.
Mais que faisait une elfe ici ?
Tout cela s’était produit sans qu’Enkrid y prête attention. Ces événements donnèrent naissance à une rumeur qui se répandit au loin : le seigneur de la Garde-frontière marchait avec une sorcière d’un côté et une fleur de l’autre.
C’était aussi pour cette raison que le nombre de lettres d’amour avait nettement diminué.
« Apparemment, c’est ce qui s’est passé. Du coup, on appelle le commandant Sinar la sorcière et Esther la fleur. »
Kraiss lui avait raconté l’histoire. Enkrid hocha simplement la tête. « Ah bon. »
En quoi tout cela le concernait-il ?
Il avait des choses plus importantes à retourner dans sa tête, à examiner et à méditer.
Il avait averti ceux qui s’en étaient pris à lui, et plus particulièrement ceux qui avaient porté la main sur les siens.
Une tâche de faite. Il l’avait accomplie simplement parce qu’il en avait eu envie. Maintenant que c’était fait, il se sentait apaisé.
Cela suffisait.
« Je vais y aller. »
Kraiss était un homme occupé. Il avait dit ce qu’il avait à dire, puis s’en alla.
« D’accord. »
Enkrid répondit sans se lever et replongea dans sa méditation. Il repassait dans sa tête ce qu’il avait entendu de la bouche des membres de son escouade.
« Hein ? Tu veux savoir comment j’utilise la sorcellerie ? »
Le premier avait été Rem.
« Comment je l’utilise ? Je l’utilise, c’est tout. S’il y a une différence, eh bien… c’est comme ça. La manifestation divine, c’est essentiellement le pouvoir d’un esprit qui habite mon corps. Disons que j’ai la force d’un ours en moi, ou les jambes d’un loup, quelque chose comme ça. On dit qu’on le fait surgir quand on en a besoin, mais l’esprit est toujours avec moi. »
Il se souvenait du sourire de Rem tandis qu’il parlait. Rem était revenu de l’ouest, avait croisé le fer avec Ragna et clairement annoncé qu’il avait franchi le seuil d’un autre monde.
Jaxon avait commencé à éviter discrètement de l’affronter en duel.
Audin, lui, avait reconnu sa défaite.
« Si nous nous battions maintenant, je perdrais, Frère. Ça ne servirait à rien. »
À vrai dire, il avait insisté sur le « maintenant », si bien qu’en reconnaissant sa défaite, il ne donnait pas vraiment l’impression de capituler.
On aurait plutôt dit : réglons ça plus tard.
Après Rem, Enkrid avait posé une question semblable à Sinar, qui lui avait répondu :
« Il existe un courant dans le monde, et je confie une part de moi-même à ce courant. »
Voilà comment elle expliquait être devenue chevalière elfe.
« Ça se fait tout seul. »
Il avait aussi interrogé Ragna, mais les explications de ce dernier étaient incompréhensibles.
Elles lui avaient malgré tout été utiles.
Les paroles du Roi des mercenaires de l’Est, qui lui avait conseillé de chercher des expériences variées, pouvaient être interprétées comme une invitation à observer les différences, mais aussi à chercher ce qu’elles avaient en commun.
La manière dont un chevalier utilisait la Pression et la technique similaire de Rem, une sorcellerie appelée l’infusion de la peur, étaient différentes.
Mais elles étaient aussi semblables. Leur effet était le même : toutes deux écrasaient l’adversaire. C’était là qu’elles se rejoignaient.
Ses pensées se déployèrent et se dispersèrent, avant de se rassembler et de se solidifier à nouveau.
Aoara avait dit qu’au lieu d’employer une technique spéciale, il suffisait de frapper. Comment était-ce possible ?
Si la Volonté se transmettait par l’intention, alors un simple coup porté produirait une frappe que rien ne pourrait arrêter.
Entraîner les muscles, travailler sa technique, apaiser son cœur, redresser son esprit.
Ces pensées traversaient son esprit.
Qu’est-ce qui distinguait la Volonté d’un chevalier ?
Assis sur une souche, Enkrid sentit la brise, écouta les oiseaux et entendit les cris des soldats à l’exercice, tout en se concentrant sur une seule pensée.
Ne pas la faire surgir au besoin. La garder ouverte en permanence.
Il y avait une porte, et il fallait la laisser ouverte en tout temps. Jusqu’ici, il ne l’ouvrait qu’en cas de nécessité. Un vent violent soufflait de l’extérieur, et c’était tout ce qu’il pouvait faire.
Non, en réalité, il ne pouvait pas laisser la porte ouverte sans la retenir. Voilà ce qui le limitait.
Le vent, il pouvait le supporter.
Comment garderait-il la porte ouverte en permanence ?
Une méthode lui vint à l’esprit et Enkrid ouvrit les yeux. Ruagarne le regardait avec un calme détaché, sans se presser ni s’agiter.
Ces yeux qui s’étaient fermés un instant plus tôt et s’ouvraient à présent étaient d’un calme inhabituel. On aurait dit qu’il avait achevé une certaine forme de préparation.
« Je vais à la salle à manger. Tu viens ? »
Enkrid se leva et posa la question. Ruagarne secoua la tête.
« Je n’en ai pas envie. »
Enkrid prit la direction de la salle à manger. C’était l’heure de manger.
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