Chapitre 279
NOUS AVONS TENTÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
Discord : https://dsc.gg/wetried
UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 279 : La Lame Noire excelle dans l’intrigue (1)
= = =
« Lance. »
À peine Enkrid eut-il parlé que Jaxon lança sa main.
Il n’avait pas le temps de se soucier du sifflement dans l’air.
À sept pas devant lui, le sournois chat sauvage aux cheveux roux lança une pierre. Ce qui n’avait été qu’un minuscule point enfla soudain sous ses yeux.
En concentrant son attention, il saisit la trajectoire de la pierre.
Il pivota pour l’éviter, mais une autre pierre apparut juste à l’endroit qu’il venait de quitter.
Une technique de lancer qui occupait l’espace avec un décalage dans le temps.
Le corps d’Enkrid se tordit par instinct.
Il pivota sur son pied gauche, ramena son corps vers la droite et vrilla la taille dans le sens opposé.
Le mouvement était vraiment bizarre.
En prenant appui sur la torsion de sa taille, il se baissa et roula vers l’avant, esquivant toutes les pierres.
« Tu n’étais pas censé esquiver sur place ? »
Cette voix monocorde lui parvint aux oreilles.
« J’y arriverai. »
Peut-être pas tout de suite, mais à force de répétitions, il y parviendrait. Inutile d’entrevoir l’avenir pour le savoir.
À force d’avancer, on dépassait les jalons et on atteignait sa destination. Il l’avait prouvé par son corps et appris au fil de sa vie.
Enkrid répondit calmement. Il se releva et épousseta ses vêtements.
La lumière bleue de l’aube s’effritait sous le soleil levant et virait à l’orange et au jaune.
C’était le petit matin, l’heure où tout le monde se réveillait.
Comme s’ils s’étaient donné le mot, tous les hommes de la compagnie sortirent pour regarder Enkrid et Jaxon.
Chacun avait une expression différente.
Emmitouflé dans une fourrure chauffée, Rem avait l’air de vouloir demander de quelle coutume natale relevait cette folie à l’aube, par un froid pareil.
Audin affichait un sourire ravi.
Ragna regardait sans rien laisser paraître, tout en faisant lentement rouler son poignet.
Teresa était absente, de service, et Dunbakel regarda Rem, puis Enkrid, avant de secouer la tête.
Elle voulait imiter Enkrid, mais si elle demandait à Rem de s’y mettre, il avait tout l’air du genre à lui lancer une pierre pour lui fendre le crâne. C’était ce qu’elle laissait paraître.
Enkrid ignora tout cela et se plongea dans ses pensées.
Il réfléchissait à la question depuis deux mois, en marchant, en courant et en combattant.
Le Sens de l’esquive est un réflexe qui naît dans l’inconscient.
La vue, l’ouïe, le toucher, le goût et l’odorat. Voilà les cinq sens.
Le Sixième Sens les écrasait tous ensemble et aboutissait à une conclusion avant même qu’on puisse suivre le processus.
L’intuition, c’était comprendre sans passer par les sensations, l’expérience, les associations, le jugement ou la déduction.
Le Sens de l’esquive était une technique née de l’intuition, dans le domaine du Sixième Sens.
Jusqu’ici, il avait cru que cela suffisait.
Non.
La réflexion était l’habitude d’Enkrid, et tout ce qu’il était.
Il réfléchissait, et voyait la voie qu’il devait suivre.
Comme toujours, elle était semée d’embûches. Accidentée et dangereuse. Une voie pareille à l’ascension d’une falaise abrupte.
Malgré tout, il savourerait chaque pas.
Dans le domaine de la conscience.
Lire la trajectoire de chaque pierre lancée, l’esquiver et y ajouter un mouvement délibéré.
Cela préparait le mouvement suivant.
Ce qu’il avait appris du Style d’épée correcte sans nom, ce qu’il avait acquis par l’expérience, ce qu’il avait compris en observant Jaxon se préparer.
Voilà la conclusion à laquelle il était parvenu en réunissant tout cela.
« Encore. »
Son objectif était d’esquiver sur place toutes les pierres lancées à courte portée et de mettre à l’épreuve sa vitesse de réaction.
Bien sûr, il ne faisait pas que ça.
Ensuite, il y avait Audin.
« Frère, tu aimes vraiment souffrir. »
« Pourquoi tu dis ça avec un sourire pareil ? »
« Parce que le Seigneur a dit qu’on ne pouvait parler d’épreuve sans avoir soi-même parcouru ce chemin. »
Enkrid interpréta à sa façon les paroles du colosse, fanatique religieux.
À ses oreilles, cela sonnait comme : Je suis tellement heureux de pouvoir te battre à moitié à mort pendant l’entraînement.
Enkrid lui rendit son sourire.
S’il parcourait le chemin de l’épreuve et trouvait un fruit au bout, qu’il soit doux ou pourri, cela lui suffirait.
Pour un homme qui avançait sans cesse, même sur place, le plus petit résultat avait de la valeur.
Un fruit sucré, un fruit acide, un fruit restait un fruit.
Audin en fut lui aussi très satisfait.
Il s’était exprimé de manière détournée, et pourtant, même après avoir entendu parler de le battre à moitié à mort, Enkrid souriait toujours.
« Commençons. »
Audin enseigna à Enkrid l’entraînement par renforcement partiel.
C’était une méthode avancée de la Technique d’isolement, un véritable chemin d’ascèse.
Jusqu’alors, il avait assoupli son corps en étirant chaque articulation séparément.
Cette fois, il apprit à isoler et à entraîner différentes parties de son corps.
Il divisait la journée en trois : le haut du corps le matin, le bas du corps à midi et les muscles cachés le soir, martyrisant chaque partie à tour de rôle.
« Il y a des muscles qu’on sent et qu’on voit facilement, mais d’autres sont invisibles. Dans la Technique d’isolement, on les appelle les muscles internes. Par exemple, ici. »
Tout en parlant, Audin enfonça brutalement un doigt dans la taille d’Enkrid.
Une douleur atroce, comme si des lames le transperçaient de toutes parts, partit de sa taille et se répandit dans tout son corps.
« Hk. »
La douleur lui arracha un gémissement.
« Exactement. Nous allons entraîner ces muscles. »
Après le Corps renouvelé venait l’étape suivante.
« Corps d’acier. »
Des muscles internes aux muscles externes, il s’entraîna à un niveau proche de la maltraitance. Il roulait, encore et encore.
« Normalement, il faudrait des années pour y parvenir, mais frère commandant de compagnie, vous êtes peut-être vraiment un génie du développement musculaire. L’entraînement physique relève aussi du talent, même si beaucoup l’ignorent. Et c’est fascinant : vos aptitudes physiques étaient clairement médiocres avant, et pourtant, vous en êtes arrivé là. Je dirais que c’est un talent invisible, même à mes yeux. »
Audin n’arrêtait pas de parler, mais Enkrid n’en entendait pas la moitié.
Quand on répétait des levers sur une jambe avec trois pierres attachées ensemble et chargées sur le dos, le bruit extérieur finissait naturellement par s’effacer.
La sueur ruisselait.
La ferveur de l’entraînement venait à bout du froid hivernal.
« Excellent. »
Audin sourit. Enkrid aussi. Ce n’était pas parce qu’une chose était démente qu’elle était forcément mauvaise.
Il y trouvait une joie particulière.
Chaque méthode d’entraînement était intense.
Par exemple, marcher à quatre pattes comme une bête en portant des pierres sur le dos, ou même Audin.
Pour assouplir ses chevilles, il se tenait sur un pied, des pierres attachées dans le dos, et ramassait des pièces de cuivre au sol.
Il répétait tout cela des dizaines, puis des centaines de fois.
C’était douloureux, épuisant et difficile. Il ne pouvait pas relâcher sa concentration. Rien de tout cela ne donnait de résultats du jour au lendemain, alors il aurait facilement pu s’ennuyer.
Mais il continuait. Si on retirait la persévérance à Enkrid, que lui resterait-il ?
Et pour lui, ce n’était pas du tout ennuyeux.
« Je m’y mets aussi ! »
Dunbakel se joignit à lui, mais après cinquante allers-retours à quatre pattes — la Technique d’isolement consistant à marcher sur les mains pour entraîner les muscles —, son visage vira au bleu pâle.
Pourtant, même en laissant la sueur dégouliner sur le sol, Dunbakel tint bon et alla jusqu’au bout.
Chaque fois qu’elle peinait, elle continuait de fixer Enkrid d’un air très étrange, mais ce n’était pas la peine de s’en préoccuper.
Enkrid était trop occupé à revoir et à perfectionner son propre entraînement.
Se rouler et se broyer le corps faisait partie de son quotidien.
Et il ne pouvait pas négliger l’épée pour autant.
Premier principe du Style de l’Épée fluide : une frappe souple n’émousse pas la lame.
Au bout du compte, il continua de perfectionner le jeu d’épée qu’il avait grossièrement baptisé Épée du Serpent.
Ensuite venait le Style d’épée correcte sans nom.
Puis il revenait au Style de l’épée lourde et, pour finir, méditait sur la vitesse et le maniement technique de la lame.
Il perfectionnait ce qu’il possédait, cherchait, aspirait à mieux et répétait tout cela sans fin.
« Rem ! »
Il ne manquait jamais non plus de mettre en pratique ce qu’il avait appris en s’entraînant avec Rem.
« Merde, je suis quoi, une poupée de combat qui se bat dès que tu m’appelles ? Tu me traites comme un golem humain. »
Enkrid fut surpris. Il y avait pensé lui-même, en partie.
Il lisait dans les pensées ?
« Si tu ne veux pas, alors entre dans l’arène. »
Ragna, qui observait en silence, lança ces mots tout en aiguisant son épée sur une pierre à aiguiser.
Frring, ting !
Le voir entretenir sa lame, contrairement à avant, c’était comme regarder un gamin grandir enfin.
« Dégage, espèce de putain de fouine paresseuse, avant que je te fende le crâne à la hache. »
Rem tourna brusquement la tête et lui lança un regard noir. Une journée comme les autres.
« Bien. Maintenant que ma lame est aiguisée, c’est le jour idéal pour la souiller du sang des barbares. »
Ragna saisit son épée, prêt à se lever. À les voir, on aurait dit qu’un affrontement général allait éclater.
« Vous pouvez venir tous les deux. »
Enkrid les provoqua tous les deux.
Rem et Ragna se retournèrent alors vers lui.
Rem cligna des yeux. Ragna se rassit.
Frring, il reprit l’aiguisage.
Une seule phrase avait suffi à interrompre la dispute.
« Tu perdrais. »
Ragna avait parlé sans bouger de sa place.
« D’accord. »
Rem tapa le dos de sa hache contre sa paume et s’approcha.
Ragna se leva tout de même avec son épée, prit place sur un côté du terrain d’entraînement et se mit à s’exercer aux moulinets.
Tantôt lentement, tantôt rapidement.
Enkrid lui jeta un coup d’œil, puis leva silencieusement son épée. Il la saisit à deux mains et se concentra pour lire le centre de Rem.
Épée contre épée, lame contre lame.
L’air froid se fendit entre eux. Autrefois, leur premier duel d’entraînement avait été un caprice de Rem, à peine digne d’être appelé un passe-temps.
Ensuite, il y avait eu des combats à la hache, encore empreints de légèreté.
Mais maintenant ?
Même Rem ne pouvait plus prendre Enkrid à la légère.
C’est un monstre. Un monstre.
Rem se le dit. Si le talent désignait quelqu’un qui repoussait ses limites à force d’efforts, alors le mot « monstre » lui allait à la perfection.
Et cela rendait les choses encore plus amusantes.
Au début, il comptait regarder et voir quand cet homme finirait par craquer. À un moment, il était devenu membre de sa compagnie et, à présent, il se sentait vraiment comme un subordonné de cet homme.
Les miens, là-bas, en perdraient la tête s’ils voyaient ça.
Rem se rappela brièvement ce qu’il avait laissé derrière lui, dans son pays natal. Puis il chassa ces pensées.
Qu’est-ce que cela pouvait bien faire ?
Bientôt, il mit ses deux mains en mouvement et croisa ses haches.
Les lames se rencontrèrent dans un léger salut.
Clong.
Au son des haches croisées, Enkrid bougea.
Il abaissa le haut de son corps et donna un coup de pied vers l’avant. Il se rua aussitôt sur Rem. Celui-ci vit tout. L’audace lui gonfla le cœur et le poussa à affronter son adversaire de front. Son Acuité visuelle dynamique dépassait de très loin celle des gens ordinaires.
Rem pivota sur son pied gauche et abattit une hache vers l’avant.
Fouu !
Normalement, cette frappe, semblable à une poutre, tranchait l’épée, l’avant-bras et le torse, même si elle était parée.
Une poutre massive, à laquelle le poids ajoutait de la vitesse ; Enkrid la reçut avec son épée et la dévia.
Mais il ne parvint pas à avancer ne serait-ce que d’un demi-pas. Même après avoir détourné la hache, il ne put pas porter son épée vers l’avant.
L’Épée du Serpent était stoppée.
Rem abattit sa deuxième hache.
Deux entailles.
C’était une technique en laquelle Rem avait confiance.
Et Enkrid para aussi la seconde.
À l’instant où il le comprit, Rem fut transporté de joie.
« Bien ! »
La peau chauffée qui lui couvrait encore le dos s’envola derrière lui.
Rem découvrit ses deux bras et montra les crocs.
Un large sourire.
Après avoir dévié les deux coups, Enkrid leva son épée et lui fit face.
Naturellement, il souriait lui aussi.
De côté, ils avaient l’air de parfaits cinglés.
Pourquoi sourire en se battant comme s’ils voulaient s’entretuer ?
Quoi qu’il en soit, voilà à quoi ressemblaient les journées d’Enkrid ces derniers temps.
Depuis son retour, il se consacrait uniquement à l’entraînement, aux duels et à la préparation physique.
Il n’avait même pas encore pleinement assumé ses fonctions de commandant de compagnie d’instruction.
Avant qu’il puisse invoquer le manque de temps, il avait fallu réorganiser l’unité de reconnaissance et doubler les effectifs affectés aux tours de garde.
La situation dans la région était d’une brutalité sans nom.
Il ne pouvait pas courir dehors pour s’entraîner, ni aller tuer des Bêtes magiques et des Créatures démoniaques.
Naturellement, les contrats étaient eux aussi suspendus.
Mais il ne pouvait pas arrêter les colporteurs ni les grandes caravanes marchandes.
Le territoire était toujours en train de devenir un carrefour commercial. Voilà le problème.
Tout cela semblait sur le point de partir en fumée dans un grand incendie, mais pour l’instant, c’était le mieux qu’ils puissent faire.
Tandis que Marcus courait dans tous les sens pour réparer les dégâts causés par le chaos qui venait d’éclater, Enkrid, lui, en était là.
Enkrid ne se souciait ni du baronnet Tarnin ni de la Lame Noire.
Il décidait de ce qu’il devait faire, puis le faisait. Il avançait et agissait. Quand le moment viendrait d’intervenir, il le ferait. À son avis, ce moment n’était pas encore venu.
Marcus en serait resté bouche bée s’il l’avait su, mais, à vrai dire, rien ne changerait même si Enkrid intervenait. Cette voie était donc bel et bien la bonne.
Une quinzaine de jours passèrent ainsi.
« Toujours égal à toi-même. »
Marcus vint trouver Enkrid.
Ils se trouvaient devant les baraquements de la compagnie indépendante, sur son terrain d’entraînement privé.
La neige tombait dru, le genre de temps qui faisait jurer les soldats.
Si on la laissait faire, elle gèlerait le sol et rendrait le déblayage encore plus pénible. Ils ne pouvaient que regarder les flocons tomber et pousser un soupir.
Sur un côté du terrain d’entraînement, ils avaient construit une sorte d’abri soutenu par des piliers.
Marcus s’appuya à moitié contre le pilier central et parla avec un sourire amer.
« J’ai pris un sacré coup. »
« De quoi, monsieur ? »
« Je m’en retourne. »
Enkrid le fixa, ne sachant pas ce qu’il voulait dire. Marcus souffla puis poursuivit.
« Au centre. Dans la capitale. »
Comme ça, tout à coup ? Enkrid n’était pas sourd. Il savait que la situation dans les environs était devenue un véritable désastre.
Sans renforts, ils ressemblaient à la flamme vacillante d’une lampe exposée au vent.
Bien sûr, cette faible flamme ne s’éteindrait pas facilement.
Mais Marcus battait en retraite ? Non, il avait dit qu’il avait pris un coup ; ce n’était donc pas ça. Il ne reculait pas de son plein gré. Quelqu’un lui avait mis la pression.
« Je confie le poste de prochain châtelain au commandant de la 1re compagnie. »
Enkrid expira, puis posa la massue de fer qu’il avait obtenue en amadouant le forgeron. Elle pesait autant que dix épées.
Un excellent outil d’entraînement qui renforçait naturellement les avant-bras, les bras et même la taille à force de le manier.
Il aidait aussi à l’entraînement à l’épée, en gravant dans le corps des gestes plus précis.
Un bruit sourd retentit, et Marcus baissa les yeux un instant.
La pointe émoussée de l’arme était plantée de biais dans la terre gelée.
Qu’est-ce que c’est que ce truc ? Marcus se rappela à quel point cet homme était monstrueux.
À ce moment-là, Kraiss passa la tête par la porte du logement.
« Oh, commandant de bataillon, vous êtes là ? »
Kraiss ouvrit la porte et fit une sorte de salut militaire.
Quelle que soit la façon de le regarder, son geste manquait de précision ; il n’avait donc que l’air d’un salut.
« Laisse tomber. »
Marcus lui fit signe de partir.
Enkrid posa les deux mains sur la poignée.
« Du tabac ? »
demanda Marcus.
« Je ne fume pas. »
Marcus plaça un rouleau de tabac dans sa bouche. Il s’apprêtait à battre le silex, mais Kraiss accourut et lui tendit une petite flamme.
Marcus l’alluma, tira une longue bouffée et souffla.
La fumée blanche se mêla à son souffle et se répandit dans l’air ; son odeur âcre piquait le nez.
C’était du tabac roulé dans des feuilles séchées, et il ne sentait vraiment pas bon.
La suite fut simple et claire.
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