Chapitre 207
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 207 : Malaise et avant-garde
= = =
Qu’avaient donc les hommes qu’il affrontait ?
L’un des soldats était obsédé par les coups d’estoc.
Un autre excellait à saisir sa lance par le milieu et à la manier comme un gourdin.
Un troisième manquait de force dans ses moulinets, mais savait piquer avec précision dans les ouvertures.
C’était instinctif, le domaine du talent.
Pourtant, Enkrid jugeait leur entraînement insuffisant.
Ils manquaient d’endurance, et leur force était encore plus médiocre.
Leurs réflexes étaient convenables, mais c’était tout.
Chaque soldat s’élançait en mettant en pratique ce qu’il avait appris et répété : il tenait son arme, la levait, la faisait tournoyer.
À entraînement égal, chacun évoluait différemment.
Tous portaient une lance, mais chacun la maniait à sa façon.
Enkrid observait tout.
La pointe des lances qui tremblait. Les yeux qui tressaillaient.
L’habitude d’avancer le pied gauche.
Un homme qui feignait un faux pas, peut-être après s’être maladroitement initié à l’Escrime à l’épée du Style de Vallen.
Même dans ce chaos, bien des soldats portaient les traces d’un entraînement acharné.
Il l’avait déjà senti, mais s’il existait quelque chose de plus terrifiant qu’un talent écrasant…
Crac.
C’était un ennemi qui continuait de charger, les dents serrées, même après avoir perdu des doigts.
Leur courage était différent, leurs nerfs aussi, tout comme leur détermination. Une ardeur féroce brillait dans leurs yeux injectés de sang.
Enkrid ne se battait jamais à moitié. Il ne prenait jamais un adversaire à la légère.
Dissimuler ses véritables capacités était une chose ; manier son épée pour de bon en était une autre.
Tandis qu’il décalait sa posture pour éviter la pointe d’une lance, son adversaire la lâcha et se rua sur lui, tentant de le submerger d’un seul coup par sa force brute.
Enkrid se rappela le champ de bataille où il avait acquis le Cœur de la Bête, plia les genoux et encaissa la charge sur son dos.
Puis, de toute sa force, il le fit basculer par-dessus lui.
Le soldat s’envola, retomba sur l’épaule et roula au sol.
Le Cœur de la Bête.
Un cœur endurci pouvait se montrer plus féroce que le talent.
Enkrid se rappela une fois de plus à quel point le Cœur de la Bête comptait pour lui.
Non qu’il l’eût jamais oublié.
Comment l’aurait-il pu, puisqu’il répétait chaque jour tout ce qu’il apprenait ?
Comment oublier, prisonnier d’« aujourd’hui », quand il repassait sans cesse tout ce qu’il avait appris, une chose après l’autre ?
Ensuite, il continua d’observer les mouvements des soldats.
« Pivote sur le pied gauche, puis frappe. »
On aurait dit un estoc à une main, mais un soldat tendit sa lance et la lâcha pour la jeter comme un javelot.
Une attaque inattendue, et pleine d’inventivité.
Elle n’avait pourtant rien de menaçant. Depuis le début, ils n’évoluaient pas dans le même temps que lui.
Il possédait le Cœur de la Bête, le Point de concentration et le Sens de l’esquive ; son corps avait été forgé par la Technique d’isolement.
Le mouvement était impressionnant, mais il pouvait l’éviter.
À peine l’eut-il aperçu que son corps réagit de lui-même.
Son analyse était terminée. Il ne lui restait qu’à intégrer à son propre corps leurs techniques et leurs efforts.
Après cela, ce ne serait qu’une question de temps.
Il recula et jeta un coup d’œil derrière lui, mais aucun grand panache de fumée noire ne montait vers le ciel.
Ils avaient bien mis le feu, mais les flammes avaient été éteintes rapidement.
Ils n’avaient donc pas infligé de dégâts majeurs à la base de ravitaillement. L’ennemi se souviendrait tout de même qu’on l’avait frappé alors qu’il se tenait prêt.
Et même si les dégâts étaient minimes, l’incendie de la base de ravitaillement constituait en soi un coup porté.
S’échapper ne fut pas difficile.
« Krr. »
Esther trottinait à ses côtés, d’un pas étonnamment léger.
Ces derniers temps, cette panthère ne lui grimpait presque plus dans les bras, sauf à l’heure du coucher.
Il courait en baissant les yeux vers elle ; Esther leva la tête. Son regard semblait clair et grand ouvert.
Non, ses yeux avaient même l’air plus grands qu’avant.
« Kyar. »
On aurait dit qu’elle lui demandait ce qu’il la regardait comme ça.
Si elle avait été humaine, elle aurait eu un caractère aussi explosif que Rem.
« Ce n’est rien. »
Enkrid balaya la question d’un ton neutre, comme il le faisait avec Rem.
« Le voilà ! »
Il se fraya un chemin dans les broussailles et entendit le cri derrière lui. Un groupe de soldats le poursuivait.
En écoutant leurs voix, Enkrid évalua grossièrement la distance.
C’était la méthode pour percevoir à travers les sons que Jaxon lui avait enseignée.
Grâce à ses sens aiguisés, il calcula leur position et leur portée, puis conclut qu’il serait facile de les semer.
Il avait de la marge. Une autre idée lui vint au même moment.
Quelque chose qu’il avait remarqué en observant les habitudes des soldats ennemis.
Un homme, ce chef d’escouade, avait gardé la tête froide au milieu de ce chaos.
« Apportez le filet ! »
Il cria en tentant de capturer Esther et Enkrid.
Il lança cet ordre tout en reculant pour creuser la distance.
S’ils avaient vraiment voulu le tuer, cela n’aurait pas été une mauvaise manœuvre. Mais Enkrid n’en voyait pas la nécessité et continua d’observer.
« Feu ! »
Bien joué.
Ils avaient réclamé un filet, mais ce furent des flèches qui jaillirent.
À cet ordre, les soldats qui l’encerclaient reculèrent brièvement.
Une manœuvre coordonnée. Mieux encore, la façon dont ils obéissaient aux ordres de ce chef d’escouade montrait qu’ils lui faisaient confiance.
Le filet n’avait été qu’une feinte. Ils avaient préparé des flèches. Enkrid, bien sûr, ne s’y laissa pas prendre.
Pourtant, dès qu’il eut un peu de répit, toutes sortes de pensées lui traversèrent l’esprit.
Il se rappela cette journée enneigée où ils s’appelaient encore l’Escouade des Fauteurs de troubles et étaient partis s’occuper de la Guilde de Gielpin.
« Donne l’ordre. Ceux qui en sont capables s’en chargeront. »
Ragna avait dit cela.
En observant les actes du chef d’escouade ennemi, Enkrid avait entrevu la réflexion tactique, les doctrines de combat individuelles et la guerre à l’échelle d’une escouade. Il avait compris que ce n’était pas son domaine.
Mais il avait compris une chose : il lui fallait autre chose.
Cette bataille ne faisait pas exception. Se contenter de tenir les murs ne suffisait pas. S’en prendre aux lignes de ravitaillement comme ils venaient de le faire était loin d’être suffisant.
C’était à peine s’il pissait sur des pieds gelés.
Alors, que devait-il faire ?
Si je pousse Kraiss.
Il obtiendrait une réponse.
Ne l’avait-il pas appris ce jour d’hiver ? S’il ne pouvait pas le faire lui-même, il pouvait trouver quelqu’un qui en était capable.
Diriger une seule unité demandait déjà beaucoup de travail.
Je ne pourrais jamais commander un bataillon.
Une pensée inutile.
Quoi qu’il en soit, il ne lui restait qu’à rentrer.
Il n’avait pas le temps d’apprendre soudainement la stratégie et la tactique pour les maîtriser. Mais il ne pouvait pas non plus continuer à se battre ainsi indéfiniment tout en portant le titre de commandant de compagnie.
Je peux apprendre une chose après l’autre.
Il fallait comprendre quelque chose avant de pouvoir donner des ordres à son sujet.
Au minimum, s’il voulait bien commander, il devait saisir les intentions d’un homme quand celui-ci s’exprimait.
Un chevalier était celui qui marchait en tête, mais parfois aussi celui qui commandait des hommes et en répondait.
Et même sans cela…
Si tous mes hommes meurent sous mes ordres.
Si cela arrivait parce qu’il avait négligé son apprentissage, Enkrid ne pourrait jamais l’accepter.
* * *
« Encore attaqués ? »
Olf ne s’emporta pas à l’aveuglette. Son regard était limpide.
Quoi qu’en disent les autres, il n’était pas stupide.
Quelque chose cloche.
Les dégâts n’étaient pas importants. Il existait plusieurs voies de ravitaillement, et seule la base située près du four de campagne avait été touchée.
Touchée, au sens propre. Rien de fatal.
Cela ne pouvait pas, à lui seul, ébranler tout le champ de bataille.
Pourtant, le fait qu’ils se fassent sans cesse attaquer le rongeait.
« Ce salaud ? »
Olf posa la question. Greg, la sueur dégoulinant de son front, répondit :
« Nous l’avons perdu. »
Greg, capitaine d’assaut.
Si l’on faisait abstraction de sa force brute, il excellait à poursuivre les ennemis en retraite. Même en plein combat, il était difficile de le faire reculer.
En fait, avant que le nom d’Enkrid ne se répande, Greg était déjà réputé pour avoir exterminé seul deux colonies.
À l’échelle habituelle des villages, des villes et des continents, c’était clairement un guerrier de niveau urbain, voire supérieur.
Parmi les hommes d’Olf, deux au mieux pouvaient surpasser Greg.
« Vous l’avez perdu ? »
Même Greg, dont la spécialité était de charger, de rattraper les ennemis et de les écraser, avait perdu sa cible.
Marcus, espèce de fou. Qu’est-ce que tu manigances ?
Olf se posa la question intérieurement. Il ignorait les intentions de l’ennemi, mais il y avait forcément quelque chose derrière tout ça.
Le malaise grandissait dans sa poitrine. Malgré tout, ce n’était pas le moment de se mettre en colère.
« C’était au mieux une manœuvre maladroite. En plus, je n’ai même pas encore vraiment engagé les troupes que j’ai amenées. Si nous continuons à resserrer l’étau et à faire pression, ils ne pourront rien faire ! »
Ainsi parla le véritable commandant de terrain des Forces du vicomte Bantara. Aux yeux d’Olf, l’homme semblait agacé par la simple évocation du nom d’Enkrid.
Un visage relativement jeune, où se mêlaient assurance et arrogance.
Son expression disait tout.
Je suis meilleur. Il me suffit d’intervenir.
Un complexe d’infériorité ?
Probablement pas. C’était le commandant du vicomte. La rumeur disait qu’il était le fils bâtard d’un noble.
En face, l’ennemi n’était qu’un soldat né dans la rue qui s’était donné de l’importance.
Quoi qu’il en soit, le malaise persistait.
Olf n’était pas venu ici en comptant uniquement sur le nombre.
Bien entendu, il avait préparé quelques atouts cachés.
Il avait notamment des troupes privées de nobles qui avaient effacé leurs armoiries avant de se joindre à lui, et il les avait tenues en réserve comme si elles n’étaient là que pour la parade.
Puisqu’il avait des réserves, il pouvait être judicieux de maintenir la situation telle quelle.
Le statu quo pouvait même jouer en sa faveur.
« Nous allons observer encore quelques jours. Surveillez-les pendant deux jours et voyez comment ils réagissent. Ensuite, nous frapperons de nouveau les murs. »
Olf jugeait que le temps jouait pour lui.
Le moment exigeait du sang-froid, pas de la colère.
La nuit passa ainsi, et le matin se leva, au quatrième jour de la bataille.
Olf déjeuna de pain bien cuit, de chou frais, de viande séchée et de fruits secs, puis se rinça la bouche avec du vin coupé d’eau.
Si l’on pouvait appeler cela une bataille, tout ce qui s’était passé, c’était que de petites unités ennemies étaient sorties les harceler.
Son camp avait-il subi de lourdes pertes ? Non.
Il refoula son malaise par un jugement froid, s’essuya le visage et commença à enfiler son armure quand cela arriva.
« Général ! »
Un messager se précipita dans la tente de commandement.
Tous les commandants réunis autour du petit déjeuner se tournèrent vers lui.
« Qu’y a-t-il ? »
Greg était encore irrité d’avoir perdu cette cible de taille la veille. Son ton fut brusque.
« L’ennemi sort. »
« … ? »
Clignement. Clignement.
Tous le fixèrent en clignant des yeux.
« Il sort où ? »
Zimmer, commandant du 2e bataillon, posa la question.
« Il est sorti de la ville. »
« Pourquoi ? »
C’était si absurde que les mots lui échappèrent avant qu’il puisse les retenir.
« … Pardon ? »
Comment le messager aurait-il pu le savoir ?
Zimmer le savait aussi.
« Que font-ils dehors ? »
Même Greg, brusque un instant plus tôt, avait maintenant la voix plus douce sous le coup de l’incrédulité.
« Ils se mettent en rang. »
Le messager rapporta exactement ce qu’il avait vu et entendu.
Un fleuve de silence traversa le commandement. On aurait dit qu’un tumulte muet secouait la tente.
Pourquoi sortir ?
Ils étaient tous devenus fous ?
Se mettre en rang ? Demander une bataille frontale ?
Pourquoi ?
Ils abandonnaient les murs ?
Même derrière des murs, leur camp avait l’avantage.
Non, pourquoi sortir pour mourir ? Sur quoi comptaient-ils ?
« Parfait. »
Un homme qui était resté planté là comme un épouvantail donna son avis. Le commandant nominal des Forces sans insigne prit la parole.
« On dirait qu’ils en ont eu assez d’être acculés et qu’ils ont décidé de résister au moins une fois. »
Le commandant des Forces du vicomte Bantara abonda dans le même sens.
Il était difficile d’imaginer une autre explication.
Mais le malaise qu’Olf avait refoulé se répandit dans sa poitrine comme du vin renversé sur un tapis.
Quoi, reculer maintenant ?
On se moquerait de lui jusqu’à la fin de ses jours.
Si un seul barde en entendait parler, on risquait de le surnommer le Général Couard.
Sur un champ de bataille, il arrivait qu’un homme doive s’avancer même quand les chances étaient mauvaises.
Et, à présent, n’importe qui voyait que leur camp avait l’avantage.
Alors, battre en retraite ?
Ce n’était pas le moment de reculer pour un mauvais pressentiment.
« J’engagerai toute la cavalerie. Bloquez leur front avec une formation oblique. S’ils réclament un affrontement frontal, ne devons-nous pas leur donner satisfaction ? »
Olf parla d’une voix puissante. Peu importait ce que l’ennemi cherchait à faire : il avait abandonné l’avantage de la forteresse et s’était avancé. Il ne leur restait qu’à écraser ses troupes.
Alors, ce malaise disparaîtrait lui aussi.
Avaient-ils demandé des renforts quelque part ?
Non, peu probable. Il avait encerclé la ville dès son avancée, et même si quelqu’un avait réussi à sortir pour demander de l’aide, qui aurait envoyé des troupes ?
Le comte Molsen ? Ce salaud cherchait déjà à déchirer la Garde-frontière avec eux, allant jusqu’à déployer des troupes aux armoiries effacées.
Depuis le centre ?
Aucune chance non plus. Naurillia avait moins de chances d’intervenir que de voir un corbeau de passage crever les yeux d’un chevalier.
« Allons-y. »
Au mot du général, tous les commandants se levèrent.
« Donnez-moi l’avant-garde. »
Greg s’avança.
« Bien sûr. »
Greg, capitaine d’assaut, était un guerrier dont la maîtrise avait peu d’égaux.
« J’ai encore renforcé la défense des voies de ravitaillement. Même s’ils tentent une nouvelle diversion, ils ne nous surprendront plus. »
Zimmer, commandant du 2e bataillon, ajouta cela. Méticuleux, il ne commettait aucune erreur.
Olf hocha la tête, satisfait.
Restait le commandant du 3e bataillon, qui dirigeait la cavalerie et les éclaireurs. Il s’appelait Retley.
Sa force personnelle était inférieure à celle de Greg, mais il savait mieux qu’Olf utiliser les troupes pour ouvrir des brèches dans les formations ennemies.
« Retley ? »
« Oui, nous sommes prêts. »
Et ce n’était pas tout.
« De notre côté aussi, nous sommes prêts. À vrai dire, nous le sommes depuis longtemps. Je vais trancher la gorge de cet imbécile fanfaron et étouffer cette rumeur ridicule à la source. »
Les Forces du vicomte Bantara avaient elles aussi préparé leur cavalerie en secret.
Ils étaient plus de cinquante.
Alors, qui avait l’avantage dans cette bataille ?
Olf posa la question à Marcus, le général ennemi, trop éloigné pour qu’il puisse même l’apercevoir.
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