Chapitre 23
NOUS AVONS TENTÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Ryuu
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 23 : Traces de Niu
« Tends l’oreille aux sons inhabituels », dit Jaxon.
L’équipe de reconnaissance devait partir à l’aube, dans la lumière bleue qui précédait le lever du soleil. Tandis qu’Enkrid rassemblait son équipement, Jaxon, qui venait de terminer son tour de garde, prit la parole.
« Comme ça, tout à coup ? »
Enkrid demanda ce qu’il voulait dire, perplexe.
« Tu m’as demandé comment éviter de prendre un coup d’épée sur le champ de bataille. »
Enkrid se remémora les événements. La tente médicale, l’attaque de l’assassin, le commandant de compagnie elfe, Crang, l’incendie… Il venait à peine de sortir de tout ce chaos qu’il avait retrouvé son escouade de fauteurs de troubles en plein combat. Pas étonnant qu’il eût l’esprit ailleurs. Il se rappela avoir posé cette question juste avant de danser avec la mort et l’assassin.
« Je comprends comment bien écouter, mais je ne peux pas rester concentré sur les sons en permanence au milieu d’un champ de bataille. Comment esquives-tu sans regarder derrière toi ? »
Développer son ouïe, c’était bien beau, mais cela demandait une concentration intense. Pouvait-on vraiment écouter avec autant d’attention au cœur d’un champ de bataille ?
C’est difficile.
Il avait essayé, il le savait. À force de pratique, cela deviendrait peut-être un réflexe, lui permettant d’accomplir des mouvements presque miraculeux face à plusieurs adversaires.
Mais se contenter d’écouter ne suffisait pas. Jaxon avait été consciencieux. Il n’avait pas ignoré la question lancée en passant par Enkrid et lui avait répondu avec sérieux. Et Enkrid était encore plus consciencieux. Il ne laissait jamais passer une occasion d’apprendre.
« Tu veux dire, repérer ce qui cloche ? »
« Ce serait bien si tu pouvais éveiller un autre sens, mais ce n’est pas facile. Alors, dans une plaine herbeuse, écoute attentivement le bruissement de l’herbe et repère le son qui détonne. »
Le terrain de reconnaissance était une plaine herbeuse. L’herbe leur arrivait tantôt aux genoux, tantôt à la taille. Jaxon semblait le savoir et lui avait donné un conseil adapté. Tandis qu’il écoutait cette réponse détaillée, Enkrid demanda, curieux :
« Pourquoi tu m’expliques tout ça en détail ? »
Jaxon plongea les yeux dans les siens, comme pour lui dire : « Tu sais déjà pourquoi. »
Enkrid pencha la tête, perplexe. Jaxon finit par s’expliquer.
« Parce que tu ne lâches jamais rien. »
« … Quoi ? »
À quel moment la conversation avait-elle déraillé ? Pourquoi le traitait-on soudain de têtu ? Jaxon connaissait la ténacité du chef d’escouade et sa passion pour l’épée. C’était pour ça qu’il l’avait dit. Mais Enkrid n’en avait pas la moindre idée. Il s’apprêtait à poser d’autres questions, puis se ravisa.
Est-ce que la raison importait vraiment ?
Les membres de l’Escouade des Fauteurs de troubles étaient imprévisibles. La raison n’avait donc aucune importance. Il avait devant lui quelqu’un qui pouvait lui apprendre des choses, et qui lui enseignait un contenu précieux, en plus. Affecté à l’équipe de reconnaissance, il pourrait réfléchir à tout cela et s’entraîner pendant la mission. Il laissa donc de côté les questions inutiles.
« Comment distinguer les différents sons ? »
Enkrid effaça aussitôt toute trace de confusion et revint au sujet. Jaxon le regardait d’un drôle d’air, comme s’il avait devant lui un dragon à trois têtes.
« Pourquoi ? »
« Pour rien. »
Jaxon poursuivit ses explications. Quels sons étaient inhabituels ? Comment fallait-il se servir de son ouïe ? C’était passionnant. Enkrid adorait apprendre et partit le cœur léger.
« Je vois. »
Jaxon continua de le fixer de son drôle d’air, mais Enkrid ne le remarqua pas et se détourna.
« À tout à l’heure. »
Il se dirigea vers la périphérie du camp pour partir en reconnaissance. En le regardant s’éloigner, Jaxon songea :
Ça n’a aucun sens.
Récemment, il avait vu le chef d’escouade réagir à des sons venant de très loin. Sa portée auditive était considérable. Personne d’autre ne s’en serait peut-être aperçu, mais Jaxon, lui, ne se laissait pas duper.
C’était étrange, tout simplement. Même en appliquant toutes les méthodes d’entraînement qu’il connaissait, comment le chef d’escouade avait-il atteint un tel niveau ?
Il entend très bien, mais il débute quand il s’agit de distinguer les sons.
On aurait dit qu’il s’était entraîné avec acharnement à entendre pendant de courtes périodes. Mais pouvait-on obtenir un tel résultat par le seul entraînement ?
Avec des dizaines de vies en réserve, peut-être pourrait-on s’entraîner ainsi.
C’est bizarre.
Le chef d’escouade était vraiment étrange. Quoi qu’il en soit, Jaxon lui avait transmis ce qu’il savait. Et le chef d’escouade ne tarderait pas à assimiler ces leçons. Développer son ouïe était difficile. Distinguer et classer les sons n’était qu’une compétence supplémentaire. De retour sous la tente après son tour de garde, Jaxon aperçut Rem, allongé sur le côté, qui lui adressait un sourire en coin.
« Ta tronche m’agace », le salua Jaxon.
Rem sourit doucement et répondit :
« Toi aussi, t’as succombé au charme du chef d’escouade ? Quand on le regarde, on a envie de lui donner des leçons, hein ? »
« C’est donnant-donnant. Je lui dois quelque chose, et il me rendra la pareille plus tard. »
Jaxon l’Échange équivalent. C’était son surnom dans l’unité.
Mais même en parlant, Jaxon le savait : il n’avait pas enseigné au chef d’escouade dans l’espoir d’obtenir quelque chose en retour. Il avait agi sur un coup de tête. Peut-être que ses récentes prouesses sur le champ de bataille l’avaient impressionné.
Jaxon ne chercha pas à approfondir la question. Il n’était pas mauvais d’agir à l’instinct, parfois. L’affaire en resta là.
« Va te faire foutre, espèce de con. Tu fais ta timide comme une fille. »
Rem éclata de rire, se coucha, remonta sa couverture jusqu’au menton et ne tarda pas à respirer régulièrement. Jaxon se demandait parfois ce qui donnait à ce sauvage complètement cinglé l’assurance d’agir ainsi.
« Va te coucher. Si tu m’attaques pendant que je dors, je te fends le crâne. »
Rem, qui faisait semblant de dormir, avait parlé. Jaxon ne releva pas et rejoignit sa place. Se disputer avec lui ne ferait que prolonger la conversation.
« Putain de connard, il répond jamais. »
Comme prévu, Rem marmonna après avoir parlé.
Le départ de l’équipe de reconnaissance, avant l’aube, commença mal.
« Si on tombe sur ces salauds d’Azpen, on leur fracasse le crâne. Compris ? »
Tel fut l’ordre du chef de l’escouade de reconnaissance. Enkrid faillit lui demander ce qu’il croyait qu’une mission de reconnaissance impliquait, mais le chef d’escouade poursuivit sans lui laisser le temps de parler.
« Chef de l’Escouade des Fauteurs de troubles, tu n’es plus qu’un simple soldat, maintenant. Si tu comptes désobéir aux ordres, dis-le tout de suite. On réglera ça à la loyale. Contrairement à certains, je ne suis pas devenu chef d’escouade en léchant des culs. »
Son ton était agressif. Enkrid ne se mit pas en colère. Il ne se sentit même pas particulièrement agacé. Il avait entendu ce genre d’insultes un nombre incalculable de fois. Les remarques désinvoltes de gens qui ne le connaissaient pas ne lui faisaient rien. Et il jugeait préférable de patrouiller tranquillement tout en repensant à ce qu’il avait appris.
« Laisse couler. Il a l’air d’avoir un peu trop d’orgueil. »
Un soldat plus âgé, à l’air bourru, qui se tenait à côté de lui, prit la parole.
« Ne vous en faites pas. »
« Bien. »
Le soldat près de lui esquissa un sourire en évitant le regard du chef d’escouade. Il avait l’air sympathique.
« En route ! »
Les dix hommes, chargés de la reconnaissance et de la patrouille, se mirent en marche. Une mission de reconnaissance ne consistait pas toujours à s’infiltrer en territoire ennemi. Cette plaine, surnommée la Perle Verte du continent, était une immense étendue herbeuse. À l’est s’étendaient de douces collines et quelques modestes montagnes. Mais, dans l’ensemble, la région était vaste et dépourvue d’obstacles. À l’ouest coulait le Pen-Hanil, artère vitale de Naurillia, que partageait également le duché ennemi d’Azpen. À cause du terrain, les embuscades étaient presque impossibles dans cette plaine.
Alors, que faisait l’équipe de reconnaissance ?
Elle repérait les positions ennemies et patrouillait dans la région. Elle surveillait les mouvements de jour comme de nuit, guettait les signes d’une présence de cavalerie ennemie ou toute activité inhabituelle. Elle inspectait aussi les points stratégiques.
Bien sûr, une mission de reconnaissance était dangereuse. Ils pouvaient croiser l’ennemi à tout moment. Les escarmouches entre équipes de reconnaissance dégénéraient souvent en batailles rangées. Mais cela arrivait rarement. En principe.
« Montrons à tous la grandeur de l’infanterie de Naurillia ! »
Enkrid prit le jeune chef d’escouade pour un imbécile grisé par ses propres capacités.
Était-ce le bâtard d’un noble ? Avait-il des relations au commandement ? Il avait l’air d’avoir dix-neuf ou vingt ans. Pour un simple chef d’escouade de l’armée régulière de Naurillia, il avait gravi les échelons à toute vitesse. Mais face aux véritables prodiges, il n’avait rien d’exceptionnel. Le chef de l’escouade de reconnaissance semblait avoir complètement oublié leur rôle. Certains soldats approuvaient ses paroles.
« Bien sûr. Avec votre talent, quelques ennemis ne sont rien. »
« Montrez-nous la force qui vous a permis d’abattre cinq mercenaires ! »
Ce chef d’escouade va avoir une surprise.
La situation était facile à comprendre. Des soldats de reconnaissance avaient été blessés et leurs rangs s’étaient clairsemés. Voilà pourquoi Enkrid et ces idiots se retrouvaient là.
Quoi qu’il en soit, ces types étaient médiocres. Mais il n’y aurait pas de problème. L’itinéraire de reconnaissance était déjà défini.
Patrouiller en cercle autour du camp.
Le détail du parcours revenait au chef d’escouade. Enkrid organisa les informations dans son esprit, en espérant que le chef de l’escouade de reconnaissance ne fasse pas de bêtise.
« Ce sont des traces de niu. »
Le chef d’escouade désigna des empreintes. Les nius étaient des animaux qui parcouraient les plaines en troupeaux. Ils se déplaçaient par groupes de vingt à cinquante.
« Si on les suit, on fera un festin ce soir. On se fera un barbecue ! »
… Courir après vingt nius ? Ces traces n’étaient même pas celles de nius. C’étaient des gazelles.
« Eh ben… »
Le soldat sympathique derrière lui marmonna. Il semblait tout aussi abasourdi et regarda le chef d’escouade de dos avec un sourire en coin. Le premier jour, l’équipe de reconnaissance erra sans but à la recherche de nius qui n’existaient pas. Aucun animal ne se présenterait de lui-même devant un groupe aussi bruyant.
« Merde. »
Le chef d’escouade grommela. S’ils avaient attrapé des nius, aurait-il vraiment allumé un feu ? Le spectacle aurait valu le détour : une équipe de reconnaissance censée rester discrète qui faisait un feu de camp.
Autant crier : « On est des idiots ! »
Ils eurent sans doute de la chance de ne rien attraper. Avant le coucher du soleil, ils trouvèrent un endroit avec une colline et quatre grands arbres, puis se préparèrent à camper.
« Tu viens d’où, chef de l’Escouade des Fauteurs de troubles ? »
Le soldat à l’air sympathique, qui avait méprisé le chef d’escouade, posa la question.
« De la Garde-frontière. »
« Un soldat de carrière ? »
Enkrid acquiesça. La Garde-frontière était une ville fortifiée située sur la frontière. Elle comptait des fermes et des marchands, mais c’était avant tout une ville militaire, remplie de terrains d’entraînement et de soldats de carrière.
« Je viens d’un village de montagne. Je suis bon chasseur, mais j’ai été sidéré quand il a dit que ces traces étaient celles de nius. C’étaient des gazelles. »
Enkrid avait été tout aussi surpris. Ils avaient donc un point commun. Le soldat s’appelait Enri. Il avait l’air doux, mais n’aimait visiblement pas le chef d’escouade.
« Demain, je te montrerai quelque chose d’intéressant. Les plaines ont l’air dépourvues de chemins, mais les animaux ont leurs sentiers. »
Après avoir discuté un peu, Enri s’endormit rapidement. À son troisième tour de garde, Enkrid se remémora les leçons de Jaxon. Sans épée, il en reproduisit les mouvements dans le vide et réfléchit à ce qu’il avait appris. Le duel contre Ragna et Rem, avant la mission de reconnaissance, lui avait été utile.
« Frappe depuis n’importe quelle posture. »
C’était le conseil de Rem. Enkrid s’entraînait aussi dans ce but. Rem lui avait montré la technique. Il devait travailler ses jambes. Les missions de reconnaissance exigeaient beaucoup de marche. Sans chevaux, il n’avait pas le choix.
Marcher, c’est bien.
C’était bon pour renforcer ses jambes. Bien qu’il n’eût mangé que de la viande séchée, Enkrid n’avait pas faim. Il était trop absorbé par son entraînement et ses techniques. Il réfléchissait à ce qu’il pouvait faire maintenant et à ce qu’il devrait travailler plus tard : son maniement de l’épée, les leçons de Jaxon sur l’ouïe et les conseils de chasse d’Enri.
Il prenait un plaisir sincère à apprendre et à progresser. Bien sûr, il aimait aussi mettre ses nouvelles connaissances en pratique.
À mon retour, je ferai de nouveau des passes d’armes.
Pendant tout son tour de garde, Enkrid s’exerça à distinguer les sons. Il réveilla le soldat de garde suivant et s’endormit.
Le deuxième jour, après le lever du soleil, l’équipe de reconnaissance reprit la route. Le matin, Enri lui apprit à reconnaître les sentiers d’animaux. Enkrid écouta le bruissement de l’herbe contre ses jambes.
Il y a tant de choses à apprendre.
Enkrid le pensait sincèrement. Les connaissances d’Enri en matière de chasse le fascinaient. Il n’avait encore jamais eu l’occasion d’apprendre ce genre de choses.
« Par ici. »
Le chef de l’escouade de reconnaissance les conduisit dans un champ de hautes herbes.
Pas mal.
Malgré ses fanfaronnades, l’itinéraire était raisonnable. Il s’agissait de l’un des points de contrôle prévus. Mais le chef d’escouade ne tarda pas à réduire à néant les espoirs d’Enkrid.
« On va se frayer un chemin dans les herbes et suivre les éclaireurs ennemis. Qu’en dites-vous ? »
Était-il fou ? Enkrid faillit le lui lancer, mais se retint. Que pourraient-ils voir ou suivre dans ces hautes herbes ? Comment cela les aiderait-il à trouver des éclaireurs ennemis ? Ils auraient mieux fait de vérifier s’il y avait des anomalies ou des embuscades.
« Ne t’en mêle pas. Tous les chefs d’escouade ne se ressemblent pas. »
Un subordonné intervint pour le calmer.
Ha.
Enkrid n’était pas en colère. Il se demandait seulement s’il devait laisser passer. La décision fut vite prise : il laisserait couler. Si les choses tournaient mal et qu’il mourait, il reverrait sa décision le lendemain.
Sinon…
On perdra juste du temps avant de rentrer.
Dans tous les cas, il n’y perdrait rien.
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