Chapitre 4
NOUS AVONS ESSAYÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Ryuu
Éditeur : Abstract
Discord : https://dsc.gg/wetried
UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 4 : Le cœur de la bête
= = =
« Toute l’armée, rassemblement ! Quatrième escouade, rassemblez-vous ! »
L’appel du chef d’escouade résonna devant les baraquements. Cette journée bien remplie touchait à sa fin. Il était déjà tard dans l’après-midi, et le soleil commençait à se coucher à l’ouest.
« En clair, ce n’est pas quelque chose que tu peux apprendre uniquement avec ton corps. Alors, t’entraîner pendant cent jours ne servirait à rien. Mais vu que tu as réussi à apprendre tout ça avec de l’entraînement, difficile de dire que tu manques de talent, non ? »
Tandis qu’ils se mettaient en marche à l’appel du chef d’escouade, Rem prit la parole d’un ton sérieux, inhabituel chez lui.
« Ah bon ? »
Enkrid se contenta de répliquer.
S’il racontait à Rem ce qui s’était passé, celui-ci aurait du mal à le croire. Et même s’il le croyait, ce serait problématique.
Et si l’histoire se répandait ?
Si c’était vraiment une bénédiction divine, peut-être que tout irait bien. Mais au moindre incident, Enkrid se retrouverait face à un inquisiteur. Et qu’aurait-il à gagner à rencontrer ces inquisiteurs ? Au mieux, on le brûlerait sur le bûcher ; au pire, il aurait droit à une séance de torture. Personne n’a envie d’être cloué et de se faire arracher les ongles.
Enkrid ne faisait pas exception.
À l’époque où il était mercenaire, il avait vu beaucoup de gens accusés d’hérésie à tort. Il en avait même aidé quelques-uns en secret. D’ordinaire, les gens finissaient par ricaner en lui disant qu’il n’avait qu’à se suicider. C’était aussi dangereux que ça, mais il l’avait fait quand même, parce que c’était la bonne chose à faire. Sinon, à quoi bon vivre en tant qu’épéiste ?
« Qu’est-ce que t’as à faire cette tête ? On dirait que tu es d’une humeur exécrable. T’as trouvé un lingot d’or ou quoi ? Tu comptes sécher la bataille aujourd’hui ? Tu sais bien que c’est pas une bonne idée de faire ça tout seul, non ? »
Un lingot d’or…
Il avait obtenu quelque chose de bien mieux que ça.
« La ferme et en route. »
L’ordre de rassemblement avait été donné : il était temps de bouger. Enkrid essuya grossièrement la sueur de son front avec sa manche. S’il mettait son casque maintenant, il allait probablement sentir mauvais, mais dans ces circonstances, impossible d’aller se laver au ruisseau. À côté de lui, Rem n’avait même pas l’air de transpirer. Quel entraînement fallait-il suivre pour en arriver là ?
Enkrid appartenait à la quatrième escouade. Il rejoignit son poste.
Est-ce que ça va marcher ?
Apprendre ça en une journée était impossible, mais il avait compris quelques astuces grâce aux coups de lame qui l’avaient tué.
« Nous allons… »
Le chef d’escouade cria :
« Gagner ! »
Le chef d’escouade était un homme inoffensif et docile. Il obéissait aux ordres de ses supérieurs sans jamais poser de questions.
Les portes du champ de bataille allaient bientôt s’ouvrir de nouveau. Le soleil se couchait à l’ouest, le crépuscule tombait, et son cœur tremblait.
Pourquoi ?
Enkrid se posa la question.
La réponse lui vint vite.
La peur.
Il avait été transpercé à mort trois fois. Cette douleur, ce vertige… il ne pensait pas qu’on puisse s’y habituer, peu importe le nombre de fois où l’on y était confronté.
Enkrid se frotta le cou. Il le sentait brûler, bien qu’il n’y eût aucune blessure, comme s’il avait avalé une lame.
« Quoi ? T’as peur de perdre la tête ? »
Rem lui chuchota à côté de lui.
« Ressaisis-toi. C’est le champ de bataille. »
Enkrid avança quand l’ordre « En avant, toute l’armée ! » fut donné. Rem marcha à son côté.
« La tension te raidit. Je t’ai pas appris à éviter ça ? »
Il avait raison, et c’était bien ça qui l’agaçait.
Le cœur de la bête.
On disait que rares étaient ceux qui parvenaient à l’apprendre, même si on le leur enseignait.
Il réprima les battements de son cœur et régla sa respiration sur son pas.
« Voilà, comme ça. Survivons encore aujourd’hui. Tu vois grand, capitaine. »
En entendant Rem, Enkrid se promit de ne plus parler de son rêve de devenir chevalier s’il mourait encore aujourd’hui.
Il se retrouva de nouveau sur le champ de bataille, au début du corps à corps. La même journée se déroula une fois de plus. Pour Enkrid, c’était la quatrième fois qu’il la vivait. Il renonça à empêcher son bouclier de se fendre. À quoi servait un bouclier ? À bloquer l’épée, la lance ou la hache de l’ennemi, pas à le garder pour plus tard.
Dans ce cas…
Il réfléchissait depuis un bon moment. Soudain, quelque chose siffla devant lui. Sans même laisser échapper un grognement, il se pencha en arrière et projeta son bouclier vers l’avant. Son corps se tendit malgré lui.
Bam !
La lance qui arrivait heurta le bord du bouclier. Il s’en était fallu de peu ; il avait échappé au coup de justesse. Son épaule gauche le lançait. C’était une lance. Un coup puissant.
L’ennemi ramena sa lance et attaqua de nouveau. D’habitude, son corps serait resté raide. Il aurait alors bloqué le coup avec la même raideur, et la situation aurait continué à se dégrader. Mais son esprit était calme. Grâce à cela, il voyait la lance venir.
Elle allait deux fois moins vite que celle qui l’avait tué. Il n’y avait donc aucune raison qu’il ne puisse pas l’esquiver. Il suivit la pointe des yeux jusqu’au dernier instant, puis inclina simplement la tête.
Ffuit.
La lance frôla le côté de son casque. Jamais de toute sa vie il n’avait réussi une telle manœuvre. Le cœur de la bête ne s’emballait pas facilement.
Il lui suffisait d’un petit mouvement pour esquiver, et il avait ainsi gagné un peu de marge sur le champ de bataille. Ce calme d’esprit lui offrit aussi un nouveau point de vue.
Le regard d’Enkrid repéra l’interstice entre le casque et la cuirasse de l’homme qui avait lancé la lance. Il n’avait aperçu qu’un bout de sa mâchoire, pas une grande ouverture. Mais elle n’était pas étroite non plus.
Il y avait assez de place pour une lame.
Il donna un coup d’épée vers le haut.
Il n’avait besoin d’aucune technique particulière.
Boum.
De bas en haut, sa lame fendit le menton et remonta jusqu’à la gorge.
« Grr… »
L’ennemi cracha du sang et des morceaux de langue tranchée. Une attaque qui exploitait une ouverture ne demandait pas beaucoup de force. Enkrid s’en souvint et repensa à ce que lui avait dit autrefois son maître d’armes.
« Si tu peux esquiver l’attaque de ton adversaire en faisant le moins de mouvements possible, la suite sera plus facile. »
L’école d’escrime lui avait coûté assez cher, mais on ne lui y avait pas enseigné grand-chose. Et les quelques leçons qu’il y avait reçues, Enkrid les avait prises pour des absurdités.
C’était de l’argent bien dépensé.
L’une de ces absurdités venait de devenir réalité. Le bref mouvement d’esquive suivi de l’attaque avait fait ses preuves. Il repoussa le ventre de l’ennemi du pied et retira son épée. Le sang jaillit plus abondamment de la plaie sous la mâchoire, et l’ennemi s’effondra en arrière.
« Espèce d’enfoiré ! »
Un autre chargea dans son dos. Enkrid ne haleta pas et ne réagit pas à la hâte.
Six pas.
Enkrid évalua la distance entre lui et l’ennemi, puis leva son épée et trancha les sangles fixées à son avant-bras gauche.
Clic, clic.
Ffuit.
Clic, clic.
Après deux coups, les sangles furent coupées. Il avait appris à entourer son avant-bras de sangles pour maintenir son bouclier en place afin de survivre. Ainsi, même en plein corps à corps, il risquait peu de le perdre.
Mais il n’en avait plus besoin.
L’ennemi chargea et Enkrid lança son bouclier.
Bam !
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Traducteur : Ryuu
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Surpris par le bouclier qui volait vers lui, l’ennemi armé d’une lance ramena les mains en arrière. La lance qu’il tenait recula naturellement avec elles, et son élan ralentit. Le large bouclier suffit, l’espace d’un instant, à lui obstruer la vue.
Après avoir lancé son bouclier, Enkrid fit deux grands pas vers la gauche, tandis que la vue de l’ennemi était obstruée.
Le casque était conçu pour protéger la tête, mais il réduisait le champ de vision périphérique. Enkrid avait vu plusieurs fois un ennemi disparaître soudainement juste devant lui. Il profita de cette faille pour tromper le regard de l’adversaire, s’abaissa et le renversa en le soulevant et en le poussant par-dessous. Il avait utilisé la même manœuvre le premier jour où il était mort.
Cette fois, il l’exécuta plus proprement. Il se plaça à droite de l’ennemi. Avant de charger, Enkrid avait observé les mains de son adversaire. Celui-ci tenait la hampe de la longue lance par l’avant, de la main gauche, et la soutenait de la droite, plus en arrière. C’était le signe qu’il était droitier.
Des détails qu’il n’aurait pas remarqués d’ordinaire lui sautaient maintenant aux yeux. Le calme lui offrait un nouveau point de vue. Ces astuces servaient parfois lors de petites escarmouches ou de duels, mais elles étaient difficiles à appliquer dans le chaos du corps à corps. C’étaient des réflexes acquis en survivant comme mercenaire.
Un lancier droitier avait du mal à faire pivoter sa lance vers la droite.
L’ennemi, désorienté par le bouclier, tourna frénétiquement la tête à droite et à gauche. Il était décontenancé. Rien d’étonnant : l’adversaire qui se tenait devant lui venait de disparaître d’un coup.
Bientôt, l’ennemi aperçut Enkrid et le retrouva. Tandis qu’il tournait la tête de droite à gauche, affolé, Enkrid lui asséna un coup en diagonale, depuis l’arrière de la tête jusqu’à l’avant du torse.
Crac !
L’armure de l’ennemi protégeait la nuque. La fine couche de cuir posée sur l’épais tissu empêcha la lame de lui trancher complètement le cou. L’épée s’enfonça à moitié dans sa nuque.
« Hum… hum… ah. »
Les yeux de l’ennemi étaient visibles. Ils s’écarquillaient de stupeur. Il avait les yeux ronds. Le sang jaillissait de sa nuque à demi tranchée. Malgré sa blessure, le lancier brandit sa lance par réflexe. La hampe effleura l’épaule droite d’Enkrid.
Le coup ne lui fit rien. L’homme était déjà à moitié mort, et l’angle de son mouvement l’empêchait de donner de la force à sa lance.
Enkrid retira son épée.
Crac.
Elle devait être coincée dans un os ; il lui fallut déployer pas mal de force. De la chair et du sang collaient à la lame quand il la retira.
Enkrid jeta un coup d’œil au champ de bataille, puis ramassa au sol un bouclier dont un coin était ébréché. Il avait désormais assez de répit pour ça.
Ça marche.
C’était trop facile. D’ordinaire, sur un champ de bataille, on ne pouvait pas montrer la moitié de ses capacités. Comment se battre comme à l’entraînement au cœur d’un combat à mort ? Il arrivait que certains deviennent encore plus fous, mais la plupart paniquaient forcément. Jusqu’à sa troisième mort, Enkrid avait été comme eux. Mais maintenant, les choses étaient un peu différentes.
Ça va marcher.
Cette estocade, ça valait le coup d’essayer. Ce qu’Enkrid faisait ne changeait pas le cours de la bataille. Il n’était qu’un soldat qui se battait un peu mieux. La situation, elle, n’avait pas changé, mais pour Enkrid, personnellement, c’était un changement considérable.
Après avoir abattu quelques soldats ennemis,
« Argh ! »
Bell retomba.
Un instant de répit permit à Enkrid de le rattraper.
« Ça va ? »
« Merde, y a un caillou, là. »
La plaine était sèche. Il n’était pas rare que des pierres en dépassent. Mais Bell s’était pris les pieds dedans ; s’il était tombé, c’était bien parce qu’il était un idiot.
« Reste sur tes gardes. »
Enkrid saisit la main de Bell et le remit debout.
« Grâce à toi, j’ai survécu. »
Enkrid ne lâcha pas la main de Bell.
« … Lâche ma main. »
Sous son casque fendu en deux, les yeux de Bell étaient visibles, barbouillés de sang. L’éclair qu’Enkrid avait aperçu était une flèche, et cette flèche allait transpercer la tête de Bell. Il l’avait déjà vu, mais au milieu du chaos de la bataille, repérer une flèche qui arrivait était difficile. C’était extrêmement compliqué.
Enkrid tira sur la main qu’il tenait. Bell chancela, perdant l’équilibre, mais réussit à tenir bon en faisant appel à ses forces.
Crac !
Sa tête éclata. Une flèche venait de la fracasser. Le sang éclaboussa la cuirasse. Dès qu’Enkrid vit la tête de Bell exploser, il baissa la sienne.
Ffuit ! Quelque chose passa au-dessus de sa tête.
Ce devait être une flèche.
Une flèche s’enfonça dans le cadavre d’un allié derrière lui.
« T’as prié la déesse de la chance avant de venir ? »
La voix de Rem retentit juste après qu’il eut esquivé.
Il n’avait pas pu protéger la tête de Bell, mais il avait sauvé la sienne. De toute façon, même s’il n’avait pas esquivé, Rem l’aurait sauvé. La situation était la même que lors de son quatrième essai.
« Un peu, oui. »
Enkrid répondit vaguement, et Rem ricana.
On voyait ses dents sous son casque. Rem avait un joli visage, mais sa façon de parler et d’agir était d’une rudesse insupportable.
« Bon. On dit que l’archer qui a tiré ces flèches s’appelle le Téton du Faucon ou un truc du genre, alors je vais le trouver. Prie encore dix fois la déesse pour moi. »
« Si tu meurs en chemin, je prierai aussi pour toi. »
« Alors, je t’en remercie. N’oublie pas. »
Rem tapota le côté gauche de sa poitrine avec la poignée de son épée et retourna au combat.
Pour attraper l’Œil ou la Griffe du Faucon.
Enkrid espéra pouvoir demander à Rem ce soir s’il avait réussi à tuer l’archer, puis hocha la tête tandis que celui-ci disparaissait dans la mêlée.
Là où Rem avait disparu, alliés comme ennemis affluaient, comblant les brèches. L’espace se resserrait. Enkrid jugea que les choses tournaient mal sur le champ de bataille.
Il avait déjà vécu cette scène trois fois. Les alliés reculaient, mais il n’y avait qu’une chose à faire.
Survivre.
Enkrid sentit une étrange excitation l’envahir. Il ne tarderait pas à retrouver ce soldat si habile. Et bientôt, ce moment arriva. Une nouvelle fois, l’estocade visa sa tête. Au lieu d’esquiver, Enkrid lança sa lame vers celle qui arrivait.
Ting, ting, ting.
Des étincelles jaillirent dans les airs. Enkrid croisa le regard de l’ennemi.
Tu as bloqué ça ?
Son regard semblait poser la question.
« Tu es plutôt doué. »
L’ennemi parla et attaqua de nouveau à l’épée.
Une fois, deux fois, puis trois.
Enkrid bloqua le premier coup avec son bouclier, esquiva le deuxième en roulant sur le côté, puis para le troisième en balayant l’air avec son épée à l’envers. Sa lame, qui empruntait le chemin le plus court, ne fendit que le vide. Et au moment où l’ennemi retira son bras, quelque chose frappa Enkrid dans le dos.
Crac !
« Agh. »
Un cri lui échappa malgré lui, qu’il ravala aussitôt.
Un nouvel assaut suivit. Il porta délibérément son poids vers l’avant et tenta de rouler comme s’il tombait. L’idée était bonne, mais il avait mal choisi son moment.
Boum.
La lame lui transperça la clavicule, près du cou. Il eut l’impression qu’on lui enfonçait un fer rouge à travers la chair et l’os.
« Agh ! »
La douleur était si vive qu’il ne parvint même pas à crier. Lorsqu’il tendit la main pour saisir la lame fichée en lui, son adversaire la retira d’un geste vif. Sans doute avait-elle été bien aiguisée lors de l’entretien courant ; elle était extrêmement tranchante. Le retrait de l’épée lui arracha une douleur encore plus atroce. Sa vue blanchit sous l’intensité de la souffrance. Enkrid serra les dents et se retourna.
Il vit un grand soldat ennemi qui se tenait gauchement, une massue à la main. C’était sûrement lui qui l’avait frappé dans le dos.
« Pitié. »
L’homme qui l’avait tué trois fois prononça ces mots en levant son épée à la verticale pour frapper.
C’en était fini.
Il ferma les yeux. Les ténèbres envahirent son champ de vision.
Clang, clang, clang.
Le bruit d’une louche frappant une marmite résonna de nouveau.
« La cinquième fois. »
Bon sang.
Il avait cru que ça marcherait.
« La cinquième fois quoi ? »
Rem lui demanda à côté de lui.
« Il y a des bestioles dans les bottes. »
Enkrid se leva en parlant.
Il était encore mort, mais il avait appris quelque chose. Non, c’était plutôt une leçon qu’il avait payée en pièces d’or à l’école d’escrime. Rien ne marchait du premier coup.
Alors, que fallait-il faire ?
Si ça ne marchait pas au bout d’un essai, il fallait tenter dix fois ; si ça ne marchait pas au bout de dix, il fallait essayer cent fois. Normalement, une seule mort aurait suffi à tout arrêter.
Heureusement, Enkrid pouvait recommencer à l’infini.
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