Chapitre 310
WE TRIED TRANSLATIONS
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
Discord : https://dsc.gg/wetried
UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 310 : Qu’a fait Abnair ?
= = =
Abnair avançait lentement, mais sa marche n’avait rien d’une promenade.
En réalité, il était extrêmement occupé.
Comme un cygne : gracieux à la surface, mais qui battait frénétiquement des pattes sous l’eau.
Il avait quantité de préparatifs à mener, à commencer par la sorcellerie.
C’était plus de travail que d’édifier une forteresse de montagne à mi-pente.
Voilà la stratégie qu’Abnair avait préparée.
« Nilf, va empiler des pierres ici. »
« Construis un mur. »
Il tapota la carte en parlant, et son subordonné acquiesça.
« Ce calendrier est infernal. »
« Au lieu de jacasser, bouge-toi. »
Il envoya d’abord son commandant le plus loyal.
Nilf était méticuleux ; il s’en chargerait.
Ensuite, il déplaça une partie de ses forces sous le couvert d’une unité de reconnaissance qui, en vérité, tenait plutôt des troupes du génie de combat.
Elles bâtirent des murs entre les monticules.
Le mur sur lequel Enkrid était tombé.
Puis, tout en maintenant la cadence de la force principale, il fit sortir d’autres unités et les envoya à leur tour.
Empiler des pierres pour construire des murs, creuser le sol et poser des pièges ne se faisait pas en un jour.
Il n’était pas nécessaire d’agir à grande échelle.
Le but était seulement de capturer quelques soldats d’élite.
Trois au maximum, deux, voire un seul au minimum.
Il devait calculer les variables, prévoir la situation et agir en conséquence.
C’est exactement ce que fit Abnair.
Depuis son enfance, on le disait brillant.
Et qu’est-ce qui se cachait à la racine de cette brillance ?
Ceux qui le connaissaient citaient l’audace parmi ses plus grandes qualités.
Autrement dit, il osait frapper là où personne ne s’y attendait.
« Tu as l’air un peu fou. »
« Tu ne manques pas d’audace, c’est sûr, mais tu ne fais que parler de stratégies impossibles à mettre en œuvre. »
Ce genre de remarque revenait souvent quand il étudiait la stratégie et la tactique auprès de son maître.
Son condisciple n’avait pas tort.
Les stratégies d’Abnair étaient audacieuses, mais peu réalistes.
Mais si elles pouvaient être mises en œuvre ?
C’est là que brillait sa deuxième qualité.
Il était méticuleux.
Même pour chasser un seul lapin, il préparait un deuxième piège, puis un troisième.
Il n’hésitait pas à mobiliser des ressources démesurées, du moment qu’il obtenait ce qu’il voulait.
Et il l’obtenait toujours.
« Ce n’est pas juste une perte, ça ? »
« On ne tire d’un lapin qu’un peu de peau et de viande. »
« Mais tu as dépensé plus que tu ne gagneras. »
Son condisciple le réprimanda encore.
C’était le genre de remarque de quelqu’un qui ne voyait pas plus loin que le bout de son nez.
Abnair, lui, raisonnait autrement.
« J’ai pris l’habitude de tout préparer dans les moindres détails. »
Il balaya la remarque, mais il n’avait jamais eu les yeux rivés sur le seul lapin qui se trouvait devant lui.
Les pièges disposés dans le terrain de chasse pouvaient servir de nouveau.
Il suffisait de rabattre les lapins par là.
Dès la chasse suivante, attraper des lapins devenait deux fois plus facile.
Ce n’était donc pas du gaspillage.
Si l’on ne regardait qu’un ou deux lapins à l’instant présent, on pouvait le croire. Mais ses préparatifs permettraient aussi d’attraper des cerfs.
Si l’entretien était régulier, il pourrait faire plusieurs prises intéressantes avant l’été.
La minutie, alliée à la construction d’un plan cohérent : c’est ainsi que naissaient les stratégies d’Abnair.
Bien sûr, il ne pouvait pas expliquer tout cela.
Ce fameux condisciple était un noble, issu d’un clan lié à Ekins, le camp qui soutenait la famille royale.
Si la Famille Hurrier était le corps d’Azpen, Ekins en était la tête.
Abnair était né dans le peuple.
Il savait vite jauger l’ambiance et bien évaluer les situations.
Même si les choses en étaient là, les circonstances pouvaient changer à tout moment.
Il avait aussi de l’ambition.
Depuis l’enfance, il était malin et savait saisir ce qu’il convoitait.
C’était un homme qui avait toujours obtenu tout ce qu’il avait voulu.
Il lui arrivait rarement de se lancer et d’échouer.
Il avait de bonnes raisons d’être sûr de lui.
Son maître n’avait qu’un talent moyen, mais c’était un noble au cœur tendre ; Abnair avait choisi de se mettre à son service pour cette même raison.
Là encore, minutie et audace s’étaient parfaitement accordées.
Il s’était attiré l’inimitié d’une bande de vagabonds, puis s’était arrangé pour que son maître le voie les combattre sur la route qu’il devait emprunter.
Rien n’était dû au hasard, mais son maître avait cru à un signe du destin.
« Suis-moi. »
« Une vie meilleure que celle-ci t’attend. »
« Oui. »
Cette rencontre avait été calculée.
Par la suite, Abnair avait poursuivi sa propre voie.
Depuis l’enfance, il n’avait voulu qu’une chose.
« Pourquoi Azpen devrait-il se contenter d’être un duché ? »
Il voulait un pays plus puissant, doté d’une plus grande force nationale.
Azpen pouvait le devenir.
C’était certes un duché, mais il possédait un ordre de chevaliers et une puissance militaire digne d’un royaume.
Même si Naurillia, sa voisine, posait problème.
Azpen n’avait qu’un seul ennemi, Naurillia ; mais Naurillia en avait bien d’autres qu’Azpen.
Il voulait prouver sa propre valeur.
À cela se mêlait le souhait de son maître, qui avait sincèrement pris soin de lui et l’avait aimé depuis son enfance.
Abnair était humain, lui aussi, et l’affection l’avait façonné.
« J’aime ce pays. »
« Mon fils. »
L’homme qui, finalement, l’avait pris pour fils.
Un homme qui connaissait peu la politique, mais qui aimait sa patrie.
Un homme qui continua de lui témoigner son affection, même après avoir compris qu’il avait été dupé.
C’était son maître et son père.
Son ambition entreprenante et l’influence de son maître.
Abnair avait su équilibrer les deux et en faire des armes.
Il ferait ses preuves sur cette terre.
Et, ce faisant, il réaliserait une partie du rêve de son maître et père.
Voilà pourquoi Enkrid devait mourir.
À Azpen, personne n’avait observé Enkrid d’aussi près qu’Abnair.
Il l’avait étudié presque avec obsession.
Il en avait conclu qu’Enkrid et son unité deviendraient une menace majeure pour Azpen et pour son propre rêve.
Un futur chevalier.
Ou peut-être davantage.
Sa méthode différait de celle de Kraiss, mais leurs prédictions aboutissaient à des conclusions très proches.
En particulier, ils estimaient tous deux très haut le potentiel futur d’Enkrid.
Kraiss avait aussi prévu de faire entrer Enkrid dans le salon qu’il comptait fonder, mais, dans l’ensemble, son projet se dessinait de la même manière.
Un chevalier, hein.
À s’en tenir aux probabilités, il existait quantité de raisons plus raisonnables que celles de Kraiss pour l’affirmer.
Bien sûr, il ne pouvait pas le dire à la famille royale.
On aurait trouvé cela absurde.
Mais si, malgré une chance sur mille, voire sur dix mille, un chevalier naissait dans les confins de Naurillia ?
Et si ce chevalier apparaissait juste à la frontière d’Azpen ?
Un seul chevalier suffisait à modifier la puissance militaire d’un pays.
L’apparition d’un chevalier ennemi ne pouvait être qu’une mauvaise nouvelle.
Il le tuerait donc.
Abnair avait conçu une formation appelée Sceau triangulaire.
Trois monticules et des structures artificielles.
Pour gagner une guerre, il fallait faire du terrain un allié.
Abnair avait fait exactement cela.
Il avait modifié le terrain à l’aide d’ouvrages artificiels pour le rallier à sa cause.
Il s’était assuré l’appui de la terre et du ciel.
Puis il y avait mêlé la sorcellerie.
Il avait voilé le ciel pour empêcher l’ennemi de s’orienter.
C’était plus facile que le Brouillard d’Annihilation.
Il n’avait donc pas besoin de beaucoup de sorciers, même si cette seule tâche les épuisait.
Cette prouesse n’était possible que parce qu’il fallait la maintenir moins d’une journée, au moment précis où elle était nécessaire.
Sans cela, il n’aurait même pas envisagé de recourir à la sorcellerie.
En d’autres termes, Abnair s’était servi de ses calculs pour pousser ses adversaires vers l’intérieur, puis les avait temporairement aveuglés grâce à la sorcellerie.
Il était certain de pouvoir les piéger de cette façon.
Et c’est exactement ce qui arriva.
Il avait enfermé sa proie dans une prison naturelle, puis y avait déversé plus d’un millier de soldats.
Était-ce une manière efficace de combattre ?
Bien sûr que non.
Pas le moins du monde.
Mais cela pouvait bel et bien tuer cette cible précise.
Et empêcher sa proie de s’échapper, quoi qu’il arrive.
Utiliser vingt pièges et cinq chasseurs pour attraper un lapin.
Et si ce lapin devait un jour se transformer en Créature démoniaque furieuse, courant partout avec une lame dans la gueule ?
Était-ce du gaspillage, ou non ?
Abnair estimait que non.
Il envoya bientôt plus de dix messagers à la suite et transmit ses ordres aux porte-étendards.
« Déplacez les étendards blancs ! »
Chaque cavalier portant un étendard servait à transmettre ses ordres.
Il avait choisi cette méthode parce qu’au sein d’une véritable prison, même les signaux de tambour ne devaient pas être entendus.
Ainsi, la formation du Sceau triangulaire fut achevée.
Un côté du triangle était constitué d’un mur bâti de main d’homme.
Les deux autres reposaient sur la sorcellerie et la magie.
Le troisième côté était formé par un millier de soldats.
Même un chevalier ne pouvait pas s’en tirer facilement.
Voilà le piège qu’Abnair avait préparé.
* * *
Le Batelier posa une question.
Une lanterne violette oscillait au-dessus de la rivière sombre.
Dans sa lumière violette vacillante, une ombre se penchait, se courbait, puis se redressait.
« Tu n’as pas apprécié ? »
Le Batelier posa de nouveau la question.
Son visage se dévoilait à présent par brefs éclairs.
Tout en le regardant, Enkrid ne répondit pas.
Le Batelier attendit une réponse.
Mais elle ne vint pas.
Le temps passa.
Dans le monde de l’esprit, on ne pouvait pas sentir le temps s’écouler, et pourtant…
Le Batelier savait que leur rencontre allait bientôt prendre fin.
Un instant plus tard, sous ses yeux, le corps d’Enkrid se mit à se désagréger comme des grains de sable.
Il quittait le monde intérieur pour regagner le monde extérieur.
La répétition du jour.
Enkrid, qui se dispersait en particules, emplissait le regard du Batelier.
Au moment de partir, il ouvrit la bouche.
« Ah. »
C’était étrange.
Comme s’il venait seulement de remarquer le Batelier.
Ne répondait-il pas parce qu’il n’avait rien à dire, ou parce qu’il l’avait ignoré ?
Quelque chose remua en lui, mais le Batelier l’ensevelit au fond de son cœur.
Il n’était plus celui qui avait autrefois traité Enkrid de bâtard.
« Je te le redemanderai la prochaine fois. »
Seules les paroles du Batelier demeurèrent là où Enkrid avait disparu.
* * *
Enkrid n’avait pas eu le temps de répondre.
Jusqu’à l’instant précédant sa mort, ou jusqu’à la mort elle-même.
Jamais il n’avait accepté la mort comme une certitude immuable.
Malgré tout, il emmagasinait instinctivement dans sa tête tout ce qui se passait autour de lui.
C’était devenu une habitude.
Une habitude qui l’aidait à analyser la situation et à se préparer pour le lendemain.
Il s’était passé beaucoup de choses, bien plus d’une ou deux.
Les informations qui affluaient dans son esprit, celles qu’il mémorisait naturellement, celles qu’il retenait, celles dont il avait besoin.
Il triait, encore et encore.
Pourtant, il y en avait trop.
À mesure qu’il rassemblait les informations, des questions lui venaient naturellement.
Avaient-ils vraiment déployé autant de soldats pour capturer un seul homme ?
Il l’ignorait.
La raison avait-elle de l’importance, pour l’instant ?
Il devait accepter ce qui s’était passé et trouver un moyen de s’en sortir, pas s’attarder là-dessus.
Après avoir écarté cette question fugace, Enkrid repassa les événements à rebours.
Alors qu’il fouillait ses souvenirs, il entendit un bruissement.
Il avait senti une présence dès qu’il avait ouvert les yeux ; c’était donc normal.
Le même événement qui se répétait.
Il avait trop peu de temps pour faire le point.
À peine revenu à lui, il devait déjà combattre.
Pourtant, la situation n’était pas désespérée.
Elle restait floue.
Enkrid n’y voyait pas un obstacle infranchissable.
Avec un jour de lutte acharnée supplémentaire, il pourrait comprendre dans les grandes lignes ce qui se passait autour de lui.
Deux jours tout au plus, et il aurait terminé ses calculs.
Il pouvait surmonter cette journée.
Il avait échappé au danger d’innombrables fois.
Comme lorsqu’il avait combattu Retsha des Vignes de Rose, le lycanthrope et les troupes d’élite d’Azpen.
Comme lorsqu’il avait taillé sa route à travers une meute de Gnolls.
Comme lorsqu’il s’en était pris pour la première fois à ce maniaque de l’estoc.
Certaines choses changeaient, d’autres non.
Le cadre général restait le même.
Ainsi, sa première expérience lui avait déjà révélé les mouvements de l’ennemi.
Avait-il vraiment besoin d’un deuxième « aujourd’hui » ?
Ce n’était donc pas un obstacle infranchissable.
Comparé à toutes les répétitions précédentes, celle-ci serait ridiculement facile.
Enkrid s’avança.
Et s’il partait dans une direction complètement différente de la veille ?
Il devait bien y avoir un côté dégagé.
Ils n’avaient tout de même pas déployé des forces équivalentes à un bataillon pour le capturer, lui seul.
Pour donner directement la conclusion, c’était exactement ce qu’ils avaient fait.
La même lutte se répéta.
La journée de la veille recommença.
« Je m’appelle Cent. »
Enkrid fut un peu surpris.
Il avait couru dans une direction différente de la veille, mais le même homme lui barrait la route.
Pourquoi ?
La journée se répétait.
S’il ne bouleversait pas lui-même les événements avec assez de force, rien ne changeait.
Son bras le lançait, son épée était brisée et il tenait à la place un gladius.
Le combat n’avait pas duré longtemps, mais l’homme nommé Cent lui avait barré la route et tout compliqué.
Grâce à l’Épée du Serpent, la première technique qu’Enkrid avait créée dans son propre style, il para, détourna les coups, puis trancha les doigts de son adversaire.
Tac-tac-tac !
Sa lame heurta la garde de l’épée ; du sang et des doigts volèrent dans les airs.
Une ouverture se présenta.
Dès qu’il l’aperçut, son corps réagit par instinct.
Ce n’était pas tout à fait de la Volonté, mais ce qu’il avait appris en croisant le fer avec Lykanos n’avait pas disparu.
Ce n’était pas le Sens de l’esquive, mais des réflexes délibérés.
« Ghh ! »
Il enfonça la pointe de Spark dans la gorge de l’homme qui étouffait son cri.
Briser les doigts avec le gladius, puis enchaîner avec Spark : le tout forma presque un seul mouvement.
C’était aussi rapide que naturel.
Il frappa d’estoc.
Quand il retira sa lame, un flot de sang jaillit du cou de Cent.
« Grrrk. »
Les cordes vocales transpercées, l’homme se prit la gorge à deux mains.
Le sang coulait aussi de ses doigts sectionnés.
Il s’effondra face contre terre.
« Évitons de nous revoir. »
Enkrid prononça ces mots et souleva le cadavre de Cent.
Il leva le corps de la main gauche comme un bouclier, et des carreaux vinrent se ficher dans le mercenaire.
Boum, boum, boum !
Ils continuaient d’affluer, sans fin.
Il y en avait vraiment beaucoup.
Il ne comprenait toujours pas pourquoi ils étaient si nombreux.
Après cela vinrent les flèches, les carreaux d’arbalète, les lances, l’Infanterie lourde, les hommes de la Famille Hurrier et les mercenaires qui savaient vraiment se battre.
La même ruée que la veille s’abattit de nouveau sur lui.
Il tint bon, juste assez, puis courut sur le côté, mais d’autres hommes lui barraient déjà le chemin.
« Sacré dur à cuire. »
« Fais attention. »
Ils étaient quatre.
Aux yeux d’Enkrid, ils ressemblaient à des combattants médiocres, maladroitement emmitouflés dans des gambisons d’hiver.
Son impression était juste.
Ils n’étaient que passables à l’arme blanche.
Mais ils maîtrisaient autre chose.
Des sorts.
C’étaient eux qui lui avaient barré la route alors qu’il fuyait le long du ruisseau.
Enkrid regretta de ne pas avoir emporté ses Dagues sifflantes.
Non, même s’il avait tout emporté…
À présent, il aurait déjà tout épuisé.
Chaque endroit où il tentait d’esquiver était protégé par une embuscade ennemie, et chaque direction qu’il prenait se heurtait à des troupes qui lui barraient le passage.
Il avait l’impression que des fantômes se jouaient de lui.
Voilà le résultat de toute cette course.
« Serrez les rangs et encerclez-le. »
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