Chapitre 211
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 211 : Je m’appelle Enkrid.
= = =
Graham, commandant de la première compagnie de l’Infanterie lourde de la Tortue, fit ce qu’il était censé faire.
« Qui sommes-nous ! »
À l’appel du capitaine,
« Ouhah ! »
ses hommes répondirent en rugissant.
« Nous sommes le rempart, la forteresse mobile de la Garde-frontière ! »
Quand leur capitaine lança de nouveau son cri,
« Nous sommes le rempart de la forteresse ! »
les soldats de l’Infanterie lourde de la Tortue s’en arrachèrent presque la gorge, poussant un cri qui tenait du hurlement de guerre. D’une façon ou d’une autre, le message passait. Plus ils malmenaient leurs cordes vocales, plus leur moral grimpait.
Indépendamment des exploits du groupe d’Enkrid, Graham s’apprêtait à devenir un rempart.
C’était ce que sa compagnie faisait de mieux, et cela avait été prévu depuis le début.
Graham s’était attendu à affronter l’unité de charge menée par son vieil rival, Greg.
La compagnie d’assaut de Martai et la compagnie d’infanterie lourde de la Garde-frontière étaient rivales depuis des années.
Mais, au bout du compte, il n’eut jamais l’occasion de se mesurer à Greg.
Le groupe de cinq d’Enkrid avait déjà mis Greg et son unité d’assaut en pièces.
Après avoir vu ça, le combat de Graham lui parut presque tranquille, à l’échelle du champ de bataille.
« Levez les boucliers ! »
L’infanterie lourde n’avait pour ainsi dire qu’une seule tactique de base.
Lever les boucliers et tenir bon.
« Deux ! »
Resserrez les rangs. Clac. Clac.
« Deux » signifiait deux pas en avant. La cadence était trop lente pour un défilé parfaitement synchronisé, mais elle demeurait régulière et stable.
Les tortues avancèrent en rampant.
« Frappez ! »
Le troisième ordre consistait à se rapprocher et à abattre leurs lourdes armes contondantes.
Chacun portait un marteau de fer, lesté d’une tête arrondie.
Bam, bam, bam !
Une violence que ni une armure ordinaire ni un casque de cuir ne pouvaient arrêter.
Crac !
Un marteau s’écrasa sur le bouclier d’un fantassin de Martai. Le bouclier rond en bois se fendit de haut en bas.
Après ça, le seul moyen de bloquer le marteau suivant était de lui opposer son crâne.
Crac !
Un crâne éclaté, du sang qui giclait, un corps qui s’effondrait : voilà le résultat naturel.
On pouvait dévier les lances et les lames, mais que faire contre des marteaux ?
Les corps ennemis s’entassaient devant l’infanterie lourde.
Quelques combattants agiles se faufilèrent entre eux pour enfoncer leurs épées, mais… cling !
Les soldats de l’infanterie lourde étaient couverts d’armures de plates et de mailles, acquises à grands frais pour des sommes colossales en kronas.
Même si une lame ennemie avait la chance de traverser les mailles, elle ne pouvait toujours pas percer les épaisses couches de tissu et de cuir matelassées en dessous.
« Crève ! »
Un des tortues de la Garde-frontière, poignardé sur le flanc, poussa un cri et balança son marteau.
De haut en bas, droit vers le sol. Le marteau s’abattit sur l’épaule du lancier qui l’avait attaqué.
« Aaaah ! »
Quand un bras était neutralisé d’un seul coup, la suite était évidente.
Poussé par un bouclier, il tomba à plat ventre et se fit piétiner à mort.
Des pas lents, une morsure terrifiante dès qu’elle se refermait : voilà l’infanterie lourde de Graham.
Une violence implacable martelait et écrasait la ligne de front.
Et pourtant.
Même en se battant ainsi,
la compagnie de Graham ne serait pas au centre de l’attention.
De l’autre côté, Enkrid et ses hommes faisaient grimper le nombre des morts avec une efficacité impitoyable.
Cinq hommes accomplissaient ce que cinquante fantassins lourds ne pouvaient pas faire.
On appelait des hommes comme eux une puissance de feu hors norme, et le meilleur d’entre eux portait le nom de chevalier.
Il ne pouvait pas encore les appeler chevaliers.
Ils étaient au moins du niveau d’un chevalier junior.
Graham avait aussi des yeux.
« Levez les boucliers ! »
Puis les tactiques rudimentaires de l’infanterie lourde reprirent. Rien ne pouvait les arrêter.
Ceux qui auraient dû les arrêter avaient déjà été taillés en pièces, éventrés, matraqués, tranchés, transpercés et fendus par quelqu’un d’autre.
* * *
Le capitaine de l’Unité de défense de la frontière jeta un coup d’œil de côté et demanda à voix basse :
« Puis-je vous demander votre nom ? »
Un détachement s’était mis en mouvement, droit devant.
Tous avaient le pied vif.
La deuxième dague de Martai, peut-être.
C’était sans doute ça.
Le capitaine de l’Unité de défense de la frontière comprit d’un seul regard que ce détachement avait été formé pour les prendre pour cible.
Le surnom de la Garde-frontière était les Étrangleurs de la Frontière.
Ils l’avaient gagné en tranchant, en tailladant et en se battant avec brio. Cette petite unité d’élite ressemblait à l’ennemi qu’elle affrontait.
Les Étrangleurs de la Frontière. Ce surnom lui allait désormais comme un vêtement trop étroit.
Ces temps-ci, la Garde-frontière suffisait peut-être.
Pourquoi pas ?
Il existait une catégorie de combattants capable de faire dominer les champs de bataille par de petites unités et d’organiser la stratégie comme la tactique autour d’elles.
Les chevaliers.
Et quand il n’y avait pas de chevaliers ? Se battait-on comme autrefois ? Non. La forme collective des tactiques de chevaliers d’élite en petits groupes, c’était précisément ça : des unités spéciales organisées.
Jusqu’ici, la Garde-frontière avait porté ce prestige, mais Enkrid et la Compagnie des Fous l’avaient proprement enterré sous leur propre renommée.
Cela ne le rendait pas amer.
N’importe qui le voyait du premier coup d’œil. Cet homme était extraordinaire.
Le capitaine reconnaissait la valeur d’Enkrid.
À dire vrai, qui, dans l’armée permanente de la Garde-frontière, ne la reconnaissait pas ?
Tout le monde.
Il suffisait de voir Enkrid pour se sentir bien. Il faisait bouillonner quelque chose en vous. C’était ce genre d’homme, impossible à détester.
« Non. »
Au terme de ses pensées, il entendit le refus du commandant de compagnie elfe.
Elle ne voulait donc même pas lui donner son nom.
Il avait trente-six ans cette année.
Le capitaine n’était plus jeune. Ses pupilles tremblèrent, même si personne ne le vit. Il avait baissé la tête juste assez pour que l’elfe ne remarque rien non plus.
Officiellement, ils avaient un rang comparable, mais le capitaine de l’Unité de défense de la frontière jouissait d’un statut particulier, semblable à celui d’un commandant de première compagnie.
Si un commandant de bataillon de la Garde-frontière manquait d’influence, les paroles de ce capitaine pouvaient avoir plus de poids.
Mais le commandant de compagnie elfe ne semblait pas s’en soucier le moins du monde.
Elle ne veut même pas me donner son nom.
Le capitaine de l’Unité de défense de la frontière, qui approchait de la quarantaine, ravala ses sentiments.
Un émoi tardif venait à peine de naître, et il devait y renoncer pour aller combattre.
Pourtant, son cœur s’attardait encore, et il posa une dernière question.
« Êtes-vous vraiment dans ce genre de relation avec Enkrid ? »
Sinar le regarda droit dans les yeux, puis répondit :
« Ce qu’on désire et ce qui se réalise sont deux choses différentes. »
Son expression était impassible. Son ton ne laissait rien deviner.
Le capitaine referma la bouche, puis reprit :
« Je m’appelle Jenok. »
Un nouvel élan d’attachement le poussa à donner son propre nom.
Sinar ne prit même pas la peine de hocher la tête.
À ce moment-là, Torres arriva par-derrière et donna un coup de coude dans le flanc du capitaine.
« Je t’avais dit de ne pas le faire. »
Le capitaine ne répondit pas.
Torres avait essayé de l’arrêter avant même qu’il ne commence.
Mais qu’y pouvait-il ?
Quand l’amour vous brûlait le cœur, si vous mouriez sans l’avoir avoué, à qui la faute ?
« Aujourd’hui, je vais me battre comme le feu. »
Le capitaine le déclara. Torres hocha la tête. Derrière eux, tous les combattants d’élite de la Garde-frontière eurent les yeux qui s’embrasèrent.
Pour leur capitaine qui venait de se faire éconduire.
Leurs regards criaient leur devise. Bientôt, la dague préparée par Martai atteignit le point de rencontre convenu.
Le commandant de compagnie elfe Sinar était venue en renfort, mais elle n’avait amené aucun subordonné. Personne sous ses ordres n’avait le niveau requis pour rivaliser avec la Garde-frontière.
Le commandant du détachement de Martai semblait pressé. Leur discipline s’était relâchée et leur formation s’était déformée. Quand un commandant perdait son sang-froid, ses troupes le ressentaient.
Ils avaient aussi privilégié la vitesse au détriment de la vigilance.
La Garde-frontière les percuta sur le flanc.
« Pour un cœur brisé ! »
cria un des défenseurs.
« C’est qui, ce putain de salaud ? »
Le capitaine cria à son tour.
Un combattant du détachement de Martai pivota sur le côté. C’était un guerrier maniant deux épées, aux yeux étroits et au visage féroce.
Il donna le signal du mouvement et tous pivotèrent avec lui. Le détachement, qui visait le flanc de la force principale de la Garde-frontière, se heurta à l’unité de gardes qui venait de frapper le flanc du détachement de Martai.
Le guerrier aux deux épées réagit à une vitesse exceptionnelle.
Ses deux lames visèrent aussitôt le cou du commandant de compagnie elfe qui s’était approchée.
Il avait les mains et les pieds rapides. Ses réflexes étaient excellents, et il enchaînait ses attaques sans la moindre hésitation. Un combattant de premier ordre.
Jusque-là, Sinar était restée immobile, une main posée sur la taille.
Puis elle bougea.
Elle recula, dégaina Naidhl et frappa vers le haut, au point de croisement des deux épées. La lame en forme de feuille fendit la lumière du soleil et l’acier.
Clang !
« Tu vises où, là ? »
lança Sinar d’un ton las, avant de se mettre à danser, Naidhl à la main.
À chaque mouvement de Naidhl, une brume de sang s’élevait. Les hommes tailladés et transpercés s’effondraient au sol.
Torres venait de s’approcher d’un combattant au bouclier et à l’épée, de tirer la dague cachée à son poignet et de lui trancher la gorge.
Un coup parfait, porté dans l’interstice entre le casque et l’armure, lui ouvrit la nuque.
Il repoussa l’homme dont le sang jaillissait à flots.
Après en avoir tué un, il rejoignit son capitaine, jeta un regard de côté et vit Sinar exécuter une danse de l’épée aussi féroce que celle d’Enkrid.
« Comment ne pas tomber amoureux en voyant ça ? » marmonna le capitaine.
« Ça vous fait tomber amoureux, ça ? » demanda Torres en secouant intérieurement la tête.
N’était-ce pas tout simplement un massacre ?
Bien sûr, c’était un champ de bataille et elle était leur alliée : ce n’était donc pas un massacre, mais un exploit.
Une chose était certaine. Cette elfe n’avait absolument rien à envier à Enkrid ou à la Compagnie des Fous.
Alors comment cela pouvait-il seulement être un combat ?
« Espèce de salope cinglée ! »
Un groupe de guerriers ennemis tatoués au visage combattait dans les parages. Celui qui semblait être leur chef hurla ces mots.
À cette insulte, le capitaine et plusieurs de ses hommes se mirent en mouvement.
« Ouvrez-lui la gueule ! »
Au cri du capitaine de l’Unité de défense de la frontière, fou amoureux, ses hommes se ruèrent avec lui. De leur côté aussi, le combat tournait à la déroute.
La victoire de la force principale y était pour beaucoup. Ceux qui attaquaient les premiers auraient dû être désavantagés. Le détachement de Martai avait bougé en premier, puis leur camp avait lancé la première attaque surprise et, par-dessus le marché, Sinar faisait des merveilles.
L’heure était désormais à la réduction des pertes, pas à la crainte de perdre.
* * *
Lame tueuse d’élite.
Depuis quand était-ce devenu son nom ?
Ses souvenirs étaient flous.
Il dissimulait sa présence. Il étouffait jusqu’au bruit de ses pas.
Il se frayait un chemin parmi ses alliés mourants et observait une partie des forces ennemies.
Un salaud à l’air colérique encourageait ses hommes en tirant flèche après flèche.
Le tuer aiderait sans doute aussi sur le champ de bataille.
Il se lécha les lèvres et réprima cette envie.
Non, ce n’était pas possible. Il n’avait tout de même pas fait tout ce chemin pour tuer un déchet pareil ?
Il s’accroupit. Retint son souffle. Peu importait son talent, il se faufilait en rampant et en marchant dans les interstices entre ennemis et alliés.
Si un imbécile venait à foncer sur lui, il l’attirait discrètement à lui, lui tordait le cou et l’étranglait.
Tuer sans bruit était l’une de ses spécialités.
Alors qu’il avançait ainsi,
« Tu comptes renoncer à devenir écuyer ? »
un souvenir du passé lui transperça le cerveau comme un éclat.
Son dernier maître d’escrime le lui avait demandé.
Qu’avait-il répondu, à l’époque ?
Il avait hoché la tête sans la moindre hésitation.
« Oui. »
« Tu vas laisser ce talent dépérir ? »
Quand on devenait écuyer dans un ordre de chevalerie, on s’occupait des courses et des basses besognes pour les chevaliers et les chevaliers juniors. C’était le début.
Si son talent était reconnu ensuite, on devenait chevalier junior. En cas d’échec, on restait un simple épéiste ou un guerrier.
Après le rang de chevalier junior, si l’on parvenait à faire circuler la Volonté dans tout son corps, on devenait chevalier.
Comment appelait-on déjà cette étape ? Le Flux, peut-être. Quelque chose à propos d’un courant ininterrompu.
Peu importait. Les chevaliers étaient rares et chaque endroit divisait leurs niveaux différemment.
Bref, il avait renoncé alors même qu’on lui disait qu’une voie s’ouvrait encore devant lui.
« Crétin. »
Son maître s’était mis en colère. Lui, non.
Il n’y avait aucune raison de s’énerver.
Il trouvait le meurtre plus facile que le combat, alors il pouvait se contenter de ça. C’était aussi simple que ça, et il n’avait pas à se justifier.
Il avait donc renoncé à devenir écuyer et quitté l’ordre.
Il avait vagabondé, puis, alors qu’il travaillait comme mercenaire, le comte Molsen l’avait approché.
Le comte qu’on appelait le Roi de la Frontière.
Il avait trouvé cette épithète arrogante, mais l’offre n’était pas mauvaise.
« Tu envisagerais de travailler pour moi ? »
Il avait hoché la tête.
« Tu ne regrettes pas d’avoir renoncé à suivre la voie du chevalier junior ? » avait demandé le comte.
L’homme avait souri et répondu :
« Je ne deviendrai peut-être pas chevalier junior, mais je peux en tuer un. »
Telle avait été sa réponse.
Il avait maîtrisé les pas silencieux et préféré les lames acérées à la Volonté. Un jour, il avait découvert l’arme réservée aux elfes, la Lame-aiguille, et s’était mis en quête d’épées semblables.
Celles qu’il avait trouvées étaient attachées à sa taille, à sa poitrine et à ses deux avant-bras.
Elles ressemblaient à des stylets, mais tenaient davantage de poinçons effilés.
Un artisan sans nom, qui avait vu la Collection Carmen, les avait fabriquées pour transpercer n’importe quoi — plates, mailles, peu importe — et ouvrir la chair en dessous.
Des lames solides en Acier valérien.
Elles étaient aussi un cadeau du comte Molsen. Grâce à ces armes et à son talent, il avait rapidement gagné le surnom de Lame tueuse d’élite.
Si une poignée d’individus dominait les champs de bataille, ne devait-il pas exister une lame conçue pour ne tuer que cette poignée ?
Son objectif était de transpercer un jour le cou de ces créatures qu’on appelait chevaliers.
Il avait même failli tuer un chevalier junior, une fois.
Il lui avait pris quelques doigts en guise de trophée, plutôt que son cou.
« Quel gâchis de talent. »
Il se souvenait même de ces mots du chevalier junior qui avait perdu ses doigts.
Qu’est-ce que ça pouvait lui faire ?
Un homme qu’il avait vaincu n’avait pas le droit de dire ça.
Le souvenir s’estompa, et il reporta les yeux sur le champ de bataille devant lui. Sa cible était claire.
Le salaud aux cheveux noirs.
Celui qui avançait dans le champ de bataille, cinq hommes ne faisant qu’un.
Celui de devant, celui qui avait annoncé son propre nom, celui qui s’était distingué dès le début.
Le salaud qui s’appelait Enkrid.
Il semblait du niveau d’un chevalier junior. Cela rendait la chose encore plus excitante. Il pouvait tuer un homme de cette trempe.
En éliminer un, se cacher, puis les prendre un par un.
Les hommes qui avaient à la fois des yeux et du talent étaient rares. Sa cible ne le remarquerait donc jamais.
Comme la plupart des chevaliers juniors, il devait être de l’arrogance à l’état pur, enveloppée de chair.
Pour aveugler l’ennemi, il avait revêtu les vêtements et le casque d’un simple soldat, puis s’était roulé dans la crasse.
Tout son corps était couvert du sang des autres et de poussière tandis qu’il traînait les pieds à proximité.
Il évalua la distance jusqu’au salaud blond, creusa l’écart et ignora le fou à la hache qui faisait rage de l’autre côté.
Puis il se glissa dans une ouverture aussi fine qu’un fil de lame et se retrouva sur le flanc d’Enkrid.
L’exaltation et l’impatience l’envahirent.
Je ne deviendrai peut-être pas chevalier, mais je peux en tuer un.
Ces mots le poussaient en avant.
Il serra sa dague d’assassinat sur mesure, retint son souffle, attendit une ouverture et frappa. Une impulsion du pied, et la distance fut avalée d’un seul bond. Le coup était mortel.
Ce pas de lancement, il l’avait appris à l’époque où il était écuyer.
Il s’était approché en silence jusqu’à être à bout portant. Le combat était déjà terminé.
C’est ce qu’il pensa en frappant.
Clang !
Paré ?
Il vit la pointe de sa dague arrêtée. Il vit la lame plate d’une dague peinte en noir.
« Qu’est-ce que tu es ? »
La question suivit une voix mêlant déception et regret, ou quelque chose du même genre.
Puis un coup étourdissant vint de derrière. Par réflexe, il roula vers l’avant.
Un point étincela devant lui. Non, pas un point : la pointe d’une épée. Il se baissa.
Éviter deux attaques relevait déjà de l’exploit.
Le coup final était impossible à esquiver.
Quelque chose comme une bûche balaya le sol à ras, comme si elle le raclait.
Boum, crac !
« Gkh ! »
C’était un balayage bas d’Audin. Ses deux jambes se brisèrent d’un seul coup.
Une force terrifiante, monstrueuse, et une technique redoutable.
Il ne fut pas projeté au loin. Il fut brisé sur place, exactement là où il se tenait.
Son torse bascula droit vers le sol ; sa tête toucha le sol la première, rebondit, puis il retomba à genoux.
Une réaction involontaire, provoquée par un coup de pied monstrueux.
Avant qu’il ait pu reprendre ses esprits, une épée s’abattit au-dessus de sa tête. Il vit des yeux bleus.
Boum.
C’en était fini.
Il avait tourné la tête sur le côté ; l’épée lui trancha donc l’épaule. Éviter la lame l’empêcha de mourir sur-le-champ, mais il s’effondra au sol, le sang coulant à flots.
Sa vie ne tarderait pas à s’achever.
L’homme se tordait sur le sol.
Celui qui avait ces yeux bleus le regarda une fois, puis détourna les yeux.
Dans les souvenirs du mourant, son dernier maître d’escrime réapparut.
« Pourquoi gâches-tu ton talent ? » lui avait-il demandé.
Il aurait dû lui répondre, à l’époque.
Je ne l’ai pas gâché. Je ne l’ai jamais eu, espèce d’étouffoir.
S’il avait pu gravir les échelons, il l’aurait fait. Mais tous ceux qui l’entouraient étaient des monstres. Rien que des monstres.
Il ne lui avait pas fallu longtemps pour comprendre les limites de son talent.
C’est alors que son objectif avait changé : au lieu de devenir chevalier, il tuerait les chevaliers.
Le rêve de l’homme prit fin.
La lame du comte Molsen, qui avait vécu sous le nom de Lame tueuse d’élite au point d’oublier le sien, se brisa à cet instant.
Enkrid n’avait aucun moyen de le savoir.
Et pourtant.
« Il est cinglé ou quoi ? »
La remarque de Rem résumait tout. Il s’était jeté là-dedans exprès ?
C’était comme foncer droit au milieu de cinq combattants du niveau de chevaliers juniors.
Et aucun de ces cinq-là n’était négligent.
À chaque instant, dans chaque situation, Enkrid choisissait la meilleure action possible et frappait de toutes ses forces tout ce qui l’entourait.
Que son geste devienne un coup d’épée mortel ou un simple pas, il donnait le meilleur de lui-même. Il avait toujours été comme ça.
D’une certaine façon, c’était peut-être justement ce trait de caractère qui faisait de lui un monstre.
Jaxon était aussi parmi eux, rusé au plus haut point.
Il avait attendu que le salaud s’engage et s’enfonce droit dans leur groupe, puis l’avait cueilli.
Une proie facile, peut-être.
Mais le mot « proie » lui semblait mal choisi.
Rem se fit cette réflexion en frappant le tranchant de sa hache contre celui de son adversaire.
Bang !
« Allez, viens ! »
Pas étonnant que Rem ait crié ainsi.
À présent, les soldats alentour s’étaient vite écartés. Un espace libre s’était formé autour du groupe.
Une clairière faite de cadavres, de sang, de bras et de jambes tranchés, et d’entrailles répandues au sol.
Debout dans cette clairière, Enkrid regarda autour de lui et sentit ses muscles trembler.
Le Cœur de la Force surhumaine, plus les séquelles d’un combat trop long.
Était-ce un problème ? Non. Il se sentait raide, mais pas hors d’état de combattre.
Il observa les alentours. Le ciel était dégagé. Il ne ferait pas de pluie. L’odeur du sang était forte, mais le moral de ses alliés, grisées par la victoire, le poussait dans le dos.
Il était arrivé comme s’il se trouvait isolé au milieu des lignes ennemies, et pourtant il croyait maintenant entendre de loin la voix de Vengeance.
Après avoir tout observé, le courage d’Enkrid remonta.
« Je m’appelle Enkrid. »
Une seule phrase.
Rien que des mots.
Mais quand ils parvinrent aux oreilles ennemies, la réaction fut différente d’avant.
Au centre du champ de bataille, autour de la clairière qu’Enkrid avait creusée, seul un silence glacial se répandit.
« Approchez encore et vous mourrez », déclara Enkrid.
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