À partir de ce petit événement qui venait de se produire sous mes yeux, j’échafaudai une hypothèse : ces créatures invisibles se trahissaient dès qu’elles effectuaient un mouvement rapide. Je supposai qu’elles restaient camouflées tant qu’elles avançaient lentement et sans bruit, ce qui expliquait pourquoi je n’avais même pas entendu celle qui s’était glissée derrière moi. Le monstre ne s’était révélé qu’au moment de mordre ; j’en conclus donc que Nora pouvait les plaquer toutes au sol en exerçant une traction intense.
Bien sûr, elle ne pourrait maintenir cette force qu’un certain temps, et sa portée avait ses limites. Pour l’instant, notre meilleure option était sans conteste de nous frayer une ouverture pour nous échapper.
Cette fois, je devais prendre part au combat.
Mon stock d’ogives s’épuise.
Sans perdre un instant, les trois autres partirent dans des directions différentes et se déchaînèrent contre les bêtes qu’ils avaient choisies, me laissant seul au milieu des Raptores qui tournaient autour de moi. Étonnamment, ils ne se joignirent pas au combat et restèrent en retrait, comme pour me protéger.
Ou alors, ils avaient simplement peur.
Qu’est-ce que je pouvais faire ? Comment pouvais-je les aider ?
« Ah ! » Je tirai sur les rênes d’un Raptore et le fis venir à moi.
« Allez, mon grand », lançai-je en sautant sur son dos. Je n’allais pas me laisser distancer. Je n’allais plus rester impuissant dans ce monde. Si je voulais vraiment optimiser mes chances de survie, je devais affûter mon instinct de combat. Et quoi de mieux pour ça qu’une vraie zone de guerre ?
Je ne pouvais pas devenir plus fort physiquement ni acquérir des pouvoirs ridicules, mais améliorer mon instinct de survie et mon intelligence au combat pouvait au moins m’aider à tirer parti de ma technologie. À quoi bon fabriquer des armes si je suis trop nul pour m’en servir ?
Je tirai sur les rênes tandis que le Raptore se tenait immobile, les muscles tendus. « Allez, tu vas me dire que tu n’as pas le courage, cette fois ? » grognai-je. Soudain, un rugissement retentit sur ma droite. Je donnai un coup de talon dans le cou du Raptore ; il bondit de côté juste avant qu’une mâchoire ne s’abatte sur nous pour nous dévorer. Je venais d’échapper à la mort une fois de plus. « VOIS-TU ? SI ON NE BOUGE PAS, ON MEURT ! »
Comme s’il me comprenait, je le pressai, espérant qu’il saisissait au moins ce qui se passait. Cette bête était mon reflet, quelques heures plus tôt.
« Allez, BOUGE ! SI J’EN SUIS CAPABLE, TOI AUSSI ! » Je lui donnai un dernier coup de talon pour l’encourager à avancer. Son instinct animal finit par prendre le dessus : il obéit et nous fonçâmes à la suite de Nora, qui combattait les bêtes.
Elle se retourna en abattant un autre monstre et ouvrit de grands yeux, inquiète. « Axure ! »
Merde. Merde. Je viens de foncer en plein milieu de tout ça, mais qu’est-ce que je suis censé faire ?!
En un instant, Nora plaqua au sol les deux monstres qui se trouvaient de part et d’autre de moi, puis sauta sur eux pour se rapprocher. Tel un chevalier sur sa monture, je m’enfonçai dans la mêlée, à la recherche d’un moyen de nous sortir de là.
Ils n’ont pas d’yeux.
Des oreilles énormes.
« Tant pis. On leur arrache les oreilles », haletai-je en sortant mon arme à feu pour viser. Je tirai dans leurs conduits auditifs. Le monstre poussa un cri strident et porta instinctivement la patte à son oreille.
« Encore un », soufflai-je en tirant une nouvelle balle vers ma gauche. Elle détruisit le principal sens dont la créature se servait probablement pour nous repérer.
Mais qu’est-ce que je fous, au juste ?
Alors que je m’enfonçais dans le chaos, mes pensées se bousculèrent plus vite que les balles que je tirais.
Qu’est-ce que je fous ?
Je ne les aide même pas.
Tu essaies juste de te prouver que tu n’es pas impuissant.
Nora fait tout à ta place.
Tu ne fais que flatter ton ego.
Tes attaques ne servent à rien.
Seuls les résultats comptent.
Ces pensées résonnaient dans ma tête, se chevauchant dans un écho hurlant.
Alors pourquoi tu t’acharnes ?
La survie ? Ça, ce n’est pas survivre.
Tu essaies de te faire croire que tu as une chance dans ce monde.
Tu es un imbécile.
Reste en retrait et laisse les autres faire à ta place.
Le processus n’a aucune importance.
Ton courage ne compte pas.
Tes émotions ne comptent pas.
Tu vas juste mourir…
« AXURE ! »
Je sentis une paire de bras fins m’enlacer.
« Il faut qu’on se tire ! » La voix de Nora me ramena à la réalité. Elle me montra une brèche, jonchée de monstres morts. Elle ne resterait pas ouverte longtemps, mais j’aperçus Zidane et Rumena de l’autre côté du terrain, eux aussi en train de fuir sur leur Raptore. Ils avaient apparemment réussi à se frayer une ouverture et à s’échapper ; il était donc logique que nous fassions de même.
Je te fais confiance.
Les mots de Zidane restèrent gravés dans mon âme.
Je donnai un coup de talon au Raptore. Nora resserra son étreinte autour de moi tandis que notre monture filait entre les monstres qui nous surplombaient. Nous nous baissions, esquivions et zigzaguions comme dans une course de rue, pendant que Nora s’efforçait d’exercer une pression sur eux. Nous évitions de justesse les poings qui s’abattaient sur nos têtes. Le Raptore révéla sa véritable vitesse et, comme Nora l’avait dit plus tôt, « espérons que l’adrénaline des Raptores nous emmène loin d’ici ».
C’était précisément ce que je faisais, semblait-il.
Nous débouchâmes dans une clairière, laissant les bêtes derrière nous. Un hurlement strident traversa le ciel, puis s’éteignit peu à peu à mesure que nous nous éloignions. Au son des foulées lourdes et rapides du Raptore, nous rattrapâmes les deux chevaliers aussi vite que possible.
« On fait quoi, maintenant ?! » nous cria Zidane.
« Sortons d’abord de cette zone ! » répondit Nora en desserrant son étreinte autour de moi pour s’agripper à la selle.
« On va par où ?! » demanda Rumena.
« Tout droit, d’après la carte ! » s’exclama Nora en tendant la main devant elle.
« Je continue ? » demandai-je à Nora comme un idiot.
« Oui. On ne peut pas s’arrêter ici. On dirait que les Raptores ne veulent pas s’arrêter non plus. Même si notre prochaine pause devra probablement durer plus longtemps. »
« Espérons qu’il n’y ait pas encore des putains de monstres, là-bas », grognai-je.