Chapitre 339
TRADUCTIONS À L’ESSAI
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
Discord : https://dsc.gg/wetried
UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 339 : Dernière zone de patrouille
= = =
Les Goules grises nomades s’étaient installées sur ces terres pour des raisons davantage politiques que géographiques.
Si elles avaient survécu si longtemps, c’était naturellement parce que l’Armée permanente de la Garde-frontière ne s’était jamais donné la peine de chasser les Créatures démoniaques et les Bêtes magiques.
« Pourquoi l’aurais-je fait ? »
Selon le seigneur de la Garde-frontière qui avait précédé Marcus, il était inutile de chasser les Créatures démoniaques comme les Goules grises, et cela gaspillait des effectifs.
Ils s’étaient donc contentés de quelques opérations de nettoyage, de temps à autre, pour maintenir ouvertes la zone du fleuve Pen-Hanil et quelques routes commerciales.
Encore aujourd’hui, ils avaient dégagé la route principale près de Perle Verte et rouvert la grande route reliant Martai, mais ces secteurs étaient loin d’être parfaitement sûrs.
« Quelqu’un nous balance des monstres dessus, ou quoi ? »
Ce fut l’une des plaintes que Marcus avait lâchées après avoir pris ses fonctions.
« Balancer des monstres » consistait à attirer des monstres rassemblés dans un territoire voisin, mais, bien sûr, rien de tel ne se produisait vraiment.
Les gens comprenaient tout de même pourquoi il disait ça.
Les Créatures démoniaques semblaient sortir d’une bourse sans fond.
Quand la ville pionnière du nord, au-dessus de la Garde-frontière, avait été fondée, une colonie de Gnolls y était également apparue.
Même avec la participation des Cultistes, cela n’avait été possible que parce que la région comptait déjà suffisamment de monstres.
Rien que cela donnait une idée du nombre de créatures qui vivaient dans les environs.
Autant dire que la région de la Garde-frontière n’était pas exactement un endroit agréable où vivre.
C’est pourquoi on s’était surtout contenté de repousser les monstres, en évitant les campagnes d’extermination préventives.
Cette stratégie avait une raison bien précise.
En cas de pertes, il serait plus difficile de se préparer à la menace d’Azpen.
Et les meutes de monstres voisines n’étaient pas assez faibles pour qu’on les élimine sans subir de pertes.
Même aux abords de la Garde-frontière, sans qu’une véritable Terre Maudite s’y soit formée, il existait encore plus de trois zones que tous les marchands évitaient en raison du danger.
On les avait surnommées les Terres Maudites de bas niveau.
À l’époque où la Colonie des Centaures s’était installée dans la Forêt Reconnaissante, ils avaient tenté de s’en occuper sans attendre, de peur que l’endroit ne devienne un repaire où les Créatures démoniaques et les Bêtes magiques s’entassaient et proliféraient.
C’était ce que Kraiss avait voulu expliquer à Enkrid.
Il existait bien d’autres raisons de s’en occuper, mais Enkrid ne l’avait pas vraiment écouté.
À quoi bon se soucier de l’histoire ? Taillader, trancher et tout raser. Ça ne suffisait pas ?
Ce n’était pas faux.
* * *
Une Goule affreuse mourut.
On pourrait en raconter long sur le sujet, mais, pour faire court, c’était simple.
« C’est moi qui l’ai frappée en premier. »
« Mon gourdin l’a touchée avant. »
Dès que deux combattants surhumains s’étaient mis à rivaliser, tout était joué.
Rem arriva avec deux haches et une masse à ailettes, dont il se servit tour à tour.
Le moment le plus impressionnant fut celui où il passa à la masse.
Il planta une hache près de ses pieds, tira de son dos la masse qu’il y portait, puis l’abattit droit devant lui.
Fouuuum, boum !
Une détonation tonitruante retentit, et la masse incarna à la perfection le mot « violence ».
Elle ne se contenta pas d’écraser la Goule qui avait tenté de s’interposer : elle réduisit en bouillie le haut de son corps.
La force brute et la technique ne faisaient plus qu’un.
On aurait dit qu’un énorme rocher était tombé du ciel.
La puissance de ses muscles et celle de son arme fusionnèrent pour donner lieu à une scène de destruction insensée.
Du point de vue de la Goule, « destruction » était effectivement le mot juste.
Rem poursuivit sa route, frappant et broyant tout ce qui se dressait devant lui, Goule spéciale ou non.
La force de ses impacts était sauvage.
Audin ne restait pas inactif, lui non plus.
« Je vous envoie auprès du Seigneur. »
Bien que tout son corps fût une arme, il tenait un gourdin dans chaque main.
Leurs extrémités étaient cerclées de fer. D’abord brun châtaigne, elles ne tardèrent pas à noircir.
Le sang des Goules s’y était si profondément incrusté qu’il était impossible de leur rendre leur couleur d’origine.
« Seigneur. »
Un cri, deux pas.
Entre ces deux pas, ses coups de gauche et de droite fendirent les crânes des Goules.
Une technique précise d’arrêt et de frappe, qui dosait la force au plus juste.
Pour un homme de sa carrure, sa finesse était remarquable.
Il n’en restait pas moins d’une audace inébranlable.
Cette audace et la brutalité de Rem se rencontrèrent, ouvrant un chemin jusqu’à la Goule meneuse.
On aurait presque cru que leurs rôles s’étaient inversés, mais Enkrid trouvait que Rem et Audin semblaient tout aussi à leur place dans cette version d’eux-mêmes.
La Goule meneuse avait assez d’intelligence pour tendre une sorte de piège, mais celui-ci fut déjoué.
Écrasée.
Broyée.
Brisée.
Elle avait rassemblé les Goules pour les lancer à l’assaut dans le cadre de son piège, mais qu’aurait-elle pu faire ?
La force avait tout écrasé.
Et ces deux-là n’étaient pas les seuls présents.
« Je vais me battre, moi aussi ! »
Dunbakel se déchaîna à son tour.
« C’est inquiétant.
Très inquiétant. »
Sinar dégaina Naidhl, elle aussi.
« Je vous en prie, contentez-vous de regarder.
Teresa la Vagabonde entre en scène. »
Teresa balança son bouclier et son épée, couvrant le sol de sang de Goule.
Cette fois, Enkrid n’eut pas besoin d’intervenir.
Il ne s’en rendait pas compte, mais depuis qu’il s’était mis à foncer seul dans la mêlée, à brandir son épée avec fougue et à éveiller l’Épée correcte, il avait électrisé tous ses compagnons.
Le combat d’Enkrid, sa façon de se battre, échauffait le sang et donnait aux autres envie de se lancer dans la mêlée à leur tour.
Rien d’étonnant à cela.
Même quelqu’un qui n’avait jamais tenu une épée pouvait le regarder et se demander : *C’est amusant ?* Puis en saisir une.
Il semblait tellement absorbé, tellement exalté, quand il brandissait sa lame.
Par moments, on aurait dit qu’il dansait des épaules en combattant.
À quel point devait-il s’amuser pour avoir l’air aussi heureux ?
Forcément, cela déteignait sur les autres.
Depuis leur rencontre avec le chevalier, les progrès d’Enkrid étaient devenus un aiguillon pour eux tous.
Leur niveau martial dépassait déjà celui de la plupart des écuyers.
Et ils s’étaient encore davantage entraînés.
Dès que Rem et Audin avaient appris l’existence de ce chevalier, ils avaient compris qu’ils ne pouvaient plus se battre à moitié pour plaisanter.
Sinar avait réagi de même.
« Plus profond. »
Elle s’était plongée dans l’art de l’épée.
Ce qu’elle avait cru achevé ne l’était pas du tout.
Il n’y avait pas de fin.
Elle avait corrigé sa façon de penser.
À présent, elle devait continuer d’avancer avec son épée.
Dunbakel et Teresa étaient-elles différentes ?
Certains avaient progressé, d’autres avaient enfin fait usage de la puissance qu’ils dissimulaient.
Grâce à cette manière de se battre, même les endroits surnommés Terres Maudites de bas niveau — impossibles à purger sans un ordre de chevalerie — n’avaient pas tenu une journée entière.
La Forêt Grise était immense, et pourtant, il en avait été ainsi.
Selon Kraiss, il aurait normalement fallu au moins deux compagnies combattant pendant dix jours et acceptant des pertes pour venir à bout de ce champ de bataille. Au lieu de cela, ils l’avaient nettoyé en une seule journée.
Un bon nombre de monstres s’étaient enfuis en cours de route, mais il était impossible de les poursuivre tous jusqu’au dernier.
« On a fini, maintenant ? »
Rem secoua le sang noir de sa hache et posa la question.
Enkrid secoua la tête.
« Puisqu’on est dehors, autant tout terminer avant de rentrer. »
Ce n’était pas le plan initial de Kraiss.
« Mieux vaut s’en occuper une zone à la fois.
Il n’y a pas urgence. »
Elle avait aussi dit ça.
Deux autres menaces, de niveau Terre Maudite de bas niveau, se trouvaient dans les environs.
Le plan de Crang consistait à en purger une, à rentrer se réapprovisionner et se reposer, puis à s’attaquer à la suivante, une par une.
Enkrid avait changé le plan.
Puisqu’ils étaient déjà sortis, autant faire toute la boucle et rentrer ensuite.
Il n’y avait aucune raison d’hésiter.
Des cadavres de Goules jonchaient les alentours.
Celles qui avaient survécu ne pouvaient pas approcher de ce groupe.
Elles étaient trop occupées à fuir.
« On y va. »
Enkrid prit la tête, et les autres le suivirent.
Ils se dirigèrent droit vers la sortie de la forêt.
En chemin, Enkrid allait d’un compagnon à l’autre, occupé à discuter.
« C’était quoi, cette technique d’épée, tout à l’heure ? »
Il commença par rejoindre Rem.
« De quoi tu parles ? »
« Quand tu as frappé avec la masse, tu t’y es pris différemment de d’habitude. »
« Tu veux apprendre ça aussi ? »
Rem alla droit au but.
Il avait raison.
Enkrid voulait l’apprendre.
Sans répondre, Enkrid attendit la suite.
La réponse était évidente, de toute façon.
Rem fixa les yeux bleus d’Enkrid.
Ils étaient francs et limpides.
Des yeux où se lisait une volonté brute.
Était-ce de la cupidité poussée trop loin, ou ce salaud était-il simplement cinglé ?
Rem opta pour la seconde réponse et se lança dans ses explications.
« Quand tu manies une arme, la force de destruction varie selon l’endroit où tu places ton axe.
C’est encore plus important quand tu tiens une arme contondante.
Je te l’ai déjà dit : chaque type d’arme a sa propre méthode. »
Enkrid sursauta, surpris.
Rem se mit soudain à expliquer les choses avec clarté.
« Possédé ?
Un esprit maléfique ? »
« Quoi ? »
« Pourquoi est-ce que tu expliques si bien ? »
« Putain, quoi. »
Rem lui décocha soudain un coup de poing. Enkrid le bloqua et dévia son attaque. Une petite échauffourée s’ensuivit, mais personne ne ralentit l’allure.
Après avoir rapidement repassé en revue ce qu’il avait entendu de Rem, Enkrid rejoignit Audin.
« Cette technique d’arrêt et de frappe… »
« Le contrôle de la force.
Je connais mieux les coups de poing, mais tenir quelque chose dans sa main n’efface pas la technique.
Il faut mêler la lourdeur à la vitesse, puis libérer toute sa puissance au moment précis de l’impact.
Tu dois contrôler la force de ta prise et maîtriser à volonté la détente et la tension de tout ton corps. »
« La lutte de style Valaf ? »
« Juste une technique d’arme. »
Enkrid comprit qu’Audin dissimulait quelque chose derrière ce « juste ».
Il n’insista pas.
Qu’importait le nom ?
« Comment travailler le coup de main ? »
« En répétant.
Nous nous y mettrons après être rentrés. »
Cela suffisait.
Tant qu’il pouvait apprendre, rien d’autre ne comptait.
Ensuite, il demanda à Dunbakel comment se battre avec un corps de Peuple-bête, mais ses explications furent encore plus confuses que celles de Rem.
Au moins pour aujourd’hui, Rem ressemblait à un assistant instructeur d’académie.
En réalité, ses explications n’avaient pas été si bien formulées, mais elles avaient tout de même produit cet effet.
Tout était relatif.
« Pourquoi tu me fixes ? »
Après avoir écouté les explications absurdes de Dunbakel, Enkrid se retourna et Rem lui posa la question.
« Esprit maléfique, va-t’en. »
Ce n’était pas Enkrid.
C’était Dunbakel.
Elle avait vu Enkrid et Rem se chamailler tout à l’heure et semblait avoir eu quelque chose à leur dire.
Les Peuples-bêtes résistaient mal à leurs envies.
Quand ils avaient envie de faire quelque chose, il leur fallait le faire, sans quoi cette envie continuait de les ronger.
Si une Grenouille suivait un désir unique et concentré, les Peuples-bêtes se laissaient entraîner par l’envie qui leur prenait sur le moment.
Naturellement, cela finissait souvent mal.
Cette fois ne fit pas exception.
Dunbakel ne put résister à l’envie de le dire.
« Ah, ça y est.
Une hache.
Prends-la sur le front, juste là. »
Rem déclara, d’un ton étrangement raffiné, qu’il allait lui planter une hache dans le front. Enkrid le surveilla donc de nouveau.
Pour vérifier si une aura étrange se dégageait de lui.
« Il n’y a pas d’esprits maléfiques, mes frères et sœurs. »
Audin prononça ces mots en observant la scène.
Rem n’abattit pas réellement sa hache.
« Quand on sera rentrés, on fera que s’entraîner au combat, sans arrêt.
Ouais, faisons ça. »
Enkrid apaisa les choses, puis demanda à Dunbakel de lui expliquer autre chose.
« Il faut bien courir et bien s’ancrer au sol. »
Ce fut la réponse de Dunbakel quand il lui demanda comment manier un cimeterre.
Enkrid ne paniqua pas.
Ça lui allait.
Il savait écouter.
Après plusieurs séries de questions et de réponses, il parvint à une conclusion.
Un art de l’épée qui s’appuyait sur les pieds et tranchait de tout le corps.
Un style fondé sur le mouvement élastique des muscles.
Parmi l’Épée correcte, l’Épée lourde, le Style de l’épée rapide et l’Épée fluide, il partait d’une base proche du Style de l’épée rapide, mais, comme il reposait sur des attaques chargées de poids, il aboutissait à l’Épée lourde.
Voilà à quoi il ressemblait.
« Je ne connais pas son nom.
Je l’ai appris jeune, puis je l’ai perfectionné à ma manière. »
Comme Rem avait largement participé à l’entraînement de Dunbakel, son escrime s’était améliorée au point d’en être méconnaissable.
Enkrid en entendit une partie et en vit une autre.
Cette technique semblait valoir la peine d’être apprise.
Ce n’était pas le genre de technique qu’on pouvait apprendre avec des mots seulement.
Enkrid reprit sa marche.
« Y a-t-il quelque chose chez moi que tu convoites aussi ? »
C’était Teresa.
Depuis un moment déjà, il voulait apprendre à manier son bouclier et son épée.
Une fois de retour, il ne serait pas idiot de se procurer un bouclier et de s’y mettre.
« Qui cherche à apprendre trouve un chemin.
J’ai appris cette phrase en observant le capitaine. »
C’était Teresa.
Elle citait les Écritures et, à force de suivre Audin partout, elle avait même adopté ses tournures de phrase.
« Un bouclier sert à parer, mais bien utilisé, il devient une excellente arme contondante. »
Teresa expliqua les choses clairement.
Enkrid trouva cela rassurant.
Tout en discutant et en avançant, il consulta la carte et constata qu’ils étaient arrivés à leur prochaine destination.
Un marécage s’étendait devant le groupe.
« Des insectes ? »
demanda Dunbakel.
Enkrid acquiesça.
Le marécage vert pâle regorgeait de plantes médicinales.
Des plantes en touffes et des plantes aquatiques y poussaient côte à côte, tandis que les amphibiens et les reptiles y abondaient.
« Une bonne terre. »
Sinar, qui avait soupiré dans la forêt, avait maintenant les yeux brillants.
Elle s’y connaissait en poisons et en remèdes.
Pour quelqu’un comme elle, ce marécage avait une valeur immense.
C’était pourquoi Kraiss avait défendu avec passion la nécessité de reprendre ces terres.
« Nous devons reconquérir ce marécage.
Nous ne pouvons pas laisser les Créatures démoniaques s’en emparer.
C’est forcément le vœu le plus cher de tous ceux qui sont nés sur cette terre et qui la considèrent comme leur foyer ! »
Un discours enflammé et éhonté.
« Un habitat de plantes indigènes ? »
« Oui ! »
Kraiss ne faisait même pas semblant d’être passionné.
« Si nous ne récupérons que cet endroit, nous pourrons créer autre chose qu’un comptoir commercial : nous pourrons aussi produire des spécialités locales.
Il nous faudra juste enlever quelques alchimistes compétents quelque part. »
Elle parlait d’enlèvement, mais elle allait simplement les attirer et les faire venir.
Débusquer des gens était l’un des talents de Kraiss.
Débusquer des choses aussi.
Ce n’était pas pour rien qu’on la considérait comme la marchande à tout faire de l’unité.
Le marécage s’étendait juste devant eux.
Le problème, c’était que quelqu’un s’était déjà emparé du territoire.
« Y a vraiment trop de ces saloperies d’insectes. »
grommela Rem.
Ces insectes étaient les maîtres des lieux.
Il existait une quantité innombrable d’espèces de monstres.
Celle-ci en faisait partie.
Des Créatures démoniaques insectoïdes.
Viiiiiiiiing !
Le bourdonnement des ailes leur vrilla les oreilles.
La main de Sinar se posa sur Naidhl.
Des dizaines de mouches, chacune longue d’environ une phalange, foncèrent droit sur eux.
Des Mouches vampires.
Naidhl fut dégainée, et les mouches furent tranchées en même temps que l’espace.
Ni rapides ni lentes, ses frappes s’enchaînaient avec fluidité, sans la moindre pause.
Cette série de coups était d’une finesse sans précédent.
Fiu, fiu, fiu. Le chant de la lame elfique résonnait sans cesse.
Elle avait déjà fait preuve de cette maîtrise contre les Goules, mais elle était encore plus impressionnante à présent.
Son épée, qui semblait appartenir à une branche de l’escrime elfique, affichait une finesse extrême.
Enkrid se dit qu’avec une telle précision, elle pourrait sûrement lever les filets d’une feuille.
Et c’était vrai.
Dans son escrime, arracher de minces couches de feuilles faisait partie des exercices de base.
La lame claquait, se courbait, tapotait, tranchait et repoussait ; elle fendait, broyait, découpait et transperçait les corps des insectes avec une précision absolue.
Après avoir fait tomber des vagues d’insectes, Sinar se retourna.
« Si tu n’es pas sûr de toi, tu ferais mieux de battre en retraite.
Mon fiancé peut se cacher derrière moi. »
L’elfe impassible, d’une beauté qui dépassait l’entendement humain, prononça ces mots.
« Tu as pris des médicaments ? »
À ces mots, Rem se gratta l’oreille.
« Puisque le Seigneur veille sur nous, peut-être nous demande-t-il de lui envoyer jusqu’aux plus petites créatures. »
Audin répondit par une prière.
Dunbakel leva ses griffes et se mit à embrocher les insectes pour les tuer, au lieu d’utiliser son cimeterre.
Les Mouches vampires étaient agaçantes.
Une seule piqûre pouvait leur faire aspirer dix fois plus de sang qu’une sangsue ordinaire.
Elles n’étaient pourtant pas difficiles à éliminer.
Même de simples marchands pouvaient les éviter ou les tuer s’ils avaient assez de sang-froid.
Avec plusieurs couches de vêtements en cuir épais, on pouvait s’en protéger.
Bien sûr, si l’on était capable de les embrocher ou de les tuer d’un coup de griffe dès qu’on les voyait, nul besoin de vêtements épais.
Même Teresa, qui semblait la plus lente, savait écraser les insectes en faisant tournoyer son bouclier par petits arcs.
Enkrid s’en débarrassa de la même manière, puis vint se placer à côté de Sinar.
La finesse.
Il voyait les trajectoires des insectes sous forme de lignes et tranchait leur point médian pour les tuer.
Frapper sur toute une surface était plus efficace ; il se battit donc ainsi tout en s’adressant à l’elfe près de lui.
« Cette escrime… »
« Je pourrais te l’enseigner comme cadeau de fiançailles. »
« Quand est-ce qu’on se fiance ? »
Il prit la plaisanterie pour une plaisanterie, et le coin des lèvres de Sinar remua.
À peine. Peut-être se releva-t-il un peu.
Puis son expression habituelle revint aussitôt.
« Tu es vraiment avide. »
Quoi qu’elle dise, son désir d’apprendre ne faiblissait pas.
Son regard, lui aussi, restait droit.
Il ne réclamait pas de secrets interdits.
Les bases lui suffisaient.
Il connaissait ses lacunes.
Il savait comment progresser.
Enkrid était un chercheur animé par la faim.
Il voyait la direction que lui indiquait son désir, et voulait la suivre.
Pourquoi avait-il commencé à créer de nouveaux styles d’escrime ?
Parce qu’il avait appris, pratiqué et observé.
Il continuait de faire la même chose.
« Le voilà. »
Sinar lui promit de lui enseigner sa technique à leur retour, puis regarda droit devant elle.
Elle — non, tout le groupe — vit le roi du marécage apparaître.
Un monstre cinq fois plus grand qu’un frelon, doté de six ailes et de dents acérées.
Une sorte de dard d’abeille pendait sous lui. Son abdomen était gonflé, et sa bouche s’ouvrait jusqu’aux deux côtés de sa tête.
Il s’appelait Bell.
Ttiririririr.
Le battement de ses ailes retentit dans les environs.
Cet insecte glaçant chargea, suivi d’un essaim de créatures semblables.
Elles se déplaçaient en groupe.
Cette masse formait une seule unité.
Elles étaient bien plus retorses que les Goules.
Pouf-bou-bou-boum !
Elles éclatèrent et moururent en chargeant.
La plus grosse, le roi, périt sous une pierre lancée par Rem.
« Cette fois, c’est bien moi qui l’ai tué, non ? »
Il se retourna en disant cela, peut-être toujours en compétition avec Audin.
Audin sourit doucement.
Enkrid avait cru que cet ours obsédé par la religion allait le laisser gagner.
Il s’attendait à une phrase du genre : « Comme tu voudras. »
Ce n’était pas son genre ?
« Je ne l’ai pas vu. »
Oups.
Enkrid faillit trébucher en plein combat.
Il ne tomba pas.
Il transforma plutôt son faux pas en une enjambée vers l’avant.
D’un bref coup horizontal, il tua deux insectes en les écrasant avec le plat de sa lame. Son erreur ne créa donc pas de véritable ouverture.
« Au moins, mens de façon convaincante. »
« Je ne mens pas, je ne l’ai pas vu.
Mon frère. »
Audin était lui aussi un membre incontournable de la Compagnie des Fous.
Enkrid s’en moquait.
Ce n’était pas en discutant qu’on changerait des hommes comme eux.
« On y va. »
Et Enkrid se rendit finalement jusqu’à la troisième Terre Maudite de bas niveau.
C’était la dernière zone de patrouille.
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