Chapitre 3
NOUS AVONS TENTÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur/éditeur : Ryuu
Discord : https://dsc.gg/wetried
UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 3 : Un jour
= = =
Une journée comme celle de la veille.
Était-ce un rêve ?
C’était trop vif pour n’être qu’un rêve, non ?
Il en resta abasourdi. Rêve ou réalité, après avoir passé une journée semblable à la veille, il se retrouva face au champ de bataille.
Et, qui plus est, au cœur d’une mêlée. Combattre à peu près au même endroit lui donnait l’impression que des illusions se superposaient malgré lui.
Ça ne s’est pas déjà passé hier ?
Il s’interrompit en pleine réflexion et secoua la tête.
Ce devait être un rêve.
Avait-il eu la chance de faire un rêve prémonitoire ?
Est-ce vraiment une chance de faire des rêves prémonitoires ?
Il n’en savait rien. Impossible de le savoir, à présent.
Enkrid était perdu.
Surtout lorsque le bouclier huilé se fendit.
« Bon sang, j’ai failli me faire tuer. »
Quand Bell prononça ces mots, l’impression s’intensifia.
« Bell, tu t’es fendu le crâne et tu as perdu la cervelle ou quoi ? »
Les mots qu’il se rappelait instinctivement lui échappèrent.
« Qu’est-ce que tu racontes, bordel ? »
Bell se releva en toute hâte. Enkrid le regarda et songea :
Bell va bientôt mourir.
Est-ce qu’il devrait simplement le laisser faire ?
Il le laissa faire.
La scène lui paraissait irréelle, alors il ne bougea pas.
Un éclair fit exploser la tête de Bell. Son œil jaillit et vint, une fois de plus, frapper la poitrine d’Enkrid.
« Si tu perds ta concentration, qu’est-ce que tu comptes faire ? »
Rem lui sauva encore la vie.
« Quoi ? »
« Tu as fini par perdre la tête ? »
Rem fit tourner son doigt près de sa tempe. Enkrid aperçut la hache dans sa main.
« Un salaud avec des yeux de faucon ou des plumes, ou je ne sais quoi, est venu se battre ici. Je dois m’occuper de lui. Bon sang, tu m’inquiètes tellement que j’ai l’impression que tu vas mourir d’un instant à l’autre. »
« Occupe-toi plutôt de toi. »
Enkrid répliqua par réflexe. Rem s’éloigna en secouant la tête, perplexe.
« Concentre-toi, tu veux ? Tu n’écoutes jamais. »
Rem marmonna dans sa barbe et s’en alla.
Debout sur le champ de bataille, Enkrid ramassa de la main gauche une hache tombée à terre et tint son épée de la droite. C’était inconfortable.
Et il tint bon.
Un soldat ennemi fondit sur lui. Tout se passa en un instant : il savait vraiment se servir de ses jambes. Un maître d’armes répétait souvent quelque chose de ce genre. L’escrime, c’était sept dixièmes dans les jambes, non ?
Lorsque la lame entra dans son champ de vision, Enkrid se retrouva une nouvelle fois face à la mort.
Dans cet instant fugace, sa concentration s’aiguisa et il distingua un point. Celui-ci rétrécit, puis grossit à toute vitesse. Enkrid le suivit du regard jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’il devienne une lame qui lui transperça le cou.
« Ah. »
Aucun cri ni gémissement ne lui échappa. Sa gorge était percée. Seul le souffle qui s’en échappait se faisait entendre. Une douleur atroce se répandit de son cou à tout son corps. Enkrid porta les mains à sa gorge et s’effondra. Le sang jaillit à flots.
« Pitié. »
Le soldat ennemi le contempla un instant, puis lui enfonça la pointe de son épée dans la tête.
Les ténèbres revinrent.
Et Enkrid l’entendit de nouveau.
Clang, clang, clang.
Le bruit d’une louche frappant une marmite.
« J’aimerais savoir pourquoi tu as cette tête depuis ce matin. »
Rem se tenait près de lui, ses bottes à la main.
Un autre jour. Le même jour.
Était-ce un rêve ?
« T’as fait un sale cauchemar ou quoi ? »
« Alors, ce n’était qu’un rêve ? »
« Ah, beurk, un insecte. »
Rem chassa un insecte de sa botte, cracha par terre et l’écrasa du pied.
C’était la troisième fois qu’Enkrid assistait à cette scène.
Enkrid n’enfila ni ses bottes ni son équipement. Il resta assis là, le regard vide.
Est-ce censé être un rêve ?
La journée recommença.
Bell mourut, et Rem le sauva.
Rem partit à la recherche d’un archer dont le surnom évoquait une partie du corps d’un aigle.
Un soldat ennemi, doué à l’épée, lui barra la route.
« Qu’est-ce que tu es ? »
demanda Enkrid.
L’ennemi ne répondit pas et se contenta de porter une estocade. Chaque fois qu’il la voyait, Enkrid trouvait cette attaque admirable de précision.
Boum.
Son cœur battait et sa concentration s’intensifia. Il distinguait la pointe de l’épée plus nettement que la fois précédente. Il pivota pour l’éviter.
Craac !
Le résultat ne fut pas fameux. L’estocade élégante ne lui transperça pas le cou, mais y ouvrit une large entaille. Une douleur brûlante se répandit de son cou à tout son corps. Il s’effondra de nouveau.
Le sang coula à flots.
« Pitié. »
L’épée s’abattit vers sa tête.
Clang, clang, clang !
« Ah ! »
Il se réveilla en hurlant.
La douleur était réelle. Enkrid se frotta le cou.
« Un cauchemar ? Une sorcière t’a pris ta virginité ou quoi ? »
Rem lâcha une plaisanterie absurde.
« Il y a un insecte dans ta botte. »
Enkrid se couvrit la moitié du visage d’une main et parla.
La douleur de mourir était une chose ; il ne parvenait pas à comprendre ce qui lui arrivait.
« Quoi ? Comment tu le sais ? »
Rem fit tomber l’insecte de sa botte, cracha par terre et l’écrasa du pied.
« Je le sais, c’est tout. »
« Tu es prophète ? »
« Non. »
Il agita la main en parlant.
Enkrid s’apprêtait à sortir après s’être équipé, mais s’arrêta.
« Rem. »
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
« J’ai trop mal à la tête. Va manger sans moi, et si quelqu’un me cherche, dis-lui que je suis malade à la caserne. »
« D’accord, si tu tiens tant que ça à tirer au flanc. »
Rem ricana. C’était un ami au rire franc.
Si ce n’est pas un rêve…
Si tout recommence après ma mort…
Est-ce possible ? Une telle chose peut-elle arriver ?
Enkrid avait besoin de temps pour réfléchir.
Il retourna dans la caserne, retira son équipement et s’assit. Il réfléchit, encore et encore. Comment cela pouvait-il arriver ?
Pourquoi est-ce que ça m’arrive ?
Il se souvint de quelque chose et fouilla ses poches. Le collier n’y était pas. Il avait disparu : celui que le chef du village des essarteurs lui avait offert.
Est-ce à cause de ça ?
Un désir ? Un vœu ?
Une bénédiction ?
Non. Peut-on vraiment appeler ça une bénédiction ?
La journée ne faisait que se répéter.
Enkrid avait entendu parler des bénédictions, ou de ce qu’on appelait les artefacts de bénédiction, mais il n’avait jamais vu de ses propres yeux quelque chose de semblable.
Ça ressemble davantage à une malédiction qu’à une bénédiction, non ?
Tout en réfléchissant, Enkrid se caressa le cou.
Il avait terriblement mal. Chaque fois qu’il mourait, c’était une vraie saloperie. Ses pensées confuses lui donnaient l’impression que sa tête allait exploser.
Rem revint avec de quoi manger. Enkrid avait sauté le déjeuner.
« Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu tires vraiment au flanc ? »
Il semblait penser que c’était impossible. Enkrid était connu ici comme un bourreau de travail.
« Ouais. »
« Vraiment ? »
Enkrid hocha deux fois la tête.
« Eh bien, ça alors. Dans ce cas, repose-toi. Il y a une bataille en fin d’après-midi, alors fais une bonne sieste jusque-là. Je te couvrirai, le temps que tu te remettes d’aplomb. »
Rem partit.
Le temps passa. Enkrid n’arrivait pas à mettre de l’ordre dans ses pensées. Ce n’était pas le genre de problème qu’on pouvait résoudre en y réfléchissant simplement.
Ahhh !
Des cris retentirent. Le sol trembla. La bataille avait commencé. Enkrid n’avait pas l’intention de sortir. S’il y allait, il mourrait sous cette estocade.
Il tenta donc de tenir bon.
Mais il ne pouvait pas se cacher éternellement. Il n’était pas normal de tourner le dos au champ de bataille sous prétexte qu’un soldat sacrifiable ne se sentait pas bien.
« Tout le monde, équipez-vous et en route ! C’est l’heure de la bataille ! »
Une sentinelle patrouillait dans la caserne. Enkrid s’équipa et sortit.
Il se battit de nouveau.
Cette fois, il combattit bien plus loin en arrière que la veille. Il ne vit ni Bell ni Rem tandis qu’il tenait bon.
Soudain, la ligne de front fut bouleversée. Les mouvements ennemis étaient étranges. Les forces alliées reculaient.
Sans qu’il s’en rende compte, Enkrid se retrouva en première ligne.
Et il retomba sur cet homme.
Était-ce une coïncidence ou une fatalité ?
Il l’ignorait, mais une chose était sûre : où qu’il aille sur le champ de bataille, il finirait soit par mourir, soit par rencontrer cet homme.
La question n’était donc plus « pourquoi », mais « comment ».
Comment survivre, et non pourquoi ils se rencontraient.
Une estocade fusa.
La lame s’élança vers lui.
Comment s’appelait cette technique ?
Rem lui avait un jour dit de se concentrer sur la technique, en lui expliquant que le simple fait de la connaître l’empêcherait de mourir trop facilement sur le champ de bataille.
Il lui avait aussi dit que, même pris au piège dans un repaire de monstres, il fallait reprendre calmement son souffle.
Ce qu’Enkrid essayait de faire à présent, Rem le lui avait appris. C’était quelque chose qui concernait le cœur.
Le nom lui effleura l’esprit. Il était tout près, mais il ne parvenait pas à le saisir.
Cette technique, dont il ne se rappelait même pas le nom, s’illumina de nouveau en lui. Enkrid se rendit compte qu’il retenait son souffle en fixant la lame.
Boum.
Son cœur cogna. Il vit le moment et l’angle où la lame lui transpercerait le cou.
Il se jeta sur le côté et roula au sol de façon plutôt disgracieuse, mais il survécut.
Sa joie fut de courte durée.
Boum !
Un coup à l’arrière du crâne, suivi d’une douleur atroce. Sa tête s’engourdit. Il ne se rendit même pas compte qu’il était tombé à terre.
Un autre soldat ennemi venait d’abattre sa hache sur son casque, par-derrière.
Après le coup, il leva les yeux, étourdi.
« Pitié. »
Le salaud à l’estocade lui enfonça de nouveau sa lame dans le corps.
Paf.
Clang, clang, clang !
Il ouvrit de nouveau les yeux.
La journée recommença encore.
N’y pense pas.
Que le collier soit une bénédiction ou une malédiction, n’y pense pas. Ne pense pas non plus à ce qui se passe.
Il n’y avait que deux choses auxquelles penser, pour l’instant.
Survivre sur le champ de bataille.
Et faire tout ce qu’il fallait pour y parvenir.
« Il y a un insecte dans ta botte. »
« Hein ? Tu es prophète ? »
« C’était quoi, déjà, ce truc ? Celui que tu as essayé de m’apprendre. »
Clignement, clignement.
Rem cligna des yeux, puis répondit :
« Le Cœur de la Bête ? »
C’était ça. Voilà comment ça s’appelait.
Le Cœur de la Bête.
Comment un simple cœur humain pouvait-il garder les yeux grands ouverts sur un champ de bataille où volaient lances, épées et haches ?
Si tu abrites le Cœur de la Bête en toi, tu peux le faire. Alors fais-le.
Enkrid se rappela les paroles de Rem.
« Réapprends-moi. »
« Hein ? »
Rem en resta bouche bée.
Enkrid comprenait sa réaction.
Il avait autrefois voulu apprendre avec tant d’ardeur que Rem, séduit par son enthousiasme, avait accepté de bon cœur de lui enseigner.
Au bout du compte, Enkrid n’avait rien appris et Rem ne lui avait rien enseigné. Ne pas fermer les yeux en un clin d’œil, c’était la base de l’entraînement. Garder les yeux ouverts jusqu’au seuil de la mort ne relevait pas d’un courage ordinaire.
Il ne s’agissait pas seulement de garder les yeux ouverts.
À ses yeux, Rem était plus doué que la plupart des mercenaires de premier ordre.
L’essentiel de son entraînement consistait à regarder la hache et à l’esquiver jusqu’à ce qu’elle frôle le point de lui fendre le crâne.
« Allez, entraînons-nous. »
La passion s’embrasa dans les yeux d’Enkrid. Une flamme s’alluma dans son cœur.
Faut-il vraiment faire la différence entre une bénédiction et une malédiction ?
Il savait qu’il n’avait aucun talent. Et le temps était le même pour tout le monde.
Un imbécile ne peut donc pas battre un génie.
Mais si le temps n’était pas le même pour tous ?
Même si c’était une malédiction, c’était une corde. Une corde pour aller de l’avant.
« D’accord. Ces derniers temps, j’avais l’impression d’être un chien qui avait perdu son os. Mais te voir aussi plein d’énergie aujourd’hui me redonne du courage. »
Rem se leva et annonça :
« On commence juste après le petit déjeuner. »
« Eh bien, soit. »
Après le petit déjeuner et la vaisselle, Rem rit quand ils échangèrent quelques absurdités sur leurs rêves de chevalerie.
Puis vint l’heure de la leçon.
« Tu as oublié la méthode d’entraînement ? »
« Pas du tout. »
L’entraînement de Rem l’avait tant marqué qu’Enkrid en faisait même des cauchemars. Des cauchemars où cette maudite hache lui fendait le cou.
« Allons-y. »
Le principe de l’entraînement était simple.
Quand la hache visait sa tête, il devait garder les yeux grands ouverts et esquiver. Si Rem se trompait, Enkrid mourrait.
Jusque-là, la peur l’avait empêché d’y arriver correctement. Mais, à présent, la situation était un peu différente.
« Même si je meurs, je n’ai qu’à refaire clang, clang, clang. »
Il était temps de se débarrasser de toute peur. La concentration qu’il avait acquise lors de sa première mort lui avait permis d’éveiller le Cœur de la Bête.
Le cœur d’Enkrid se mit à battre. Son rythme affolé se calma. Une bête ne s’effarouche pas facilement. Ses battements ralentis lui rendirent son calme.
Le calme, essence du Cœur de la Bête. Un esprit tranquille saisit la trajectoire du tranchant de la hache. Il s’entraînait sans relâche à maîtriser son corps.
Suivre la trajectoire et esquiver n’avait rien de difficile.
La lame de la hache fendit l’air. Enkrid en calcula le moment, recula du pied droit et rejeta le corps en arrière.
La hache passa devant lui.
« … Tu t’es entraîné en cachette ? »
demanda Rem.
« Un peu. »
« Bien, bien. Mais tu as esquivé un peu trop tôt, là. Il faut attendre le tout dernier instant. »
Il s’agissait d’endurcir son cœur.
Rem brandit la hache.
Enkrid attendit jusqu’au moment où la hache sembla sur le point de lui trancher le cou, puis esquiva.
« Waouh, même dans ma tribu, seuls quelques-uns arrivaient à apprendre ça et à le faire. C’est impressionnant. »
L’entraînement du matin prit fin. Rem tapota l’épaule d’Enkrid.
« Bien joué. Avec un niveau pareil, tu peux te débrouiller contre les maladroits en plein combat. »
« Et contre ceux qui ne sont pas maladroits ? »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Qu’est-ce qui m’arriverait si j’en rencontrais un ? »
« Tu poses la question parce que tu ne sais pas ? »
En voyant Enkrid le fixer, Rem poursuivit. Son regard semblait demander : « Qu’est-ce qui te prend, aujourd’hui ? »
« Fuis. »
Oui, s’enfuir.
Affronter de front un adversaire plus fort que soi sur le champ de bataille, c’était de la folie. Si Enkrid avait survécu jusque-là, c’était parce qu’il était observateur et connaissait ses limites.
Et maintenant…
« Ce ne serait pas mieux de s’entraîner contre quelqu’un qui ne soit pas trop maladroit ? Comme ça ? »
« À ce rythme, même cent vies n’y suffiraient pas. »
Rem ricana. En entendant son rire, Enkrid songea :
J’ai l’impression de venir de gagner des centaines de vies.
Que ce soit une bénédiction ou une malédiction…
Si je peux m’en servir, alors je m’en servirai à fond.
Enkrid avait toujours vécu ainsi. Il avait vécu de cette façon, et il comptait continuer.
Pour faire face à cette estocade.
Voilà son plan. N’était-ce pas là un bon partenaire d’entraînement ? La douleur de mourir était atroce, mais les résultats étaient à la hauteur.
Pour la première fois depuis des années, Enkrid goûta la joie de progresser.
Une satisfaction qui lui remplissait le cœur à ras bord.
Un sentiment d’accomplissement incomparable, même à la drogue.
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