Chapitre 36
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Traducteur/éditeur : Haruto
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◈ La vie d’un accro au gacha dans Fusionpunk ◈
Chapitre 36 : Un fixeur pour les affaires clandestines (3)
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1.
Dans la voiture qui cahotait, je conduisis celle de Yiming jusqu’au secteur H.
J’avais le droit de conduire après avoir bu ?
Oui, ça allait.
À la Nécropole, conduire en état d’ivresse ne comptait même pas comme un délit mineur.
Et si je renversais quelqu’un ?
Oui, ça aussi, ça allait.
Le Maître de l’encens Xuan Yiming s’occuperait de l’assurance.
« Rowan. »
« Oui, grand frère. »
La voiture filait dans l’obscurité.
Yiming, qui empestait l’alcool et se montrait exceptionnellement sentimental ce soir-là, poussa un profond soupir depuis la banquette arrière.
« Tu savais que tous les mages étaient fous ? »
« Ah bon ? À vous voir, grand frère, on ne dirait pas… »
« Non. Ah, si… Je dois bien être fou à ma manière, moi aussi. Hé. »
Il remettait ça, ce connard.
Chaque fois que Yiming buvait, il devenait complètement émotif et se mettait à raconter des trucs dont personne ne lui avait parlé.
D’habitude, il se complaisait moins dans l’apitoiement que dans l’idée de vivre fièrement, malgré son chagrin, en tant que Maître de l’encens de la Famille Xuan.
J’étais quand même allé jusqu’à m’humilier en faisant des shots de bite avec lui.
L’écouter radoter un peu pour améliorer notre affinité, ce n’était pas la mer à boire.
Je pouvais même apprendre deux ou trois trucs sur l’univers.
« Tu sais que les gens ordinaires ne peuvent pas devenir mages, pas vrai ? »
« Oui. C’est parce que leur Esprit, leur Technique et leur Corps ne sont pas magiques, non ? »
« Non, le problème se pose avant ça. Les gens ordinaires se résignent à la réalité. La magie, c’est l’exploit suprême qui consiste à nier le monde.
« Il faut un ego écrasant, capable d’affirmer “mon monde” plutôt que la réalité qui se trouve sous tes yeux. »
« Ce n’est pas ça, l’Esprit, grand frère ? »
« Non, c’est différent de l’Esprit. Chaque mage possède une faille que les gens ordinaires ne peuvent pas avoir.
« Ça peut être un manque si terrible qu’il en devient douloureux, un désir qui dépasse les limites du commun des mortels ou une envie sans fin, complètement déformée. Une faille qui soutient un ego démesuré. Nous, les mages, nous avons donné un nom à cette faille. »
Yiming coinça une cigarette entre ses lèvres, prit une pose ridiculement classe et parla d’une voix grave.
« Le Mandat céleste. »[1]
Ce connard expliquait vraiment comme un pied.
La douceur des cours accessibles aux débutants de maman Ceres me manquait tout à coup.
« Ce Mandat nous permet de franchir le mur qui barre la route aux gens ordinaires. Personne ne peut devenir mage sans avoir avalé son Mandat. C’est pour ça que tous les mages sont des malades mentaux. »
Hmm. Donc Ceres et Ines étaient une mère et sa fille, deux cinglées.
Et Arbel était une bunny girl cinglée.
Alors le fétichisme de Yiming, c’était son Mandat ?
Il se contentait pas d’enrober son kink dans de grands mots pour lui donner l’air profond ?
J’étais encore en train de me poser cette question gênante quand nous arrivâmes dans le secteur H, là où Yiming m’avait demandé de le conduire.
Le secteur H était une décharge.
C’était là qu’Aden enterrait ses déchets.
Les ordures s’entassaient comme des montagnes, remplissant presque le large creux d’une vallée.
Les récupérateurs avaient déjà raflé tout ce qui avait de la valeur ; il ne restait qu’un secteur abandonné, rempli des déchets vraiment inutiles.
« On est arrivés, grand frère. C’est bien ici ? Il n’y a rien dans le coin. »
« Tu es au bon endroit. Suis-moi. »
Flippant.
« Par ici. »
Yiming donna un coup de pied dans une trappe d’acier au milieu du tas d’ordures.
Clong !
La trappe s’ouvrit en grand dans un fracas sourd.
À l’intérieur, un escalier plongeait dans une obscurité sans fond.
Clang. Clang. Clang.
En descendant, nous découvrîmes un système de verrouillage complexe et trois épaisses portes d’acier, comme dans un abri antiaérien.
« Ooh… »
« Tu as hâte ? »
« Oui, chef ! »
Je commençais à m’emballer un peu.
Abri antiaérien, planque, bunker. Rien que ces mots suffisait à faire battre le cœur d’un homme.
Si j’avais un abri comme celui-là, je pourrais devenir une figure célèbre dans Viva Apocalypse, moi aussi ?
Clic.
Quand Yiming ouvrit la dernière porte d’acier, sa planque se dévoila enfin.
Je m’étais attendu à un bunker.
Ce n’en était pas un.
La pièce ressemblait au salon d’un hôtel de luxe où j’avais séjourné à Macao.
Un tapis en peau de tigre recouvrait le sol, avec des canapés de velours et une table en ébène.
On pouvait parler d’un mélange exquis d’Orient et d’Occident.
Cedric fut un peu déçu.
Je bouffais des cubes de cafards dans les bidonvilles, alors qu’ici, l’argent indécent vous sautait à la gueule.
« Tu es la première personne que j’aie amenée ici, Rowan. »
« Vraiment ? Je suis honoré ! »
« Attends ici un instant. Entre seulement quand je te le dirai. »
« Oui, chef ! »
J’attendis devant l’épaisse porte en bois.
Qu’est-ce qu’il voulait me montrer pour avoir besoin d’en faire tout un cérémonial ?
J’en avais une petite idée.
Ça ne pouvait être que le Projet Z de Développement des ressources du Crépuscule.
Allait-il remettre les documents secrets à Gisela ou prévenir Overnus ?
Pour Yiming aussi, c’était forcément un tournant décisif.
Le Projet Z de Développement des ressources du Crépuscule devait commencer dans cinq jours. Il était temps qu’il se décide.
Évidemment, il voulait demander conseil à son petit frère de confiance.
Un instant plus tard, Yiming m’appela depuis l’autre côté de la porte.
« Rowan. »
« Oui, grand frère. Je vous écoute. »
« Je crois que la valeur d’une relation tient à sa profondeur, pas à sa durée. La nôtre est récente, mais j’aimerais qu’elle se prolonge longtemps. »
« Vous voulez dire… »
« Tu n’es pas qu’un laquais. Tu es mon bras droit. »
« Grand frère ! »
Ce n’était pas vraiment nécessaire…
Montre-moi les documents et demande-moi plutôt ce que tu devrais en faire.
J’étais prêt à devenir un bidet humain et à le convaincre de prendre la grande décision.
Mais à bien y réfléchir, ce n’était pas si mal.
Ça voulait dire que, dans cette ville de merde, j’aurais quelqu’un d’aussi fiable que Yiming pour me soutenir.
Évidemment, il faudrait éviter qu’il découvre mes aventures avec Ceres.
« Mais avant ça, tu te souviens du Mandat céleste dont je t’ai parlé ? »
« Oui, grand frère. »
« J’imagine que tu as aussi entendu des rumeurs sur moi, Rowan. »
« Oui. »
« Nécrophile. Baiseur de cadavres. Ce genre de trucs, pas vrai ? »
« Grand frère, ne vous inquiétez pas. Même si tout le monde vous juge à cause de votre Mandat, votre petit frère Rowan peut l’accepter. »
Un rire léger me parvint de l’autre côté de la porte.
« Oui. Je savais que mon bras droit dirait ça. Mais tout ça, ce sont des malentendus. »
« Des malentendus ? »
« Je vais te montrer. Mon véritable Mandat céleste. »
Grincement !
La porte s’ouvrit.
Je plissai les yeux sous la lumière aveuglante, puis les rouvris.
Devant moi se trouvait une pièce grotesque, qui ressemblait à une maison de poupées devenue réelle.
Une poupée souriait, une tasse de thé à la main, à une table luxueuse. Son maquillage était parfait.
Une poupée en kimono était assise sur un canapé de velours et lisait un livre.
Une poupée en robe de princesse se tenait appuyée sous un chandelier doré, la moitié du visage cachée derrière un éventail.
Chacune était maquillée avec un soin méticuleux ; leurs yeux de verre ouvragés luisaient dans leurs orbites.
Des dizaines de poupées décoraient la pièce.
Bien sûr, il ne s’agissait pas de poupées minutieusement fabriquées.
Et cette pièce n’était pas une maison de poupées recréant la salle de bal dont rêvait une petite fille.
C’était une salle d’exposition remplie de cadavres parfaitement embaumés.
« Les calomnies qui circulent sont une insulte à mon art. »
L’artiste se tenait au milieu de son exposition.
Xuan Yiming portait une magnifique robe et un maquillage complet, sur son corps musclé couvert de tatouages.
« … Je ne suis qu’un artiste solitaire qui poursuit la beauté sous sa forme la plus extrême. Voilà mon Mandat céleste. »
Il se fondait dans sa collection d’une manière on ne peut plus foutrement contre nature.
Non, putain.
Qu’est-ce que j’étais en train de regarder ?
« Je crois que la beauté doit être éternelle. Je crois que la beauté éternelle se trouve dans la mort. Et moi aussi, je veux ne faire qu’un avec elles. Même si les autres me trouvent laid. »
Putain de merde ! Espèce de connard !
Arrête de raconter des conneries ! En quoi c’était un Mandat céleste ?!
C’était juste ton délire ! Arrête de lui donner des airs de grande idée !
« Qu’en penses-tu ? Est-ce que tu peux encore… m’appeler grand frère ? »
Même Cedric, pourtant pas facile à choquer, ne parvint pas à garder son sérieux devant Yiming, qui portait du maquillage et une perruque tout en affichant un sourire amer et autodérisoire.
Je pouvais accepter les poupées.
Mais voir Yiming habillé en femme me retourna l’estomac.
J’avais envie de copier le Sūtra du Son des Insectes du Dharma merveilleux avec le Reçu perdu et de le découper en morceaux.
Putain, je ne savais plus quoi penser.
La flatterie et les mensonges à deux balles ne serviraient à rien. Il avait probablement déjà lu la réponse sur mon visage.
« Grand frère, franchement… je ne comprends pas. Je ne comprends pas en quoi c’est de l’art, ni pourquoi vous êtes habillé comme ça. »
« Oui. C’est ce que je pensais. »
Regret, déception, autodérision, résignation.
Des sentiments complexes traversèrent le visage de Yiming.
« Mais ce n’est pas grave. Tu m’as fait confiance et tu as tout montré à ton petit frère. »
« … ! »
« Rien que ça, ça suffit à me réchauffer le cœur. »
« … Rowan, tu… »
Frouf !
J’arrachai mes vêtements.
« Donnez-moi une robe aussi, grand frère ! Je gravirai avec vous la montagne que vous voulez atteindre ! »
« Rowan ! »
La première chose que j’appris en me travestissant pour la première fois de ma vie fut celle-ci :
Les bas procuraient un sentiment de sécurité psychologique inattendu.
… Je ne tenais pas spécialement à le savoir.
2.
Après m’être joliment travesti devant le miroir et avoir écouté Yiming m’expliquer toutes sortes de choses avec un grand sourire, j’appris plusieurs faits que même Ceres ne m’avait pas révélés.
« Les documents parlent de “Réactif Z, sérum d’éveil”, mais je crois que cette arme biochimique est un liquide obtenu en diluant le sang d’un Véritable Progéniteur. »
« L’expérience vise probablement à tester sur des sujets vivants un moyen de contrôler le Véritable Progéniteur. »
« La sécurisation des ressources n’est qu’un prétexte. »
Yiming avait beau avoir l’air stupide, il était tout de même un mage de rang 2 et le Maître de l’encens de la Famille Xuan.
Si je ne l’avais pas ensorcelé avec des bas, le recruter aurait peut-être été impossible.
Mais, comme prévu, la simple possession des documents du Projet Z de Développement des ressources du Crépuscule pesait énormément sur Yiming.
Il avait poignardé Ceres dans le dos pendant les négociations et lui avait volé les documents.
Mais il ne savait pas si les remettre à Gisela lui permettrait vraiment de récupérer le cadavre de Ceres.
« Si Produits pharmaceutiques Overnus découvre que j’ai caché des documents aussi importants, ça va aussi poser problème. C’est pour ça que je veux ton avis. »
« Qu’est-ce que j’en sais, grand frère ? »
« Quand même, Rowan, tu as un don incroyable pour cerner les gens. Je ne compte plus le nombre de fois où tu m’as impressionné. »
Naturellement, ce que je devais lui répondre, c’était : « Je ne crois pas que ce soit la bonne décision, grand frère. »
« Pourquoi ne pas rester en retrait et attendre le bon moment, pour le bien de tous ? »
« Hmm, mais… j’ai vraiment envie d’ajouter Ceres à ma collection… »
« Même comme ça, tu as trop peu à y gagner. Et tu risques de devoir faire subir à Ceres une Ingestion de poison informe. »
« Malgré tout… »
« Si tu ne peux vraiment pas t’en passer… je te récupérerai la chaînette de cheville de la directrice Ceres. »
« Une chaînette… son bracelet de cheville ? »
« Oui, le bracelet de cheville en argent que la directrice Ceres porte toujours. »
« … Vraiment ? »
À partir de ce jour-là, je suivis Yiming pendant trois jours et trois nuits pour le convaincre.
Yiming se tourmenta, mais finit par faire une copie sans filigrane et la remettre à Produits pharmaceutiques Overnus.
Ensuite, les choses se déroulèrent sans accroc.
Dès que Produits pharmaceutiques Overnus apprit l’existence du Projet Z de Développement des ressources du Crépuscule, Produits pharmaceutiques Overnus envoya une lettre de protestation aussi ferme que possible et rassembla des forces autour de la Famille du Dragon rouge.
Même Développement des ressources du Crépuscule rentra la queue entre les jambes face à Overnus, qui menaçait d’aller jusqu’à la guerre civile si le projet se poursuivait.
Gisela, la directrice qui avait poussé le Projet Z de Développement des ressources du Crépuscule plus que toutes les autres parmi les onze directeurs, démissionna et assuma l’entière responsabilité.
Il était évident que Ceres avait joué un rôle dans tout ça.
Puis arriva enfin le quinzième jour, celui que j’attendais depuis si longtemps.
« Tu es vraiment incroyable… Attends un peu ! Je suis en train de parler ! »
« On en parle après, après qu’on a fini ? »
Dix secondes, neuf secondes.
Je comptai en regardant par la fenêtre, comme si c’était le compte à rebours du Nouvel An.
Ça n’allait pas tarder.
Pas tarder.
Trois
Deux
Un
Zéro
La sirène qui vrillait les tympans ne retentit pas.
Pas plus que les annonces diffusées dans les rues pour prévenir d’une émeute.
Autrement dit, le Projet Z de Développement des ressources du Crépuscule avait été stoppé.
Kyaaa ! J’ai réussi !
Le frisson de recevoir d’un coup la récompense de toutes les épreuves merdiques que j’avais endurées !
Le soulagement de savoir que je n’allais pas mourir !
Et en plus, la récompense de maman Ceres !
La dopamine me monta à la tête.
Je m’enfouis dans l’étreinte moelleuse de maman Ceres, encore humide de sueur.
Ahh, j’avais l’impression de me faire aspirer…
« Mec… j’ai survécu… C’était putain de dur… »
Waouh… Ces deux semaines avaient été atroces.
Sérieusement, je m’étais demandé comment j’allais bien pouvoir réussir à passer cette épreuve.
Je voulais juste me reposer pendant une semaine entière.
Si heureux que j’arrivais à peine à me contenir, j’enfouis mon nez contre le symbole de la maternité et sanglotai.
« J’ai survécu ! Je suis vivant ! Putain ! J’ai survécu ! »
Ceres s’interrompit un instant, puis me tapota le dos.
« Haah… Je te l’avais dit, non ? Tu n’avais pas besoin de t’inquiéter autant… »
« Lady Ceres… ! »
Elle était tellement gentille !
J’imaginais que son attitude était particulièrement différente pendant cette itération, ou bien elle me traitait bien parce que je lui avais apporté des avantages concrets ?
Dans tous les cas, c’était une gentillesse que je n’aurais jamais imaginée lors de notre première rencontre.
Yiming avait dit qu’un abîme se cachait aussi au fond de maman Ceres ?
Je n’arrivais pas à le croire.
Ce connard avait sûrement menti parce qu’il était gêné par sa propre personne.
Enfin bref.
Après d’innombrables échecs et rebondissements, le Projet Z de Développement des ressources du Crépuscule avait été stoppé.
J’avais noué de bonnes relations avec Xuan Yiming.
Avec maman Ceres, j’avais noué une relation décontractée, mais aussi une relation de maître à disciple, et il y avait une chance qu’elle évolue en un donburi mère-fille.
Et ça voulait dire que je n’aurais plus jamais à revoir cette garce de Kisara.
La voir me mettait toujours en rogne, alors bon débarras.
Autrement dit, l’heure était au bilan final.
« Lady Ceres, on devrait d’abord aller se laver ? »
« J’aimerais me reposer encore un peu. Vas-y en premier. »
« Allez, ne faites pas ça. Je vais vous laver. Le gel douche que je vous ai offert est incroyable, pas vrai ? »
« Haah… Tu jacasses vraiment à chaque fois. »
Personnellement, j’attendais ce moment avec impatience.
Je me demandais depuis longtemps quel genre de Commandement lubrique maman Ceres pouvait bien cacher.
Notes :
[1] Mandat céleste : concept traditionnel chinois selon lequel le Ciel confère sa légitimité à un souverain ; ici, il est réinterprété comme la faille déterminante qui permet à un mage d’exercer ses pouvoirs.
« Donburi mère-fille » est un terme d’argot japonais grivois désignant une relation sexuelle impliquant une mère et sa fille.
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