Chapitre 268
NOUS AVONS TENTÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Abstract
Discord : https://dsc.gg/wetried
UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 268 : Il imita Kraiss.
= = =
« Tu comptes me laisser derrière ? Si c’est ça, marche-moi dessus et va-t’en ! »
Aux mots de Rem, Enkrid bondit. Il avança le pied gauche et propulsa son corps avec fluidité.
L’espace d’un instant, on aurait dit qu’il avait disparu.
Bien sûr, personne dans l’auberge ne manqua son mouvement.
Pourtant.
Mon pas ?
Jaxon fut quelque peu surpris en voyant le jeu de jambes d’Enkrid.
Le Pas du Serpent ?
Audin éprouva la même surprise.
Enkrid avait repris leurs deux pas, les avait mêlés et se les était appropriés.
Qu’était une épée, et qu’était l’escrime ?
Au fil d’une série de prises de conscience, Enkrid avait façonné un style qui mobilisait tout son corps, et son jeu de jambes en faisait naturellement partie.
À vrai dire, dans toute activité physique, de la danse aux arts martiaux, les pieds jouaient un rôle essentiel.
Plus de la moitié de l’affaire se résumait à la manière dont on s’en servait.
Enkrid accordait donc autant d’attention à ses pas qu’à sa lame.
Et cela se voyait à présent clairement.
Son genou gauche se plia puis se tendit, lui donnant une impulsion régulière, à la manière du pas silencieux de Jaxon. Puis les articulations de sa jambe droite s’assouplirent et s’incurvèrent : c’était le Pas du Serpent qu’Audin lui avait enseigné.
Plus exactement, il avait mêlé les deux dans les bonnes proportions.
À tel point que quiconque ne les connaissait pas aurait cru qu’il s’agissait d’une technique tout à fait différente.
Alors qu’il allait piétiner Rem, le barbare renifla et roula sur le côté.
Quel que fût son truc, il pivota et esquiva d’un mouvement fluide.
Enkrid posa lourdement le pied droit et demanda : « Dans ce genre de situation, on n’est pas censé éviter de esquiver ? »
« Qui a dit que je me laisserais piétiner ? Tu veux apprendre ça aussi ? C’est une technique secrète qui s’appelle le Bousier impossible à piétiner. »
De toute évidence, il venait de l’inventer.
« Non. »
Enkrid refusa. Rem piqua encore quelques crises, mais ils ne pouvaient toujours pas l’emmener.
Ce n’était pas parce qu’ils avaient trouvé le village où l’on fabriquait de la drogue qu’ils pouvaient aussitôt y envoyer une unité pour tout saccager.
« Je sais que je vous ai dit de les écraser, mais nous sommes toujours sur le territoire du royaume. Tu le sais, pas vrai ? Les gens d’ici ne nous portent déjà pas dans leur cœur. »
Sans blague.
Si la situation évoluait, le comte Molsen se mettrait à comploter.
Et il n’était pas le seul.
Tout le monde savait que d’autres nobles convoitaient eux aussi cet endroit.
Enkrid avait même appris qu’en son absence, un noble avait pris la fuite depuis Martai.
« Il est allé se placer sous la protection d’un autre noble. Il vendra sans doute des informations sur la région pour se faire un peu d’argent. Quel abruti. »
Marcus cracha par terre et jura. Mais lorsque Kraiss lui rapporta les rumeurs qu’il avait entendues :
« Apparemment, ils se sont fait tabasser. S’ils ne font pas leur boulot correctement, nobles ou pas, ils se font fouetter. »
S’ils travaillaient négligemment, ils se faisaient prendre et battre. S’ils travaillaient bien, la charge de travail s’accumulait comme une montagne. Certains nobles avaient eu la présence d’esprit de s’échapper.
S’ils avaient fui en abandonnant toutes leurs bases, la pression devait être terrible.
Malgré tout, Marcus n’avait pas tort non plus. Enkrid se dit donc que les deux raisons se recoupaient.
Puis Kraiss ajouta :
« Si c’était Marcus, il voudrait sûrement que tous les nobles s’en aillent. Bien sûr, il les a tourmentés en prétextant un manque d’effectifs, mais il cherche peut-être aussi à remplacer tous les gens du territoire par les siens. Mais si ça continue comme ça… hmm, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne chose. »
« Qu’est-ce qui n’est pas une bonne chose ? »
« Rien. Je réfléchissais tout haut. »
Kraiss avait tendance à s’inquiéter. Enkrid ne posa pas d’autres questions. Leur mission passait avant tout.
En clair, ils ne pouvaient pas tirer l’épée sur de simples soupçons.
L’autre camp pouvait bien envoyer des assassins et poster des hommes armés sur les routes, l’Armée permanente de la Garde-frontière ne pouvait pas agir ainsi. Enfin, elle pouvait le faire en secret, mais pas cette fois.
Il leur fallait d’abord prouver la culpabilité du village.
Au minimum, ils devaient avoir des preuves à présenter et, plus important encore…
« Il doit aussi y avoir des innocents dans ce village, non ? »
Marcus avait raison. Les méfaits de quelques individus ne justifiaient pas d’arrêter et d’écraser tous les villageois, y compris les innocents.
Certains fabriquaient peut-être de la drogue sans savoir de quoi il s’agissait.
C’était pour cette raison que…
« Seuls le commandant Sinar, Finn, Jaxon et moi irons là-bas. »
Il avait décidé que l’infiltration et la reconnaissance devaient passer en premier. C’était donc le plan.
Le commandant de compagnie elfe avait dit qu’elle suivait cette affaire depuis un bon moment, elle aussi.
Avait-elle dit presque un an ?
« Dans ce cas, c’est quand même étrange qu’elle n’ait trouvé l’emplacement du village que maintenant. Au fait, quand tu prétendais travailler, tu n’allais pas plutôt traîner dans des tripots ? »
En entendant cela, Kraiss pencha la tête.
Cette elfe dans un tripot ? Ça ne lui ressemblait pas du tout. Mais les propos de Kraiss n’étaient pas dénués de logique.
Ça ressemblait fort à de la fainéantise.
Bien sûr, Maelrun avait peut-être un talent exceptionnel pour les Grenouilles, mais si l’endroit était assez mal tenu pour que les voyageurs de passage en connaissent l’existence, ils auraient dû le repérer bien plus tôt.
« Elle se bat bien, mais elle n’est peut-être pas douée pour les filatures. C’est pour ça qu’elle a emmené Finn. »
« Tu défends ta fiancée ? »
Enkrid avait beaucoup appris d’Audin, mais l’essentiel était les prises de lutte du style Valaf.
Parmi ces techniques, plusieurs clés articulaires faisaient souffrir sans briser le corps.
Pour s’entraîner, Enkrid en fit la démonstration sur Kraiss.
Il fallait se tenir épaule contre épaule, entrelacer les mains et coincer le bras de sorte que le coude de l’autre touche le biceps de son propre avant-bras.
Il ne restait plus qu’à tirer vers l’arrière.
Ce n’était pas de la torture, mais en forçant, on pouvait lui briser le poignet.
Lorsque Kraiss lui tendit la main sans méfiance, Enkrid tira aussitôt sur leur prise entrelacée.
Crac.
« Ça fait mal ? »
« Aaaaaah ! »
Kraiss hurla.
Enkrid tira sans expression, puis le relâcha.
« Mon bras, mon bras a failli devenir inutilisable ! »
« Ah, j’aurais dû te le couper ? »
Kraiss détala. Enkrid ne le poursuivit pas. Ce n’était qu’une plaisanterie.
Et il le regretta aussitôt.
À l’instant, on aurait dit Rem.
Pas bon. Inutile d’y réfléchir davantage.
Il chassa cette pensée.
Sentant une présence derrière son épaule, Enkrid se retourna à moitié et aperçut Ragna.
« Pourquoi est-ce que je ne peux pas venir avec vous ? »
demanda Ragna. Il mordait dans une pomme trouvée quelque part et mâchait en parlant.
Audin et Teresa se tenaient aussi derrière lui.
Pour des raisons évidentes, on ne pouvait pas emmener ces deux grandes carcasses.
Dunbakel, qui avait clairement l’air d’une bête-humaine au premier coup d’œil, était dans le même cas.
Et Ragna…
« Si ça tourne mal, il faudra peut-être nous disperser et nous enfuir chacun de notre côté. Ensuite, on se retrouvera au point de rendez-vous. »
« Et alors ? »
Voilà à quel point une personne désorientée, qui ne se rendait même pas compte qu’elle l’était, pouvait être redoutable.
« Pas besoin de dégainer pour cette mission. »
Plutôt que de se lancer dans une longue explication, Enkrid se contenta de tapoter l’épaule de Ragna en disant cela.
Ragna l’accepta. De toute façon, il n’était pas du genre à s’imposer. Il avait gagné un peu d’entrain ces derniers temps, mais pas au point de se jeter dans une mission de ce genre, en dehors de l’entraînement.
Enkrid avait seulement dit qu’il serait peut-être absent près d’une semaine. C’était ce qui avait provoqué cette réaction.
À bien y réfléchir, ces gens ne se montraient aussi entreprenants que lorsqu’il s’agissait de le voir partir.
Que se passerait-il, alors, s’il n’était pas là ?
Ce n’était qu’une pensée inutile qui effleura un coin de son esprit.
« À partir d’aujourd’hui, Rem va mal tourner ! Bouhouhou ! »
Il cria cela, enveloppé dans une fourrure d’hiver et serrant contre lui une pierre chaude.
Il devait avoir horriblement chaud à présent, mais il s’y accrochait avec obstination. C’était étrange de voir quelqu’un qui détestait tant le froid supplier pour venir avec eux.
Enkrid l’ignora malgré tout. S’il réagissait à chacune de ses tirades, ils n’en finiraient jamais de parler.
Laissant Rem hurler derrière lui, Enkrid s’occupa de ce qu’il avait à faire.
Il vérifia l’emplacement du village et inspecta son équipement.
Deux épées, ainsi que six dagues sifflantes récupérées sur un assassin.
Il avait aussi quelques fioles de poudre empoisonnée et de toxine liquide, mais un poison qu’on ne savait pas utiliser pouvait se retourner contre soi. Alors qu’Enkrid s’apprêtait à les jeter sans hésiter, Jaxon les prit toutes.
Une fois les préparatifs personnels et le reste terminés, ils se réunirent dans la chambre du commandant de compagnie elfe pour la réunion d’opération.
Le commandant de compagnie elfe décida de poster une partie de ses hommes à proximité.
Environ deux pelotons, mais ils devraient garder leurs distances pour ne pas se faire repérer.
Ils ne pourraient pas non plus attendre là-bas très longtemps.
C’était l’hiver, et ils ne pouvaient pas affronter éternellement les hordes déchaînées de créatures démoniaques et de bêtes magiques.
Sans palissade pour les protéger, ils ne tiendraient pas plus d’une semaine aux abords du village.
Et s’ils faisaient trop de bruit, les villageois s’en apercevraient.
« Si nous arrivons à entrer, deux jours suffiront pour découvrir ce qu’il en est, non ? »
Le commandant Sinar dit cela au-dessus d’une carte militaire. En voyant cette elfe d’un sérieux inhabituel, Enkrid acquiesça.
« Si nous prenons du retard, nous les renverrons, ou peut-être qu’on encerclera carrément l’endroit ? »
Finn était là aussi, ancien pisteur et particulièrement douée.
Elle n’avait pas changé depuis leurs dernières retrouvailles.
« Hé, on dirait que tu répands toujours tes dangereux charmes. »
Voilà le genre de salutations qu’ils échangèrent.
Enkrid n’y prêta pas attention.
« Nous partirons à l’aube demain. »
Sinar dirigeait l’opération. Enkrid acquiesça.
Ils terminèrent la réunion et sortirent. Alors que Sinar s’éloignait, elle lança à Enkrid :
« Ah, ta fiancée peut dormir ici ce soir. »
Enkrid continua son chemin sans se retourner. Derrière lui, Finn ricana.
Qu’est-ce qu’il y a de drôle ?
Il le pensa, mais laissa tout de même échapper un petit rire. Jaxon le vit et prit la parole.
« À propos de cette elfe… »
« Oui ? »
« À ce stade, tu devrais simplement lui donner sa chance. »
Était-ce une plaisanterie ? Ou était-il sérieux ?
Enkrid ne chercha pas à le savoir.
À peine eut-il parlé que Jaxon sembla prendre conscience de ses paroles. Il se détourna à la hâte, affirmant que ce n’était rien et qu’il fallait oublier.
Mais qu’est-ce qui lui prenait ?
D’ordinaire, même s’il pensait ce genre de choses, ce n’était pas le genre d’homme à les dire si facilement à voix haute.
Perdre le contrôle de sa langue parce qu’il était concentré sur autre chose, ça voulait dire quelque chose.
Jaxon avait aussi l’air plus préoccupé qu’avant.
Seul le temps passé ensemble permettait de le remarquer.
Une partie de l’explication tenait à l’Art sensoriel d’Enkrid, affûté à l’extrême.
Pour n’importe qui d’autre, Jaxon devait avoir la même expression impassible. Mais pour Enkrid…
Il semble un peu ailleurs.
Il n’avait pas l’air de prendre leur mission à la légère. Pourtant, son regard semblait fixé sur quelque chose au-delà.
Comme si on emmenait quelqu’un dans une vaste plaine pour lui dire de profiter du paysage, mais qu’il ne faisait qu’y jeter un coup d’œil avant de chercher ce qui se trouvait plus loin.
En même temps, une froideur tranchante, pareille à une lame de rasoir, émanait de lui.
On aurait dit qu’il préparait quelque chose.
Pourquoi ?
Ce n’était qu’une mission. La drogue le dégoûtait-elle à ce point ?
Probablement pas. Jaxon manipulait toutes sortes de substances au quotidien.
Il ne se droguait pas et ne fumait même pas, mais quand Kraiss rapportait des produits, Jaxon savait les identifier.
Il devait donc y avoir une autre raison.
Enkrid ne lui posa pas la question.
Même s’il demandait, il n’obtiendrait probablement pas de réponse, et quand bien même il l’apprendrait, rien ne changerait.
À son retour, il aperçut Esther.
Le cheval sauvage se tenait à côté d’elle. Allez savoir comment, ils étaient ensemble.
En voyant Enkrid, le cheval hennit.
On aurait dit qu’il lui demandait où il était passé.
Enkrid avait plutôt l’impression que c’était à lui de poser la question.
C’était celui qui avait galopé partout comme un fou dès qu’on l’avait amené à la Garde-frontière.
« C’est plutôt à moi de demander, Yeux Bizarres. »
Au final, il ne lui avait toujours pas trouvé de nom convenable et l’appelait ainsi.
Kyarrng.
À côté de lui, Esther poussa un petit cri.
« Ah, je pars en mission. »
Il lui dit qu’il serait peut-être absent une semaine, et Esther lui fit signe qu’elle viendrait aussi.
Elle leva une patte avant, le désigna, puis se désigna elle-même avant de tapoter le sol.
« D’accord. »
Cette panthère savait naturellement se cacher. Ils avaient déjà été séparés quelque temps auparavant et elle semblait un peu contrariée. Il n’y avait donc aucun problème à ce qu’elle le suive.
Parfois, Enkrid trouvait étrange que cette panthère puisse se transformer en cette femme aux longs cheveux noirs et aux yeux bleus.
Il avait même vu la transformation de ses propres yeux, mais il lui était toujours difficile de regarder la panthère et d’y voir une femme.
Hiiiiii.
« Yeux Bizarres, repose-toi aussi. »
Le cheval sauvage était très curieux. Et même s’il ne comprenait pas toutes les paroles des humains, il en comprenait certaines.
Il n’avait pas du tout apprécié le nom qu’on lui avait donné.
Hii !
Il frappa violemment le sol du sabot. Enkrid lui demanda si le nom lui déplaisait, et le cheval hocha la tête.
Enkrid le contempla un instant, puis lui trouva aussitôt un nouveau nom.
« Appelons-toi Bulgul. »
Dans la langue du continent, Bulgul pouvait aussi se comprendre comme « volonté de fer ».
Bulgul était un mot du continent oriental. Esther le fixa, surprise qu’Enkrid le connaisse.
Elle l’avait cru incapable de faire autre chose que manger, dormir et respirer l’épée. Et voilà qu’il révélait soudain un savoir inattendu.
Enkrid aimait les vieilles histoires. S’il croisait un conteur connaissant les récits de chevalerie et autres légendes du genre, il lui donnait sans hésiter quelques pièces d’argent pour l’écouter.
C’était ainsi qu’il avait appris bien des choses venues d’un peu partout.
« Avec ses yeux de couleurs différentes, Yeux Bizarres lui va pourtant à merveille. »
Hii !
Le cheval sauvage poussa un hennissement rauque. De toute façon, Enkrid ne tenait pas tellement aux noms.
À l’aube, le lendemain, le groupe d’Enkrid quitta le territoire et prit la route.
« Je vous guiderai. »
Finn prit la tête. En suivant les indications de Maelrun, ils marchèrent deux jours entiers.
Au bout de ces deux jours, ils aperçurent le village dont la Grenouille avait parlé.
Près du village, ils décidèrent de se faire passer pour des marchands itinérants.
Enkrid jouerait le rôle du garde, et Jaxon celui du marchand.
L’elfe Sinar serait également garde, tandis que Finn jouerait l’assistante du marchand.
« Ça va marcher ? »
Une fois leur plan établi, Finn demanda cela, inquiète. C’était une inquiétude vaine.
Dès que Jaxon mit le pied dans le village, il se transforma.
« Quel est ce village ? On peut acheter et vendre des marchandises ici ? Quel beau village ! »
Bordel, c’était effrayant.
Enkrid fut stupéfait de voir Jaxon changer du tout au tout en un instant.
Jaxon se retourna et poursuivit :
« Non, ça ne saute pas aux yeux ? Regardez. Les gens ont le visage radieux, et il y a peu de maigres. C’est donc un bon endroit où vivre et manger, pas vrai ? Alors il doit y avoir plein de choses à vendre, et les gens doivent être généreux ! Vous ne trouvez pas ? »
Tout en parlant, il tapa sur l’épaule d’Enkrid. L’attitude désinvolte, les gestes assurés.
Il parlait comme quelqu’un qu’ils connaissaient bien. La technique magique du moulin à paroles.
Jaxon imitait Kraiss.
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