Crachant un peu de sang dans la poussière, Ben resta au sol et regarda la silhouette de Theodore rapetisser à mesure qu’il montait l’escalier. Son corps n’était plus qu’un amas de ruines.
Faisant circuler le mana dans son organisme, il continua d’inonder son corps de [Régénération].
Ça faisait mal.
C’était douloureux de ne rien pouvoir faire face à quelqu’un d’aussi puissant, mais Ben savait aussi qu’il ne devait pas encore agir, comme Logan le lui avait appris. Il était faible. Les règles du jeu étaient truquées contre lui ; il devait donc jouer les faibles.
Il se concentra donc sur lui-même, arrachant son regard à Theodore, qui s’éloignait toujours davantage en grimpant.
Une immense ombre obscurcit soudain la lumière au-dessus de lui.
En levant les yeux, Ben eut à peine le temps de distinguer l’armoire à glace qui se tenait au-dessus de lui avant qu’une main ne lui agrippe l’épaule.
Le hissant sur ses pieds comme s’il ne pesait rien, le géant le remit debout sans effort. De près, le type ressemblait à un mur ambulant, couvert de vieilles cicatrices et bâti comme une montagne de muscles. Pourtant, il ne dégageait pas la moindre agressivité.
Une petite fille surgit de derrière son imposante silhouette. Elle lui arrivait à peine à la taille. Son petit nez retroussé et ses grands yeux semblaient parler pour elle.
« Ma sœur va te soigner », déclara Cassian.
Sans même lui demander la permission, elle se planta juste devant Ben et lui prit les deux mains. Il se laissa faire : il ne percevait aucune malveillance chez eux.
De toute façon, qu’aurait-il pu faire dans son état ?
Une chaleur se répandit dans ses veines. Un soin bien plus puissant que tout ce qu’il avait connu auparavant ressouda son corps. Clignant des yeux, surpris, Ben vit ses bleus et ses égratignures se refermer à toute vitesse sous l’effet de sa compétence.
Mais malgré son aide, il remarqua que la [Marque de guérison] sur sa poitrine était toujours déchirée, car cette réparation précise exigeait qu’il l’alimente de son propre mana. Il s’était demandé si le mana vital d’autrui, canalisé par sa compétence de soin, pourrait faire l’affaire.
Apparemment, non.
Grâce à [Concentration], il observa la magie de soin parcourir son organisme, absorbant tout ce qu’il pouvait apprendre. Tandis qu’il s’y appliquait, il se souvint soudain du poison immonde que lui avait infligé le gobelin.
À l’époque, il avait désespérément eu besoin d’un guérisseur.
À présent, il avait envie de rire. Il avait déjà éliminé toute trace de ces toxines grâce à sa propre [Régénération]. En fait, il n’avait même pas essayé : la compétence s’en était chargée toute seule.
« Merci. »
Rayonnante, la fillette lui adressa un hochement de tête enthousiaste, sans prononcer un mot. Cassian croisa les bras en la regardant travailler. Une fois qu’elle eut terminé, il reprit enfin la parole.
« Je suis Cassian. Voici Sera. Nous sommes frère et sœur. C’est elle qui me garde en vie. »
Le menton levé vers le monolithe, Cassian fixa l’endroit où Theodore continuait de grimper.
« Cet homme est déloyal. Il sourit quand il casse des choses, alors que moi, je ris quand les choses manquent de me briser. Nous ne sommes pas pareils. »
Le géant se tourna vers Ben et lui adressa un sourire étonnamment sincère, avide de combat. Et, aussitôt, l’atmosphère autour de lui changea. Quelle que fût la raison de sa venue, elle n’avait absolument rien à voir avec Theodore ni avec l’escalier.
C’était Ben qu’il voulait.
« J’ai vu tes attaques de mana tout à l’heure, pendant que tu combattais la Marée. Tu es fort. »
Faisant craquer ses phalanges, le géant s’avança sans la moindre malveillance ni arrière-pensée. Du moins, rien que Ben puisse déceler. Il voulait simplement se battre.
« Alors, qu’en dis-tu, mon ami ? »
Un petit combat, hein ?
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Cassian s’éloigna, visiblement déçu.
Au moins, le géant n’insista pas et ne se fâcha pas. Il avait l’air sincèrement gentil. Après un simple hochement de tête, il fit demi-tour et s’en alla.
En le regardant partir, Ben baissa les yeux et remarqua que la petite guérisseuse se tenait toujours juste devant lui. Elle le dévisageait de ses grands yeux et voulait clairement lui dire quelque chose.
Ben attendit patiemment, persuadé qu’elle allait simplement parler.
À la place, elle leva la main, pinça deux doigts au coin de ses lèvres et les fit glisser d’un geste fluide, comme pour sceller sa bouche. Puis elle tapota sa gorge et secoua une fois la tête.
« Ah. Tu ne peux pas parler ? »
Elle acquiesça.
Puis elle s’accroupit brusquement et se mit à tracer quelque chose dans la terre du doigt. Mais elle sembla changer d’avis, effaça son dessin avec la paume et se redressa d’un bond.
Hein ?
Elle désigna le dos de Cassian qui s’éloignait, puis la poitrine de Ben. Elle leva ses petites mains et se mit à répéter un mouvement étrange avec ses poings, qui pouvait tout aussi bien évoquer un combat qu’un pétrissage énergique de pâte à pain.
Ben fronça les sourcils.
« Tu veux que je l’affronte plus tard ? »
Elle souffla bruyamment. Les mains sur les hanches, elle secoua vigoureusement la tête et lui lança le regard le plus déçu qu’un être humain puisse produire. Ben tenta donc encore une fois.
« Tu veux que je fasse du pain avec lui ? »
Elle plaqua une petite main sur son visage et la fit glisser vers le bas, exaspérée au plus haut point.
Retenant un grognement silencieux, elle refit le geste des poings, puis désigna son propre sourire, Cassian, et enfin Ben.
« Il est heureux quand il se bat ? »
Elle croisa les bras en un énorme X et en vibrait presque de frustration.
Elle s’approcha de Ben jusqu’à ses tibias, lui attrapa la main et la poussa en direction du dos de Cassian. Puis elle prit sa propre main et la secoua énergiquement, comme pour conclure une affaire.
Et, enfin, son cerveau épuisé comprit.
Ben la dévisagea en silence.
« Tu veux que je devienne son ami ? »
Elle hocha plusieurs fois la tête.
Elle rayonnait.
Ben fronça davantage les sourcils.
Elle lui décocha un sourire malicieux. Levant les deux mains, elle planta ses index sur les joues de Ben et lui étira physiquement son profond froncement de sourcils pour lui arracher un sourire forcé.
Puis elle pivota et partit en courant rejoindre son frère, lui adressant joyeusement un petit signe d’au revoir par-dessus son épaule.
Quelle drôle de fille…
En se frottant les joues, Ben prit enfin le temps de regarder autour de lui, dans la clairière, pour la première fois depuis sa chute dans la poussière.
Il remarqua aussitôt les cadavres de monstres éparpillés le long de la lisière, au loin.
Une Marée s’était déclenchée quelque part pendant que Theodore le traînait jusqu’au monolithe. Ben n’avait donc aucune idée de la façon dont la défense s’était déroulée ni de ce qu’il avait manqué.
Balayant du regard la foule restante, il grimaça.
Où diable Alice et Ethan étaient-ils passés pendant tout ça ? Et qu’était-il arrivé à la Marée ?
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« La Marée s’est divisée en plusieurs fronts et nous a coincés de l’autre côté de la clairière. Et la situation ne fait qu’empirer », expliqua Ethan.
Il n’avait pas été difficile de les retrouver, et Ben recevait à présent cette charmante nouvelle.
« Ils ne nous visaient même pas. Toute la horde se dirigeait délibérément vers le monolithe. Ils se broyaient littéralement contre la barrière, sans se soucier le moins du monde de leur survie. »
Ben assimila cette information profondément inquiétante et poussa un soupir.
« Les Marées sont devenues nettement plus puissantes, hein ? »
« Et elles ne feront que gagner en puissance. Pendant ce temps, l’intervalle entre les vagues ne cesse de raccourcir. Alice et moi avons été débordés à chaque fois. »
Ben voyait bien que quelque chose tracassait sérieusement Ethan. Mais avant qu’il ait pu commencer à le questionner, une silhouette agitée se précipita dans son champ de vision.
« J’arrive pas à croire que ce malade ! » Alice leva les bras au ciel. « Je viens d’apprendre qu’il t’a traîné tout là-haut avant de te jeter dans le vide ! »
« Techniquement, je me suis laissé tomber. » Ben haussa les épaules, ravi de voir sa paupière tressaillir. « La gravité a fait le plus gros du boulot. »
« Ça n’arrange rien ! »
« Il est simplement très mal compris. »
Gardant un ton neutre, Ben poursuivit sur sa lancée.
« Franchement, il n’a rien de mauvais. Ce pauvre gars manque cruellement de mana. Ça lui est monté à la tête. Dès qu’on lui en aura trouvé un peu, tout ira très bien. »
Elle le regarda, sidérée, puis laissa échapper un petit rire surpris.
La main sur la bouche, Alice laissa retomber toute sa colère. Mais elle se reprit vite et lui enfonça un doigt accusateur dans la poitrine.
« Je te l’avais bien dit. »
Elle se pencha vers lui et le foudroya du regard.
« Dès le premier jour, je t’ai dit en face que c’était un cinglé fini. Et regarde ce qu’il a fait lors de notre toute première faille en commun. »
« C’est vrai. »
Bon, ce n’était pas vraiment sa faute, mais quand Alice était d’humeur comme ça, mieux valait la laisser faire. Ben agita donc la main d’un air désinvolte et réorienta la conversation.
« Mais au moins, j’ai rencontré des gens bien. Sera, la petite sœur du géant, est venue me soigner. »
Surprise, Alice oublia aussitôt Theodore.
« Depuis quand tu laisses de parfaits inconnus te soigner ? »
Elle pencha la tête et examina ouvertement son visage, étonnamment dépourvu de bleus.
« C’est étonnamment raisonnable de ta part. »
« Je n’avais pas vraiment le ch— »
Sa phrase mourut dans sa gorge : toute l’agitation régnant au pied du monolithe s’interrompit brusquement. Les chuchotements et les conversations s’étaient tus, et Ethan avait attiré l’attention de tous en désignant le monolithe.
Comme toutes les autres personnes dans la clairière, Ben leva les yeux.
Tout en haut du monolithe, Theodore s’était arrêté. Pour la toute première fois depuis qu’il avait commencé son ascension, sa petite promenade désinvolte avait pris fin. Il avait ralenti, certes, mais jamais encore il ne s’était immobilisé.
Mais à présent…
Ben voyait nettement la tension dans sa posture, même d’ici.
Le moindre pas semblait lui coûter beaucoup d’efforts ; au deuxième, sa démarche se crispa et il se figea complètement. Puis le monolithe le projeta dans le vide.
Précipité de si haut, Theodore chuta longuement. La distance était telle que toute la clairière inspira d’un seul coup.
Puis l’air ondula autour de lui. Il disparut et réapparut au sol, les jambes fléchies pour amortir sa réception.
Tout le monde se tut.
Ben le regarda en plein visage et remarqua le sang qui lui coulait du nez.
Rejetant la tête en arrière, Theodore éclata d’un rire sincèrement ravi. Depuis qu’il avait mis les pieds dans cette faille, c’était la première fois qu’il semblait réellement s’intéresser à quoi que ce soit.
Son rire s’apaisa, mais il continua de fixer le sommet du monolithe.
« C’est amusant, Benjamin, tu ne trouves pas ? » lança Theodore en baissant les yeux vers lui.
Ben refusa de répondre. Une idée toute simple occupait son esprit.
Theodore saignait comme tout le monde.