Chapitre 432
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 432 : Comme la foudre noire
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Enkrid ne passa pas son temps à attendre Ragna les bras croisés.
C’était bien normal. Il avait toujours été ainsi.
Cette fois encore, il avait fait venir Rem pour croiser le fer et la hache.
Clang !
Une hache au tranchant argenté para le coup diagonal d’Aker et repoussa l’épée.
Enkrid raffermit le bras, pivota de la taille et laissa la force glisser le long de sa garde.
Rem encaissa le choc, feinta en ramenant sa hache comme pour reculer, puis abattit son arme droit devant lui.
Boum !
Leurs armes s’entrechoquèrent, puis se séparèrent.
Des étincelles jaillirent entre les lames.
Ni l’un ni l’autre ne céda le moindre pouce, en attaque comme en défense.
Ils continuèrent ensuite à enchaîner techniques et contres.
L’épée et la hache se livraient une conversation brutale, sans leur laisser le temps de respirer. Or aucun humain ne pouvait survivre sans respirer.
Tous deux poussèrent leur endurance à la limite, jusqu’à en avoir la vue qui tournait.
C’était déjà la douzième fois qu’ils en arrivaient là. Des heures d’affrontement acharné s’étaient écoulées, au point qu’Enkrid lui-même haletait.
Rem n’était pas en meilleur état.
« Hoo… Hah… Regarde bien. »
Rem recula en parlant, puis arrondit les lèvres.
Dans cette posture, il aspira une bouffée d’air. Sa respiration saccadée s’apaisa. Ses épaules soulevées retombèrent.
Par instinct, Enkrid devina la trajectoire que la hache suivrait depuis l’épaule de Rem.
Comme prévu, Rem frappa.
Non, il ne s’arrêta pas à un seul coup.
Enkrid eut tout juste le temps de le parer avec Aker.
Clang !
Les tranchants se croisèrent. Enkrid pivota aussitôt pour esquiver.
Rem poursuivit ses assauts à la hache, avec une vigueur impossible chez quelqu’un qui venait de haleter ainsi.
Les haches de Rem avaient toujours été féroces, acérées, rapides et lourdes.
Chaque fois qu’une hache forgée dans un acier absurdement léger fondait sur lui sans le moindre recul, un frisson lui parcourait la nuque.
À présent, c’était pire encore.
Il haletait à l’instant, et voilà qu’il faisait ça ?
Entre ses frappes rapides, sans recul, l’autre hache surgissait elle aussi, à contretemps.
Les armes dans les deux mains de Rem brisaient la cadence et le rythme, le pressant sans répit. Enkrid parait avec Aker et Gladius, avec l’impression de devoir attraper à mains nues chaque goutte de pluie d’un orage.
Ce n’était pas le genre d’attaque qu’on pouvait arrêter simplement parce qu’on l’avait vue venir.
Rem se retenait encore.
Sinon, ce seul échange aurait pu coûter à Enkrid au moins un bras.
« Tu l’extirpes quand tu crois que tout est fini. J’appelle ça la Poignée de souffle. »
Après ces mots, Rem se mit à respirer plus difficilement encore. Son teint avait viré au violet terne. Il avait retenu son souffle et tiré jusqu’à la dernière parcelle de force de tout son corps.
Rem enseignait toujours mieux par l’action que par les mots.
C’était plus facile, pour le maître comme pour l’élève.
Après avoir repris son souffle, Rem reprit la parole.
« Si tu t’y prends mal, ton cœur peut éclater et te tuer. Ou alors ce sont tes vaisseaux sanguins qui lâchent. Bon sang, parfois, on a même l’impression que ça raccourcit l’espérance de vie. »
C’était bien plus dangereux que le Cœur de la Force surhumaine.
À l’origine, cette technique s’employait en protégeant le corps par la sorcellerie, mais Rem l’avait modifiée pour s’en servir de cette façon.
Il le pouvait grâce à ce qu’il avait récemment compris en recourant à la sorcellerie.
Et ce capitaine cinglé en face de lui serait sans doute capable de mieux l’utiliser que lui.
« Si tu veux réussir à me toucher ne serait-ce qu’une fois, apprends-la et reviens m’affronter. »
Son duel contre Ragna aurait lieu dans deux jours.
Rem lui faisait clairement comprendre qu’il l’aiderait.
Enkrid n’avait aucune raison de refuser ; il accepta. Le matin, il se levait, échauffait son corps avec la Technique d’isolement, puis apprenait la Poignée de souffle auprès de Rem.
Rem lui prodiguait aussi des conseils entre deux exercices.
« Je suis ambidextre de naissance, capitaine, mais pas toi. »
« Où veux-tu en venir ? »
Tout en enseignant à Enkrid, Rem continuait de s’entraîner lui aussi. C’était évident.
Il s’entraînait plus dur que jamais, ruisselant de sueur.
Dunbakel en bavait donc elle aussi, et l’unité qu’Enkrid lui avait demandé de former avait été mise de côté.
Enkrid ne la pressa pas.
Dunbakel n’était pas du genre à s’exécuter sous la pression de quelqu’un.
Kraiss estimait lui aussi que la formation de l’unité n’était pas urgente.
« L’organisation des troupes est importante, mais il n’y a aucun risque que la guerre éclate de sitôt. Il ne se passera rien avant au moins un an. »
C’était le temps qu’il fallait à un roi pour stabiliser un pays.
De plus, après avoir observé la politique de la Garde-frontière, Naurillia installait des avant-postes dans toutes les villes reliées à la capitale.
Le royaume et la Garde-frontière évoluaient dans la même direction.
Bien sûr, Enkrid passait ce temps à manier son épée.
Quoi qu’il en soit, Rem s’entraînait à la hache avec plus d’assiduité que jamais, qu’il y ait une unité à former ou non.
Il affrontait Enkrid tout ce temps-là ; ses explications pouvaient donc manquer un peu de clarté.
« Pour l’instant, il ne s’agit pas vraiment d’utiliser les deux mains. C’est plutôt ça. »
« Explique… Hoo… Hhup… encore. »
Enkrid toucha le sol du bout de son épée, reprit son souffle et parla.
Rem réfléchit un instant, puis demanda :
« Euh… Tu sais écrire de la main gauche ? »
Ce n’était pas le cas.
Il pouvait dégainer Spark de la main gauche et activer la Volonté rapide, mais pas écrire.
« Si tu veux te servir des deux mains, sers-t’en correctement. Si tu le fais à moitié, autant ne pas t’en servir. »
Il n’avait pas l’intention de s’obliger à toujours combattre avec une arme dans chaque main. Néanmoins, Rem avait raison.
Quand on avait quelque chose, il fallait savoir s’en servir correctement.
Sinon, ça ne servait à rien.
Désormais, il ne lui restait que des adversaires capables d’exiger au moins cela de lui.
Deux jours passèrent vite, mais cette fois, Enkrid fit traîner les choses. Ruagarne l’arrêta.
Bien sûr, cela n’arriva que parce qu’Enkrid accepta.
« Repousse encore le duel. Tu te demandes pourquoi, pas vrai ? Très bien. Tu sais bien que quelques jours de plus ne feront pas bondir ton niveau. Mais tu peux affermir ton état d’esprit. Tu ne peux pas jeter aux oubliettes ce que tu as appris du Roi des mercenaires, si ? »
Ruagarne ne donnait jamais la réponse d’emblée.
Il fallait d’abord trouver par soi-même. Elle aidait à y parvenir, mais ne révélait jamais la réponse dès le début.
C’était la méthode de Ruagarne.
Enkrid repoussa le duel de quelques jours.
Entre-temps, il s’exerça à écrire et à manger de la main gauche.
« Tu as assoupli et affermi tes muscles ; c’est en t’en servant que tu leur donneras un sens, grand frère. »
Audin aida lui aussi Enkrid.
Enkrid apprit quelques techniques de lutte supplémentaires du style Valaf.
Une clé articulaire et une frappe.
Toutes les techniques n’avaient pas forcément un nom.
Ragna se contenta d’observer en silence.
Durant cette période, Enkrid parvint à écrire des lettres de la main gauche, même si son écriture était affreuse.
Il devait de toute façon répondre à une lettre royale.
Quand Kraiss le vit, il lui demanda ce que disait la lettre du roi.
« Qu’est-ce qu’elle dit ? »
Il s’agissait sûrement de surveiller le Roi de l’Est et de promettre ceci ou cela.
La lettre n’était-elle pas arrivée après la nouvelle de l’apparition du Roi des mercenaires ?
En voyant la lettre arriver, Kraiss s’était inquiété sans rien dire.
Sa supposition était complètement à côté de la plaque.
« Il se plaint juste d’être assis sur le trône et de voir à quel point c’est un boulot infernal. »
« Il se plaint ? »
Enkrid hocha la tête.
À un moment pareil ?
Crang était-il bizarre, ou bien son capitaine ?
Kraiss n’en avait aucune idée.
Quoi qu’il en soit, c’était une réponse à cette lettre.
En gros : si tu as choisi de le faire, alors fais-le correctement.
Enkrid posa la plume qu’il tenait de la main gauche, puis ouvrit et referma le poing.
Pas assez.
Il ne pouvait pas se servir de sa main gauche comme de sa droite du jour au lendemain. Malgré tout, il avait l’impression de comprendre ce que Ruagarne voulait dire. Il se leva donc et sortit.
Le soleil était haut dans le ciel, et la journée était plus lumineuse que toutes les autres. Pas un nuage, et l’odeur de la chaleur lui piquait le nez.
Le parfum de la pierre brûlante, de la terre sèche et de l’herbe fraîche se mêlait. Ce n’était pas une mauvaise journée.
Ragna et lui avaient parlé de deux jours, mais une semaine entière s’était écoulée avant leur duel.
Ragna avait attendu sans se plaindre.
Durant ce temps, Ragna avait acquis la certitude de maîtriser parfaitement son épée.
Même en frappant de toutes ses forces, il pouvait s’arrêter après avoir coupé un seul cheveu. Il maîtrisait assez son geste pour ne pas laisser la moindre marque rouge sur la peau.
S’ils s’étaient affrontés au bout de deux jours, le duel aurait pu se terminer par un bras tranché. Ce ne serait pas le cas à présent.
« Tu m’as fait attendre longtemps. »
Ils se tenaient au centre du terrain d’entraînement. Chaque jour, Ragna maniait seul son épée exactement au même endroit.
De l’extérieur, on n’aurait pas cru qu’il s’entraînait à un grand art de l’épée. Au contraire, ses mouvements paraissaient plus désordonnés qu’avant.
Rem était assis un peu à l’écart, les bras croisés, sur une chaise qu’il avait fabriquée lui-même.
À côté de lui, Audin était installé sur un énorme rocher qu’il avait tiré d’on ne savait où pour en faire un siège.
Dunbakel, Teresa, Pel et Ropord assistaient également à la scène.
Jaxon était encore absent aujourd’hui, tout comme Esther.
Tous deux étaient très occupés.
Enkrid ne se souciait pas des regards braqués sur lui.
Il leva son épée et visa. La pointe d’Aker se réduisit à un point unique, dirigé vers son adversaire.
La Pression, une force née de la volonté, atteignit Ragna.
Ragna n’en fut pas affecté.
Aux yeux d’Enkrid, Ragna n’avait rien d’intimidant. Il paraissait plus faible qu’avant.
« Si tu rates, tu meurs. »
À l’instant où ces mots quittèrent les lèvres de Ragna, il frappa.
Le coup échappait à la perception. L’Œil qui voit un pouce en avant ne pouvait pas le voir ; seul son Sixième Sens le détecta de justesse.
Avant même qu’il s’en rende compte, la lame noire de Ragna avait entaillé sa cuisse.
La taille venait d’un angle inattendu.
Elle était aussi trop rapide et trop parfaitement synchronisée pour qu’il puisse même essayer de la parer avec Aker.
Guidé par son Sixième Sens, Enkrid réussit tout juste à déplacer son centre de gravité vers l’arrière. Son corps bascula, et la blessure ne fut pas mortelle.
Le tranchant noir passa sur son pantalon fin. Le sang se répandit lentement dans le tissu, à l’endroit de la déchirure.
Il comprit à ce seul coup.
« Chevalier ? »
demanda Enkrid.
« Au seuil. »
Ragna resta calme. Rem, qui observait la scène, trouva cette attitude encore plus irritante et lâcha :
« Espèce d’enfoiré de spenadul. »
Spenadul était un mot de l’Ouest. Sa traduction littérale était : un salaud qui fumerait du tabac avec son anus.
Dans l’usage occidental, le terme avait un sens plus profond : il désignait quelqu’un qui convoitait quelque chose tout en faisant exactement le contraire de ce qu’il fallait. Mais, dans l’Ouest, il servait généralement d’insulte pour traiter quelqu’un de bon à rien paresseux.
Évidemment, personne ne comprit ce qu’il venait de dire.
Et même s’ils l’avaient compris, ils n’auraient pas réagi.
Ragna leva calmement la lame noire. La grande épée noire, forgée dans un acier sombre d’un poids colossal, reposait dans une seule main et semblait pourtant plus légère qu’une rapière.
S’il la faisait tournoyer ainsi, son tranchant semblait prêt à se plier comme un fouet.
Il ne dégageait pas de pression manifeste, mais quiconque regardait Ragna en cet instant aurait eu envie de reculer.
Son épée évoquait un châtiment céleste auquel on ne pouvait échapper, un éclair noir prêt à tomber du ciel.
Il ne l’avait pas encore brandie, mais tous les spectateurs percevaient déjà la puissance du coup qu’il allait déchaîner.
Audin fronça légèrement les sourcils. Lié par un Sceau d’interdiction, il ne pourrait pas parer une telle attaque.
Teresa eut la vision de son bouclier fendu avant même que l’épée ne s’abatte.
Une sueur froide ruissela sur le corps de Dunbakel.
Elle vit sa propre mort. Si elle tenait à vivre, elle ne devait jamais faire face à une telle taille.
Les veines saillirent sur la main de Pel, crispée autour du Tueur d’idoles.
Ropord se rappela le véritable chevalier de l’ordre qu’il n’avait vu qu’une seule fois.
Ropord avait vu juste, lui aussi.
Ruagarne se tenait à l’écart, observant Enkrid en silence.
Tous étaient tendus.
Voilà ce qu’était un chevalier. Une catastrophe naturelle qui transformait l’air autour d’elle par sa simple présence. Un fléau.
Et si ce fléau se tenait devant vous, l’épée à la main ? Et si cette épée était pointée sur vous ?
Les yeux exorbités de la Grenouille ne quittaient pas Enkrid, pas Ragna, qui avait atteint le seuil de la chevalerie.
À vrai dire, elle ne pouvait pas détourner le regard.
Il sourit ?
Enkrid sourit.
Il arborait le même sourire que lorsque le Passeur lui avait annoncé pour la première fois qu’il mourrait, que le mur l’arrêterait et qu’il devrait revivre cette journée.
Personne n’aurait pu le savoir, mais c’était bien vrai.
Enkrid sourit.
Fffou.
L’éclair noir fondit sur lui sans le moindre tonnerre.
La lame silencieuse semblait prête à couper Enkrid en deux.
Clang !
Bien sûr, ce ne fut pas le cas.
Goutte à goutte.
Enkrid leva son épée au-dessus de son front pour parer, fut repoussé et s’entailla le front avec la lame qu’il tenait. Des gouttes de sang coulèrent.
Juste avant que l’éclair noir ne s’abatte, il avait croisé Aker et Gladius pour le bloquer.
Il l’avait paré à un cheveu près.
Il avait tordu Gladius dans sa hâte, s’éraflant le front, d’où le sang qui coulait.
Le sang perlait en quantité, et le visage d’Enkrid rougit.
Pourtant, il ne ferma pas les yeux.
Aucune illumination soudaine ne vint.
Et pourtant.
Toute sa vie, Enkrid avait cherché des méthodes, perdu son chemin et erré en quête de balises.
C’était un fou qui avait recousu ses rêves brisés, déchirés, et avait ainsi parcouru tout ce chemin.
Voilà pourquoi cet instant le rendait heureux.
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