Chapitre 142
WeTried Translations x Flame Comics
Traducteur/éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 142 : La rébellion des trois comtes (2)
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* * *
Presque toutes les routes reliant les Montagnes de Vernina à Saint-Matilene étaient, de fait, sous le contrôle de Jean Beltua.
À l’exception d’une poignée de seigneurs réputés indéfectiblement royalistes, tous ceux dont les domaines dépendaient des routes commerciales se soumettraient volontiers à Jean Beltua.
Dans la situation actuelle, même ces royalistes n’étaient pas dignes de confiance : rien ne garantissait leur fidélité à la famille royale.
« Eugene. »
« Grand frère Ivan !! Comment avez-vous déjà fait pour arriver ici… ? »
« Il faut que tu réapprennes à monter à cheval. »
Ivan rattrapa le groupe parti avant lui et balaya les environs du regard. À cette allure, ils ne parviendraient jamais à semer leurs poursuivants.
Même lui, qui était loin d’être un cavalier émérite, avait rattrapé ces novices sans grande difficulté. Le groupe semblait épuisé après avoir gravi la montagne toute la nuit et traversé le champ de bataille, mais la véritable bataille ne faisait que commencer.
« Il y a deux possibilités. »
« Quoi ? »
« Vous vous séparez et vous prenez chacun la route de Saint-Matilene. Au moins, l’un d’entre vous arrivera à coup sûr. Dans ce cas… »
« Je vais mourir. »
« Probablement. »
Ivan acquiesça aux paroles d’Oscar. À l’heure actuelle, c’était Oscar que les trois grands comtes voulaient voir mort par-dessus tout.
« Vous ne pouvez pas faire ça ! »
« Oui ! Comment pourrait-on abandonner un ami ?! »
Isabelle et Aesidis protestèrent aussitôt. Ivan hocha tranquillement la tête.
Si Oscar mourait ici, ils perdraient toute légitimité à prendre le commandement des forces de la capitale et à tenter de la défendre. Sans l’autorité du duc d’Etakrikh, tous ceux qui étaient présents n’étaient, en pratique, que des étrangers.
« Sinon, on pourrait servir un autre appât. Elphihara. »
« Moi ?! J-je… Je suis l’appât ?! »
« Non. C’est moi. »
« Hein… ? »
Ivan sortit une carte et la lança à Elphihara. C’était une carte militaire obtenue directement par le Commandement du Contre-espionnage.
Elphihara la parcourut des yeux, puis demanda à voix basse : « Je sais que je suis une elfe, mais est-ce vraiment prudent de confier une carte militaire à une elfe… ? »
« Le Conseil Privé a probablement déjà mis la main sur les cartes des routes militaires de Tilles. Ce n’est pas un secret si précieux. »
« … Je vais faire semblant de vous croire. Alors, qu’est-ce que vous attendez de moi ? »
« Il faut qu’on crée un sort. »
Ivan se rapprocha d’Elphihara à cheval et posa un doigt sur la carte qu’elle tenait.
« L’échelle de cette carte est imprécise. Ne t’en sers que comme référence, et suis mes instructions à la lettre. Tu en es capable ? »
« Vous voulez que je calcule la distance parcourue au fur et à mesure ? »
« Exactement. »
« Ce sort n’a rien de compliqué. »
En partant d’un coin de la carte, Ivan traça une ligne sinueuse. Tantôt elle tournait, tantôt elle décrivait une courbe douce.
« Depuis Pierrecourt, prenez la direction du nord-ouest, à cent vingt degrés, sur deux kilomètres. Puis empruntez la vingt-septième route à droite et parcourez cinq kilomètres de plus vers Rocheval. Quand vous trouverez la voie ferrée, ne vous arrêtez pas. Traversez-la et poursuivez sur neuf kilomètres en direction de Tiribuille… »
Ivan expliquait avec fluidité, d’un ton calme et clair, comme s’il retraçait un itinéraire qu’il connaissait depuis toujours.
Même si on leur avait demandé de décrire ainsi leur propre ville natale, aucun d’eux n’en aurait été capable. Le groupe fixait Ivan, hébété.
« … Ensuite, parcourez neuf kilomètres en gardant la route Rosanne-Sobard sur votre gauche. Une fois sur le boulevard sud de Saint-Matilene, foncez à bride abattue jusqu’au palais royal. Compris ? »
« Neuf kilomètres de Rosanne à Sobard… Oui. Oui, je me souviens de tout. »
« Cette fois, tu seras seule responsable du repérage. Si tu te trompes de route, tout le monde mourra. Tu peux le faire ? »
« Si je dis que je ne peux pas, vous ne m’y obligerez pas ? »
« On choisira une autre possibilité, et Oscar mourra à la place. »
« Ouah. Regardez-moi ce type qui menace les gens. »
Elphihara grommela en remuant les oreilles.
« Très bien. Les Grikenkos ont naturellement une excellente mémoire, tu sais. »
« Je sais. »
*Ton père était pareil.* Ivan renifla et ébouriffa les cheveux d’Elphihara.
« … ?! »
« !!! »
Tous les membres du groupe dévisagèrent Ivan, stupéfaits. Même Elphihara était si surprise que ses oreilles se dressèrent toutes droites.
Ivan croisa leurs regards, puis se détourna et fit pivoter son cheval.
« Et vous, monsieur ?! »
« L’appât. »
« Mais… C’est beaucoup trop dangereux, non ? »
« J’ai plus de chances de survivre si c’est moi qui suis en danger. »
« Argh… »
Clop, clop. Le cheval d’Ivan s’éloigna dans la direction opposée. Isabelle lui cria après.
« Attendez un peu ! Sérieusement ! On vous rattrapera bientôt, et vous ne pourrez plus dire des choses pareilles ! »
« J’ai hâte. »
« Attendez ! Monsieur Yermof ! Vous avez un conseil à nous donner pour quand nous arriverons à Saint-Matilene ? »
« Si vous pensez qu’il faut faire quelque chose, faites-le sans hésiter. »
Comme le Groupe de héros.
Sa voix se perdit dans le vent. Ivan disparut peu à peu au croisement des routes de montagne.
Le groupe observa un instant sa silhouette qui s’éloignait, puis talonna ses chevaux. Il leur restait un long chemin à parcourir, et Saint-Matilene n’avait plus beaucoup de temps.
Trop de vies étaient en jeu pour qu’ils échouent ou renoncent maintenant.
Il était temps d’agir comme le Groupe de héros.
* * *
Un bon agent ne préparait jamais une opération autour d’un seul objectif. Une opération menée sur un front donné s’inscrivait dans la stratégie générale d’une légion et comportait des objectifs essentiels ainsi que des buts secondaires permettant de les atteindre.
C’était pour cela qu’Ivan poussait son cheval tout en surveillant les environs.
Ces montagnes étaient parsemées d’innombrables espions. Où que le groupe se rende, il lui serait difficile d’échapper aux regards ennemis, surtout avec une troupe aussi remarquable.
Il n’y avait donc qu’une chose à faire : réduire au minimum la pression exercée sur ces gamins.
C’était pour cela qu’il avait lui-même choisi leur itinéraire. S’ils avaient foncé tout droit, leurs poursuivants les auraient immanquablement suivis. Il les avait plutôt envoyés le long des frontières de domaines appartenant à de farouches royalistes, ou à des seigneurs qui n’obéissaient pas au comte Jean Beltua.
Ainsi, le comte Jean Beltua n’oserait pas déployer une grande force sans justification. Cela suffirait. Ils devraient pouvoir s’occuper d’un petit détachement à leurs trousses.
Ils devaient en être capables.
Il ne pouvait pas intervenir personnellement et veiller sur eux dans toutes les situations.
« Encore un petit effort. »
Ivan tapota l’encolure de son cheval en sueur, se pencha en avant et fixa la route droit devant lui.
Pour alléger la pression qui pesait sur le Groupe de héros, il devait détourner l’attention des comtes.
Il devait devenir plus gênant que le Groupe de héros, plus gênant encore que le fils légitime aîné de Gilles Ver.
Et il avait saisi leur stratégie générale au moment opportun. Il avait également compris les objectifs indispensables à sa réalisation. Grâce à ces deux éléments et à sa connaissance de la carte militaire, il lui était facile de déduire les grandes lignes de leurs tactiques et leurs objectifs secondaires.
C’était presque de la rétro-ingénierie. Si l’objectif était clair et qu’on connaissait les ressources disponibles, que ferait-on ? En raisonnant ainsi, il pouvait estimer l’éventail des actions possibles.
Il pouvait alors comprendre ce qu’ils désiraient le plus, à cet instant.
Et un agent entraîné devait savoir faire ce que l’ennemi détestait le plus. Détruire ce qu’il convoitait, se rendre impossible à ignorer et le forcer à réagir.
À Krasilov, l’appât venait de mordre à l’hameçon.
* * *
« Il y a trois grandes voies par lesquelles l’avant-garde des Démons peut franchir les Montagnes de Vernina et lancer son invasion. »
Pour traverser le Front de l’Est, ils ne pouvaient engager une force supérieure à un seul échelon. Une troupe plus importante ne conviendrait pas à une infiltration clandestine ; de plus, les Tauruses, qui formaient le cœur de la force ennemie, étaient des bêtes aux besoins caloriques considérables.
S’ils comptaient se ravitailler uniquement par le pillage, leur effectif ne pouvait dépasser deux mille individus.
Même divisée, une force de cette taille ne pourrait franchir que quelques domaines, quand bien même un dieu de la stratégie descendrait parmi eux. Ils atteindraient bien trop vite le point culminant de leur offensive.
Les Démons ne vénéraient que la force. Cela signifiait aussi qu’en l’absence de leur état-major à proximité, ils ne pouvaient correctement maîtriser les soldats, qui agissaient à leur guise.
Ils devraient entrer en une seule bande de guerre. Une formation aussi massive ne pourrait effacer ses traces.
« Quand ils pilleront et incendieront les domaines alentour, le comte Guillaume viendra à leur secours et gagnera le soutien des royalistes. »
Il allait leur couper l’herbe sous le pied. Plus rapide et plus malin qu’eux, il imiterait leur opération et s’emparerait avant eux de ce qu’ils convoitaient.
Sauver des domaines de la menace des Démons. Gagner le soutien des royalistes et rassembler le minimum de forces militaires nécessaire.
Il pouvait en tirer trois avantages majeurs.
Premièrement, il pouvait faire échouer le plan du comte Guillaume.
Deuxièmement, il pouvait frapper la légion du comte Etouan par-derrière.
Troisièmement, en levant des troupes près du territoire du comte Jean Beltua, il pouvait immobiliser à la fois la légion du comte et son attention.
De l’extérieur, il pouvait ainsi saper les plans des trois grands comtes.
« Limiter à quinze le nombre de domaines détruits. »
Dans le même temps, il pouvait accomplir la quête d’Eugene. Si l’offensive de guérilla des Démons se déroulait comme prévu, le comte Guillaume ne bougerait pas avant qu’au moins sept domaines aient été réduits en cendres.
Un bon agent ne préparait jamais une opération pour un seul objectif.
« Je l’ai déjà fait. »
Rien de difficile à refaire une chose qu’on avait déjà faite une fois.
Au bout du compte, il n’avait qu’à écraser l’avant-garde des Démons et rallier les domaines susceptibles de devenir ses alliés.
Ce n’était qu’une suite de tâches simples, pas différentes du travail habituel de l’Unité d’Annihilation.
* * *
Ivan passa la main sur les arbres brisés en tous sens et le sol retourné, puis l’épousseta.
Il avait passé deux jours à vérifier toutes les routes que les Démons étaient susceptibles d’emprunter, et son cheval s’était déjà effondré d’épuisement.
Ivan sortit une barre nutritive et la mâcha par petites bouchées. Son odeur lui était familière, tout comme les environs.
La puanteur rance des Démons imprégnait l’air alentour.
Cela faisait deux jours qu’il fouillait les Montagnes de Vernina à la recherche de traces des Démons. C’était le dernier point d’infiltration envisagé.
« Deux jours. »
L’opération avait dû commencer en même temps que l’arrivée des dragons. D’après ses calculs, il avait donc environ deux jours de retard sur eux.
Si une force d’infiltration entièrement composée de Tauruses avait commencé à envahir des domaines sans défense, combien de villages auraient brûlé en deux jours ?
On pouvait le calculer précisément.
« Cinq. »
S’ils s’en prenaient à des villages agricoles comptant entre cent et cinq cents foyers, ils auraient brûlé au moins cinq villages pour nourrir une bande de guerre de cette taille.
Les Tauruses étaient des bêtes carnivores.
Ils mangeaient les humains. Avec plaisir.
Ivan l’avait déjà vu. À l’époque, c’était monnaie courante.
Sans un mot, il empoigna son pistolet et se mit à descendre la montagne.
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