Chapitre 50
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Traducteur/éditeur : Haruto
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◈ La vie d’un accro au gacha dans Fusionpunk ◈
Chapitre 50 : Grand frère (3)
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1.
Au fond, je l’avais toujours su.
Peu importait avec quelle hargne nous nous battions : cette boucle s’achèverait ici.
Cette ville, la Nécropole, était un gouffre qui aspirait jusqu’au moindre lambeau d’espoir avant de l’engloutir dans ses profondeurs insondables.
Une cité de la mort où la moindre lueur était dévorée par les ténèbres les plus noires.
Yiming était manifestement épuisé.
D’après ce que j’avais vu, Yiming était du genre haltérophile ou homme fort.
Chacun de ses coups était peut-être puissant, mais son endurance était catastrophique.
La Famille de la Carpe dorée avait libéré les jiangshi et s’était concentrée sur cette faiblesse. La fatigue s’était déjà accumulée.
Et puis, il y avait Li Cheng, le Bâton rouge de la Famille de la Carpe dorée et boss final.
Un mage de troisième rang. Un colosse qui aurait eu l’avantage même contre Yiming au sommet de sa forme.
Un mage de deuxième rang à moitié mort après avoir joué au chat avec des jiangshi.
Un mage de troisième rang qui venait de manger un bon repas et de sortir du sauna.
L’issue de leur affrontement ne faisait aucun doute.
« Urk ! »
Yiming fonça sur Li Cheng dans une explosion de rage, mais fut aussitôt projeté en arrière.
Il roula lamentablement sur le sol.
« Grand frère ! »
« Ne t’approche pas ! Hum… ! »
Yiming cracha du sang noir.
J’avais du mal à croire ce que je voyais.
Yiming manquait de forces, d’accord, mais si j’avais été à sa place, face à cette charge…
J’aurais fini réduit en viande hachée, sans qu’il en reste le moindre morceau.
Et pourtant, Li Cheng avait stoppé cette charge cinq fois sans même sortir les mains de ses manches.
Quel genre de magie était-ce ? De la télékinésie ? Une force psychique ?
Yiming avait été repoussé comme s’il avait percuté un mur invisible.
« Eh bien, eh bien. Maître de l’encens Yiming, votre obstination est admirable, mais vous vous battez toujours comme une brute. Restez tranquille et je vous laisserai mourir sans souffrir. »
« Ptooah. »
« Vous n’avez de toute façon plus de forces, n’est-ce pas ? Vous n’avez aucune chance de gagner. »
Li Cheng se moquait de lui avec nonchalance.
Yiming cracha du sang et se releva.
Le ton de Li Cheng était insupportablement suffisant, digne d’un troll qui passait sa vie en ligne, mais il n’avait pas tort.
Le combat était déjà terminé.
Il n’y avait qu’une seule raison pour laquelle Yiming était encore en vie.
Le cadavre d’un mage avait déjà une grande valeur, et plus il était intact, plus il en valait.
Ce que faisait Li Cheng n’était pas un combat.
C’était plutôt une boucherie minutieuse, pour obtenir une viande sans défaut.
Yiming devait le savoir, lui aussi.
« Rowan. »
« Oui, grand frère. »
« Je suis désolé. On dirait que… je ne pourrai pas partir avec toi. »
Un sourire gêné apparut sur ce visage féroce, si laid que personne n’aurait pu le trouver beau, même avec la bouche de travers.
« Rowan, laisse-moi te poser une dernière question. »
« Oui. Dis-moi. »
« À partir de maintenant, me considéreras-tu toujours comme ton frère ? »
« Bien sûr… »
J’allais répondre à la légère, mais les mots se bloquèrent dans ma gorge.
Je n’avais jamais considéré Yiming comme mon frère.
Pour moi, Yiming était l’idiot à qui Kisara avait tranché la tête d’un coup d’épée après qu’il avait sorti une connerie sur l’ajout du cadavre de Ceres à sa collection.
C’était le crétin qui avait laissé entrer une espionne parce qu’il gloussait devant des bas et des talons hauts.
Et puis, il y avait ses passe-temps.
Il se travestissait, transformait des cadavres en poupées et organisait des goûters au milieu d’eux.
C’était un tel taré que même Hannibal aurait lâché : « Mais c’est quoi, ce bordel ? »
Voilà pourquoi.
La loyauté que je lui avais témoignée n’en était pas vraiment.
J’avais toujours attendu l’occasion de poignarder Yiming dans le dos.
Si l’occasion s’était présentée, je n’aurais même pas hésité à le tuer.
Et même à cet instant, je lui cachais beaucoup de choses.
C’était le mode de vie que j’avais appris, celui qui était le mieux adapté à la Nécropole.
À première vue, mes actes pouvaient passer pour de la concertation et de la loyauté, mais à y regarder de près…
Ce n’était que les interventions intempestives d’un idiot facile à manipuler.
Et pourtant, à cet instant précis…
Je posai mon poing droit dans ma paume gauche.
« Grand frère, tu es le seul et unique frère que j’aie. »
« Bien ! Alors ce grand frère va donner une dernière leçon à son petit frère. »
Yiming sourit, me tapota l’épaule et se tourna vers Li Cheng.
« Rowan ! Connais-tu les Trois Pouvoirs du mage ? »
À un moment pareil ? Déconcerté, je lui répondis depuis derrière lui.
« Les Trois Pouvoirs ? L’esprit, la technique et le corps ? »
Alors…
Fouuu.
Le vent se leva.
Une bourrasque brûlante venue de nulle part fit flotter l’ourlet ensanglanté de sa changpao comme un lourd étendard.
Fouuuuu.
Non. Ce n’était pas une bourrasque brûlante.
« Tu te trompes ! Tu n’y connais rien ! »
Le mana brûlant qui s’élevait du corps de Yiming faisait trembler l’air.
« Voilà le principe des minables qui bavardent sur des astuces de lâches ! La Voie que je poursuis n’a rien d’aussi dérisoire ! »
Le doigt épais de Yiming désigna le ciel, puis le sol.
Enfin, sa propre poitrine.
« Ma Voie, c’est le Ciel, la Terre et l’Humain ! »
Il éclata d’un rire franc.
Grrrrrondement.
Une force invisible jaillit du corps de Yiming.
Le smog qui recouvrait le secteur F fut aspiré vers le ciel comme par un tourbillon.
« Tu as encore autant de puissance… ?! »
Le visage de Li Cheng, jusque-là détendu, se crispa.
Au cœur de la tempête, Yiming fit un pas lourd en avant.
Boum !
Le sol se fendit dans un hurlement sous ce seul pas.
« Ma tête soutient le Ciel azur, et mes pieds foulent la Terre jaune ! »
L’énergie rouge de la terre s’éleva sous ses pieds, tandis que l’énergie bleue du ciel s’abattait d’en haut.
Fwoooosh !
Ces deux forces prodigieuses traversèrent le corps de Yiming et ne firent plus qu’une.
« Ce corps deviendra le pilier qui relie le vaste ciel à la terre solide ! »
Un colossal pilier de lumière transperça le ciel de la Nécropole, recouvert de Poussière noire.
On aurait dit qu’il pouvait atteindre Aden, tout là-haut.
« Des fleurs s’épanouissent sur la tige qui relie le ciel et la terre ! À présent, voici ma scène ! Le rideau va se lever ! »
Au sein de ce magnifique et tragique pilier de lumière…
« Zhengdan[1], la Reine tyrannique. »
Yiming murmura la dernière réplique de son incantation, puis s’avança lentement.
Je déglutis devant sa présence écrasante.
« Quoi… ?! »
Li Cheng le fixait lui aussi, les yeux presque exorbités.
Les cheveux ras de Yiming étaient devenus longs et flottaient dans le vent.
Son énorme corps de cent trente kilos était enveloppé dans une robe de palais bleue ornée de plumes de paon.
Des traits rouges et noirs avaient été peints sur son visage poudré de blanc.
Le coin de ses yeux remontait, rehaussé d’un rouge étrange, et ses lèvres luisaient d’un rouge sang.
À première vue, on aurait dit un masque.
Le maquillage exagéré d’un acteur d’opéra de Pékin.
Yiming ressemblait désormais trait pour trait à une princesse envoûtante qui venait de quitter la scène d’un opéra de Pékin.
Avec un IMC franchement élevé, quand même.
Pour info, historiquement, seuls les hommes montaient sur scène dans l’opéra traditionnel de Pékin : niveau fidélité, c’était donc parfait.
Par contre, je ne voyais pas trop le rapport entre le Ciel, la Terre et l’Humain et le travestissement.
Mais qu’est-ce que ça pouvait bien faire !
« Grand frère, fais ce que tu veux ! »
Depuis l’Antiquité, le travestissement était l’acte le plus viril qui soit, et seuls les hommes pouvaient s’y adonner.
Mais il y avait là un idiot incapable de comprendre cette évidence.
« Q-qu’est-ce que c’est que ça ?! Cette apparence répugnante… ! »
Li Cheng reprit enfin ses esprits et le désigna du doigt en bégayant.
« L’essence même de la beauté suprême. »
« Mon cul ! »
« Tu ne t’en rends donc toujours pas compte, même après avoir vu ça ? »
Yiming se recroquevilla avec la coquetterie d’un chat, puis cria :
« Rowan ! Va-t’en ! Je m’occupe de lui ! »
À l’instant où il déploya son corps…
Il disparut dans un froufrou de robes de soie.
Ce n’était pas le mouvement destructeur qu’il avait utilisé plus tôt, celui qui fendait le sol et déchirait l’air.
Un géant de cent trente kilos se déplaça sans bruit, sans vent, sans la moindre vibration.
Son corps réapparut juste à côté de Li Cheng.
« Espèce de sale détraqué ! Ne t’approche pas de moi ! Reste à distance ! »
De fins fils dorés luisaient autour de Li Cheng, qui avait oublié toute dignité dans sa terreur.
D’un geste de Li Cheng, des dizaines de milliers de fils d’or s’abattirent comme des branches de saule millénaires.
« Cascade de mille ors ! »
Une cascade dorée qui hachait l’espace autour d’elle.
Son pouvoir de découpe absolu heurta de plein fouet le poing de Yiming.
Kwooom !
Un fracas assourdissant, comme si le ciel et la terre s’inversaient.
« Putain de merde ! »
Ça, c’était le grand frère Yiming !
J’avais cru qu’il était un peu faible pour un mage de deuxième rang !
Il avait caché sa vraie puissance depuis le début !
« Quel sort hideux… ! Tu oses me montrer une chose pareille ?! Meurs ! »
Ils s’affrontèrent encore et encore.
À mes yeux, c’était comme si deux catastrophes naturelles se percutaient.
Je n’avais pas le niveau pour intervenir ni pour lui venir en aide depuis le côté.
Je ne voyais que les images rémanentes de Yiming qui fusaient, comme s’il se téléportait.
Et les fils dorés qui tranchaient l’espace, pareils à des branches dispersées par le vent.
Boum ! Kwooom !
Les vibrations me secouaient les organes.
À chaque fois que leurs deux puissances se croisaient, l’air hurlait comme s’il allait exploser.
« Hyaaaaaah ! »
Une chose était sûre : Yiming se battait en consumant sa vie.
Il déployait manifestement une puissance que son corps ne pouvait pas supporter.
Chacun de ses mouvements laissait derrière lui une brume sanglante.
À chaque respiration et à chaque geste, ses vaisseaux éclataient, projetant des gerbes de sang.
« Hiii ! Ne t’approche pas ! Monstre ! »
Li Cheng semblait horrifié par l’apparence de Yiming en mode Reine tyrannique, mais c’était tout.
Chaque fil lancé par Li Cheng s’agitait comme s’il était vivant et bloquait sans peine la charge de Yiming.
Grrrrondement !
Mais…
« Uoooooh ! »
Petit à petit, il avançait.
Comme une fée remontant à la nage une cascade dorée.
Les fils d’or déchiraient ses vêtements, lacéraient sa chair et lui râpaient les os.
Mais il continuait d’avancer.
« Naître beau ! »
Il fit un nouveau pas vers Li Cheng.
« Ou naître laid, puis s’efforcer de devenir beau ! »
Le visage détendu de Li Cheng pâlissait à vue d’œil.
« N-n’approche pas… ! Je t’ai dit de ne pas approcher ! »
Comme s’il défiait le destin qui lui avait été imposé.
Li Cheng fut submergé par la peur devant la beauté de Yiming, qui brûlait de mille feux en consumant sa propre vie.
« Uoooooh ! »
Et enfin…
La paume de Yiming traversa la cascade dorée et toucha la poitrine de Li Cheng.
Toc.
Un son minuscule qui aurait dû être étouffé par le vacarme du champ de bataille.
Mais je l’entendis aussi distinctement qu’un coup de tonnerre.
À l’instant où le regard de Li Cheng se remplit de confusion…
Daaang !
Une immense détonation retentit, pareille à la cloche du Nouvel An.
Le corps de Li Cheng explosa comme un ballon d’eau qui éclate.
2.
À la mort de Li Cheng…
Les fils d’or qui brodaient l’espace se rompirent un à un et se dispersèrent.
Des flocons dorés dérivèrent dans tout le secteur F.
Je bondis aussitôt.
Yiming se tenait au centre de cette tempête dorée.
« Grand frère ! Ça va ?! »
« Ah, Rowan… Ne t’inquiète pas. Pour l’instant, je suis le plus fort… »
Yiming retroussa les lèvres, puis s’effondra, tout mou.
« Grand frère ! »
Je me précipitai pour le rattraper.
De près, son état était bien pire.
Ses poumons déchirés râlaient à chaque respiration.
Sa peau avait été entièrement arrachée ; il ne restait aucune trace des tatouages dont il était si fier.
Son corps énorme était brûlant au point de me consumer rien qu’en le tenant.
Il était vivant, mais à peine. Un cadavre qui respirait encore.
« Grand frère… »
« Rowan, je t’avais dit… que je ne pourrais probablement pas partir avec toi. »
« Ne dis pas ça ! Si tu ne pars pas, moi non plus ! »
« Tu devrais écouter ton grand frère… »
Avec beaucoup de peine, Yiming plongea la main dans ses vêtements et en sortit quelque chose.
Cinq Pièces universelles, trempées de sang.
« Avec ça… tu pourras faire fonctionner l’ascenseur… Une fois à Aden… file directement à la rue des Contrebandiers… à la Maison Changhwa… Et si tu leur donnes mon nom… »
S’il avait accumulé autant de puissance, il aurait pu s’enfuir tout seul.
Mais il était resté.
Pour protéger son petit frère, au prix de sa vie.
Même en rendant son dernier souffle, il s’inquiétait encore pour moi.
J’hésitai.
Notre séparation approchait.
Devais-je laisser ces beaux adieux s’achever sur un mensonge immaculé ?
Ou bien…
« Grand frère, je ne mérite pas un tel amour… ! En vérité, je… »
Après avoir pris une grande décision, je tentai de lui dire la vérité.
« Khah ! Khahahaha… ! »
Yiming éclata de rire.
Il riait à gorge déployée, dévoilant ses dents tachées de sang.
« Espèce de… pauvre idiot. Tu croyais… que je n’allais pas enquêter sur mon propre bras gauche ? »
Il avait l’air sincèrement amusé.
« Tu crois que je ne savais pas… que tu baisais Ceres, espèce de salaud… ? »
Je compris.
À un moment donné…
Il avait cessé de me demander de lui rapporter les bas et les talons hauts de Ceres.
Yiming savait tout.
Sa main, grosse comme un couvercle de marmite, serra la mienne.
Ses yeux étaient pleins de chaleur.
« Malgré tout, tu es mon… bras droit. Est-ce que je… me couperais mon propre bras ? »
Dans la vraie vie, on n’avait pas assez de temps pour se dire tout ce qu’on avait sur le cœur, contrairement aux films.
Le dernier souffle de Yiming s’échappa de sa gorge dans un petit clic.
La force quitta le bras qui m’avait serré la main si fermement.
J’ouvris la paume.
Les Pièces universelles couvertes de sang, qu’il m’avait fourrées dans la main, luisaient.
Je les contemplai longuement.
Pour une raison ou une autre, un rire creux m’échappa.
« Non, grand frère. Si tu me files ça comme ça… »
Les Pièces universelles étaient une mort annoncée.
La grande Kisara Yagyu, du Bureau de l’administration, allait venir me trancher la gorge d’ici trois heures.
« Ne t’inquiète pas. On se reverra. »
Je fermai les yeux de Yiming et glissai sa dernière cigarette entre mes lèvres.
La fumée violette s’éloigna dans les airs.
Cette boucle était donc vraiment terminée.
C’était la plus mouvementée jusqu’ici, non ?
« … Cedric. »
Je me tournai vers la voix qui m’appelait.
Ceres se tenait là.
Notes :
[1] Zhengdan : type de rôle féminin principal dans l’opéra de Pékin. « La Reine tyrannique » fait référence au récit classique de l’opéra Adieu ma concubine, en accord avec le personnage féminin théâtral de Yiming.
[2] Bras droit : Yiming oppose ici le bras droit au bras gauche, et dit que Rowan reste son indispensable bras droit.
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