Chapitre 481
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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LE CHEVALIER QUI RÉGRESSAIT ÉTERNELLEMENT
Chapitre 481 : Rêve, fleur, rêve
= = =
« Il y a toujours du monde autour de vous. »
Le Passeur n’était pas apparu depuis un moment.
Le fleuve ondulant, la lampe violette, le visage indistinct.
Aujourd’hui, le Passeur avait un œil fermé et l’autre ouvert.
Enkrid retourna ces mots dans son esprit. Du monde autour de lui ? Eh bien, évidemment. Qu’y aurait-il d’autre ? Était-ce censé être une sorte d’indice ?
Puis une autre pensée lui vint.
Est-ce que ce que le Passeur lui avait dit l’avait déjà aidé, en fait ?
Il ne le croyait pas.
Tous ses conseils se résumaient à : fuis, abandonne, ce genre de choses.
Enkrid laissa ces paroles entrer par une oreille et ressortir par l’autre.
Il avait failli lui demander s’il ramait jusqu’ici tout seul parce qu’il se sentait seul, mais il garda la bouche close.
Il savait se retenir. Dire tout ce qui lui passait par la tête, ce n’était pas de l’honnêteté, mais un manque de tact. Alors il ne dit rien.
« Vous n’êtes jamais seul. »
Le Passeur reprit la parole.
Enkrid regarda au-delà de lui, jusqu’à l’autre rive.
Il n’y avait rien.
On ne distinguait que ce qui se trouvait à portée de la lumière de la lampe.
Dans ce cercle lumineux : le Passeur, le bac, la rame et Enkrid.
Le paysage n’avait rien de captivant, comme les terres sauvages de l’ouest. De l’eau noire à perte de vue.
Il ramena son regard vers le Passeur.
Allait-il encore jouer son numéro en solo, comme la dernière fois ?
« La solitude s’abattra sur vous. »
Il lui semblait qu’on lui avait déjà dit quelque chose de semblable.
Le Passeur avait toujours un œil fermé. Enkrid le fixa un instant. Leurs regards se croisèrent : des yeux incolores et des yeux bleus.
Après un bref silence, Enkrid ouvrit la bouche.
« C’est lié à la chose sinistre dont vous m’aviez parlé ? »
Il y a des moments où personne ne peut se retenir, qui qu’il soit.
Le tact n’avait rien à voir là-dedans.
Quand on entendait quelque chose comme ça, la langue se mettait à bouger toute seule.
C’était comme un talent inné pour l’épée qui, devant un coup maladroit, faisait dévier la lame sans même réfléchir.
Le Passeur se tut.
Il avait l’air vaguement contrarié, mais n’ajouta rien.
Le rêve prit fin.
Enkrid ouvrit les yeux sur le plafond familier de la tente.
« Tu es réveillé ? »
Deux yeux le fixaient droit dans les siens.
Les vaisseaux sanguins des blancs étaient parfois teintés de violet, mais leurs iris brun foncé dégageaient une douce chaleur.
Ils débordaient d’une énergie juvénile et leur clarté n’avait pas encore été ternie par le monde. Le front au-dessus était lisse, et l’harmonie de son nez et de sa bouche composait un joli visage.
Mignon pour l’instant, il deviendrait sans doute remarquable en grandissant. C’était l’enfant nommé Jiba.
« Tu n’arrives pas à dormir ? »
Il ne demanda qu’en ouvrant les yeux. Jiba lui adressa un sourire timide avant de répondre :
« Je me suis réveillé tôt. »
Totem humain ou Protection contre les malédictions, Enkrid ne savait pas exactement ce qu’il faisait ici, mais il savait que sa présence atténuait la malédiction qui pesait sur ces gens.
Geomnarae avait suffisamment récupéré pour se lever et se déplacer, et Jiba était désormais assez en forme pour jouer avec les autres enfants.
Pour reprendre les mots de Hira, il faudrait encore quelques jours pour un rétablissement complet, mais Geomnarae disait être prêt à se battre.
Pas en pleine forme, mais suffisamment remis pour bouger.
Le sorcier en chef ne s’était toujours pas réveillé, ce qui était inquiétant, mais Enkrid ne pouvait rien y faire.
Le Passeur avait raison : Enkrid était bien entouré.
À leur arrivée, il n’y avait eu que Rem, Dunbakel et Ruagarne.
« Tu es vraiment incroyable, debout à cette heure-ci », dit Geomnarae en se frottant les yeux. À côté de lui, Hira pressait déjà des feuilles contre son bâton à herbes.
Puis il y avait Ruagarne, qui les accompagnait depuis le début, et Dunbakel, qui se frottait les yeux encore ensommeillés.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
Rem entra à cet instant.
Qu’est-ce que cet homme avait bien pu faire depuis l’aube ? Il était couvert de brins d’herbe et de bardanes.
« Qu’est-ce que tu faisais dehors ? »
Enkrid repoussa doucement le front de Jiba et posa la question. Rem leva la main gauche.
Dans le ciel encore sombre, les premières lueurs du matin filtraient déjà, assez fortes pour qu’on y voie clairement.
Il n’avait donc pas mal vu.
« Des fleurs ? »
Des fleurs blanches et rouges. Un bouquet coupé à la même longueur, les tiges nouées à la base.
« Elles ne fleurissent qu’à cette période de l’année. »
« Des fleurs, tu dis ? »
« Arath aime les fleurs. »
Ni embarras ni hésitation. Rem était Rem. Il le dit sans ciller.
Enkrid comprit enfin pourquoi cet homme avait passé des jours à rôder sans trouver un seul Géant.
Il cueillait des fleurs.
« Tu as dit que tu serais vite de retour, et tu t’es arrêté ici d’abord ? »
Arath entra par le rabat de la tente.
« Je ne faisais que passer. »
« Oui, bien sûr. »
Son ton était rude, mais la férocité meurtrière qui l’emplissait autrefois avait disparu. Quand elle aperçut les fleurs dans la main de Rem, le coin de ses yeux s’adoucit légèrement.
Un visage heureux. Une expression ravie. Voilà ce qu’Enkrid vit.
« À plus tard », dit Rem en se tournant pour partir. Arath lui saisit l’avant-bras et le retint fermement.
Elle n’allait pas le laisser partir. L’avait-elle surveillé à chaque instant, trop inquiète pour le quitter des yeux ?
À en juger par l’ambiance, Enkrid comprit qu’elle comptait le tuer, non pas à coups de hache, mais par d’autres moyens. Un lit, un corps, de la chaleur.
S’ils étaient laissés à eux-mêmes, ces deux-là prieraient pour donner naissance à une nouvelle vie dans cette épaisse tente de cuir, sur cette large natte tressée de paille et d’herbe sèche.
Ce serait une prouesse supérieure à n’importe quel sort ou rituel.
Un enfant comme Jiba pourrait en naître.
Mais n’était-il pas censé y avoir une sorte de crise ?
Enkrid s’interrogea en silence.
Ils avaient parlé des difficultés entre Arath et lui, et tout semblait s’être arrangé en un rien de temps.
« Cet homme est incroyablement détendu », dit Geomnarae, exprimant exactement ce qu’Enkrid pensait.
Cela dit, ce n’était pas du tout une mauvaise chose à voir.
Une fois tout cela terminé, Rem resterait sans doute.
Arath semblait l’y pousser, et Rem en avait l’air tout aussi désireux.
Avoir un enfant, c’était bien s’enraciner quelque part, après tout.
Allait-il s’installer ? Enkrid devrait-il essayer de le retenir ?
Non. Il n’essaierait pas.
Rem n’était pas le genre d’homme qu’on pouvait retenir, et Enkrid ne souhaitait pas s’y essayer.
Le corps d’une personne devait se trouver là où sa volonté et son cœur la menaient.
« Dunbakel, dehors. »
Enkrid prononça ces mots et se leva.
L’heure de l’entraînement matinal avait sonné.
Le soleil s’était levé tôt et répandait sa lumière partout.
Ce qu’Aoara lui avait laissé, ajouté à tout ce que l’expérience lui avait apporté, avait fini par former quelque chose.
Enkrid ne ressentait aucun changement clair en lui.
Mais…
Je peux les trancher.
Même s’il y avait trois Géants de la même trempe, cela ne lui semblait pas poser problème.
* * *
Ruagarne était assise, immobile, et repassait dans son esprit le rêve de la nuit dernière. Il l’avait laissée troublée.
Ça faisait longtemps.
Un visage cher lui était apparu, mais la scène qu’il avait choisie était celle qu’elle souhaitait le moins se remémorer.
S’il y avait une chose aussi importante que le désir et l’envie pour une Grenouille, quelle serait-elle ?
Elles recherchaient l’amour de l’âme.
C’était pourquoi il arrivait parfois qu’une Grenouille prenne un humain pour époux spirituel.
Ce n’était évidemment pas courant.
Il fallait que la personne soit belle d’apparence et d’âme, assez pour donner le vertige à une Grenouille rien qu’en sa présence. Et ces personnes étaient rares.
Bien sûr, les Grenouilles inexpérimentées commettaient des erreurs. Son premier partenaire avait été exactement ce genre d’erreur.
Le second, choisi grâce à l’expérience, avait été quelqu’un qui méritait d’être connu.
« Rua, à ton avis, qu’y a-t-il au-delà de tout ça ? »
Il avait posé cette question en contemplant une carte du continent entier.
Ruagarne avait répondu comme l’aurait fait une Grenouille :
« Est-ce que ça a de l’importance qu’on le sache ? »
À l’époque, ses propres ambitions n’avaient rien à voir avec l’exploration de l’inconnu.
Elle était obsédée par les techniques. Apprendre et maîtriser toutes les techniques de combat qu’elle pouvait trouver, voilà son objectif.
Au milieu de tout cela, quelqu’un était apparu et l’avait prise complètement au dépourvu.
Un homme qui semblait rayonner rien qu’en se tenant là.
On disait qu’il avait du sang elfique du côté de son père, quelques générations plus tôt. Elle ne pouvait pas en juger, mais il était d’une beauté extraordinaire.
« Ha ha ha ! »
Il avait éclaté de rire avant de dire :
« Tu n’as pas besoin de le savoir. »
Il n’imposait jamais rien à personne.
« Je vais dresser une carte. Une carte de tout le continent. »
Son travail consistait à se rendre dans des endroits où personne n’avait mis les pieds, puis à les étudier et à les explorer.
Il n’avait rien d’exceptionnel à l’épée, mais d’autres partageaient son dessein.
D’anciens mercenaires, d’anciens voleurs, des soldats démobilisés. Et une Grenouille.
Ils étaient plus de dix en tout.
Tous ceux qui voyageaient avec lui, Ruagarne comprise, le faisaient pour leurs propres raisons et leur propre profit.
Ils exploraient des ruines, acceptaient des missions, et passaient d’une chose à l’autre.
Mais explorer l’inconnu était-il facile ? Certains partaient.
« Il faut avoir les poches pleines pour pouvoir faire quoi que ce soit. Qu’est-ce qu’on peut accomplir en ayant l’air de mendiants ? »
Des mots cinglants.
Ses poches étaient toujours vides, car il vivait pour une conviction, pas pour le profit.
Les nobles qui lui avaient promis leur soutien se désistaient souvent sans prévenir.
Quand un compagnon le quittait en le maudissant, il souriait et disait :
« Chacun pense différemment. Chacun accorde de l’importance à des choses différentes. Je ne peux imposer ça à personne. »
Il avait toutes les raisons d’éprouver de l’amertume, mais il ne le faisait pas. Il ne traitait tout simplement jamais les gens de cette façon.
Puis, un jour, cela arriva.
Avant qu’ils n’atteignent la frontière orientale du continent, une épidémie éclata dans les environs.
À cet instant précis, Ruagarne pensait à son premier partenaire, un homme qui aurait aussi bien pu être le fils d’une Goule.
Elle était jeune et sotte, à l’époque.
Elle l’avait choisi pour son visage, et l’homme se servait de son nom pour tenir des tripots.
Un joueur protégé par une Grenouille. Qui aurait osé s’en prendre à lui ?
Chacun de ses mots était un mensonge.
Pour le dire franchement : c’était un cinglé.
Ruagarne lui avait brisé les dix doigts pour le ramener à la raison.
Il avait pleuré et hurlé, le nez dégoulinant, puis, trois jours après avoir juré d’arrêter de jouer, on l’avait aperçu de nouveau à rôder devant le tripot.
Ses doigts n’avaient même pas guéri. Elle ne l’avait pas tué. Il n’en valait pas la peine. Il n’avait que son joli visage.
Son second partenaire avait bon cœur et nourrissait de grands rêves.
Cet homme ne pouvait pas passer devant un endroit où sévissait une épidémie sans s’arrêter.
« C’est grave. »
En cherchant l’origine de la maladie, il découvrit que quelqu’un l’avait provoquée délibérément.
« Des gens vont mourir si on laisse faire. »
Il avait un sens de la justice d’une naïveté touchante. Quant à Ruagarne, elle avait confiance en elle.
Cette confiance arrogante qui lui faisait croire qu’elle pourrait protéger un homme qui lui appartenait contre presque tout.
Elle aurait dû l’en dissuader.
« Rua, pardonne-moi. »
Son partenaire mourant avait prononcé ces mots. Ruagarne avait perdu un bras en essayant de le protéger et n’avait pas eu le temps de pleurer.
L’ennemi était un Cultiste. Ce fut un désastre.
« Tu as entendu parler des chiens de Hualin ? »
Il avait libéré des dizaines de chiens de chasse noirs d’une fumée noire et calcinée.
Dans une ville entièrement dévorée par l’épidémie, Ruagarne avait goûté au désespoir.
« Traquez les hérétiques ! »
Une armée venue de la cité sainte avait déferlé dans la région et l’avait passée au peigne fin.
Ruagarne n’avait dû sa survie qu’à cela.
Une fois sauvée, elle s’était consacrée pendant longtemps à la chasse aux Cultistes.
Je déracinerai la Sainte Secte de la Terre Maudite.
Mais cela ne pouvait pas constituer un véritable objectif. Le désir d’une Grenouille ne s’accomplissait pas par la vengeance.
Avec le temps, un nouveau but avait pris forme.
L’inconnu embrase le cœur des gens.
L’expérience changeait les objectifs. Les désirs évoluaient avec elle.
Le cadeau de son second partenaire avait réorienté ses aspirations.
Sa mort repassait sans cesse dans son esprit.
Même après s’être réveillée de ce rêve, elle la revoyait encore.
Cet endroit lui faisait mal. Ça la brûlait terriblement. Elle y posa la main. La solide armure du cœur qu’elle ne quittait jamais, même pour dormir, le protégeait assez bien, et pourtant…
J’ai l’impression que ça se fissure et se déchire.
Les pensées négatives se succédaient sans répit. Elle avait l’impression que tout le monde finirait par mourir et partir en fumée.
Les Grenouilles étaient une race mentalement résistante, mais cela ne signifiait pas qu’elles étaient à l’abri de tout.
Il y avait des jours comme celui-ci.
Juste une mauvaise journée.
Dans l’esprit de Ruagarne, chaque souvenir refaisait surface comme des scènes découpées puis raboutées, jusqu’à la mener au présent.
« Ha ! »
Le cri la ramena ici et maintenant.
Son regard, perdu dans le passé, se fixa de nouveau sur le présent.
Ses pupilles rondes se tournèrent vers l’avant. Un homme se tenait devant elle, les cheveux noirs humides de sueur.
Un humain qui avait montré quelque chose de supérieur au niveau d’un chevalier junior. Un mystère qu’elle ne parvenait toujours pas à s’expliquer.
Une volonté qui dépasse le niveau d’un chevalier junior ? Comment est-ce possible ?
Le processus n’avait aucun sens pour elle. Les seuls mots qui lui venaient à l’esprit étaient chance et caprice divin.
Mais en regardant l’homme devant elle, ces mots s’évanouirent.
Enkrid se contentait de brandir son épée. Sans repos, il repassait ce qu’il avait appris et le répétait encore.
Il ne s’en lassait jamais. Chaque jour, il était le même.
L’Enkrid d’hier et celui d’aujourd’hui étaient différents, et pourtant il ne vivait pas autrement.
Il faisait ses preuves par ses actes, par sa façon de vivre.
Il se contentait de manier son épée. Rien de plus.
À le regarder, ses pensées inutiles se dispersèrent.
Depuis quelques jours, quelque chose la rongeait de façon vague et désagréable, alors elle avait observé les alentours.
Elle avait repéré des traces de brûlure, mais ne pouvait pas dire si elles étaient l’œuvre d’un Cultiste. Garder le silence ne faisait qu’empirer son malaise, alors elle finit par prendre la parole.
« J’ai peut-être vu des traces du Culte. Ou peut-être pas. Difficile à dire. »
Enkrid interrompit son mouvement et tourna la tête.
Aker s’abaissa. Le soleil dans le dos, il répondit :
« Je note. »
Il n’avait pas l’air inquiet le moins du monde.
En pratique, qu’est-ce que ça changeait qu’un Cultiste se présente devant lui, ou que ce soit sa mère, son père ou son grand-père ?
Si c’était un ennemi, il le trancherait. Voilà tout.
Et c’était précisément pour cela qu’il maniait son épée en ce moment même.
Le lendemain matin, Ruagarne se sentit nettement mieux.
Deux jours plus tard, un groupe de guerriers se rassembla, Geomnarae à sa tête.
« Nous allons nous battre. »
À ces mots, l’un des guerriers de la tribu leva sa hache au-dessus de sa tête.
« L’âme de l’Ouest ! »
« L’âme de l’Ouest ! »
Tous crièrent et brandirent leurs armes.
La bataille allait donc commencer.
Les guerriers rassemblés étaient moins de deux cents. Un peu plus de cent cinquante, semblait-il.
Parmi eux se trouvaient Rem, Enkrid, Dunbakel et Ruagarne.
Puisque tous les autres allaient se battre, il n’était pas question de se mettre à l’écart.
Et Enkrid ne voyait aucune raison de prolonger ce combat plus que nécessaire.
Le chef de la tribu leur avait dit qu’ils pouvaient rester en retrait et rejoindre l’armée principale quand elle serait prête, mais ils avaient ignoré son conseil et étaient partis quand même. Voilà pourquoi.
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