Chapitre 94
TL/ED – Miso
Mon bras était brisé, mon corps entier couvert de plaies, et mes organes internes étaient en bouillie.
Mais je tenais debout. C’était le plus important.
Je regardai Lump, effondré en se tenant le ventre, et je crachai un mélange de glaires et de sang sur le sol.
« Ptui. »
Ce n’était pas par provocation ou quoi que ce soit du genre, c’est juste que quelque chose remontait en moi.
Ma vision se brouillait. La Barrière d’eau était si proche qu’elle semblait coller à ma peau, et les effets secondaires du médicament commençaient à réclamer leur dû.
Avant même de pouvoir savourer la victoire, je m’assis, la tête tournant à toute vitesse.
J’avais envie de vomir. Combien de temps étais-je resté là, à genoux dans le sable, à chercher mon souffle ? Dix minutes ?
Je poussai un soupir de soulagement. Heureusement, je n’avais pas perdu connaissance avant.
« … Tu es en retard. Qu’est-il arrivé à Decay ? »
« Au final, je n’ai pas pu le capturer. Je suis venue aussi vite que possible après ça, mais… »
Des doigts froids effleurèrent ma tête.
Mon estomac en vrac se calma un peu. Alors que je parvenais à stopper mes haut-le-cœur, une pointe d’admiration perça dans la voix de Dersia.
« Contrairement à moi, tu as réussi à le faire. »
« Donc tu ne croyais pas en moi… Alors pourquoi m’avoir envoyé ? »
« Tu ne sembles pas t’en souvenir, mais ce n’est pas moi qui ai essayé de t’envoyer. Et puis, je me suis dit qu’au moins, tu ne perdrais pas. »
« Vraiment ? »
« Oui. Lump ne fait pas partie d’un Grand Royaume, et ses méthodes se limitaient à emprunter des corps. C’était un peu léger de penser qu’il pourrait tuer quelqu’un comme toi, capable de déployer pleinement ton Grand Royaume. Cependant… »
Avec une expression indéchiffrable, Dersia sortit son stylo-plume et traça un signe rapide dans les airs.
Lump fut peint en noir, puis disparut comme s’il n’avait jamais existé.
Elle ne l’avait probablement pas tué. Elle l’avait sûrement emprisonné quelque part pour l’empêcher de se suicider.
« Dire que tu as non seulement survécu, mais aussi vaincu et capturé un membre de haut rang du Cercle Pourpre… Je ne m’y attendais vraiment pas. Jern, tu dépasses toujours mes attentes. »
« J’ai fait de mon mieux. Si j’avais échoué, tout cela n’aurait servi à rien. »
Alors que je disais cela en essayant tant bien que mal de remettre mon bras en place, je me souvins soudain de la conversation précédente.
« En y repensant, ce type a dit quelque chose d’étrange. »
« Quoi donc ? »
« Il a dit qu’il ne m’avait jamais torturé… qu’il avait juste jeté l’original de la poupée dans la rivière ? Et que c’était moi. »
« C’est probablement un mensonge. »
Dersia secoua légèrement la tête, balayant l’idée.
« Au début, j’ai aussi pensé que tu étais juste un enfant incroyablement malchanceux. Mais plutôt qu’un coup de foudre frappant une aiguille, l’hypothèse qu’ils t’aient fait subir quelque chose durant ta petite enfance est bien plus rationnelle. »
« C’est vrai ? »
« Les seules inconnues seraient de savoir pourquoi ils ont essayé de te faire tomber dans les Abysses avant tes dix ans, et ce que tu as perdu, ce genre de choses. »
« Je me suis dit qu’un autre exécutif, quelqu’un que Lump ne connaissait pas, était peut-être celui qui avait fait ça… »
« Celui-ci occupait une position assez importante au sein du Cercle Pourpre. La possibilité qu’il ne soit pas au courant est mince. »
Cela semblait effectivement plus logique.
Alors que j’acquiesçais, Dersia me regarda de haut en fronçant les sourcils.
« … Mais tu es trop grièvement blessé. Que s’est-il passé ? »
« Il utilisait les corps de chevaliers de haut niveau. »
« Est-ce un problème ? J’ai entendu dire que ton sens des courants te donnait une supériorité écrasante dans les combats contre les chevaliers. »
« … Même si je vois l’attaque arriver, il y en a que je ne peux pas esquiver. »
« Concentrons-nous d’abord sur les soins. Nous parlerons du reste plus tard. »
Dersia examina mes blessures de près, puis leva soudain son stylo-plume et fit tomber de l’encre sur la zone touchée.
« Aïe. Mettre de l’encre sur une plaie, ça ne risque pas de provoquer une infection ? »
« Ce n’est pas de l’encre. »
Un bruissement – lorsqu’elle frotta l’encre déposée, la plaie disparut.
« … Hein ? »
J’étais décontenancé. La magie de soin n’était-elle pas censée ne pas exister ?
Je regardai Dersia avec un air légèrement suspicieux. Ma confiance en elle s’était un peu effritée depuis le dernier incident de kidnapping.
« Attends… Tu es sûre que tu ne me soignes pas en puisant dans mon espérance de vie ou quelque chose comme ça ? »
« Regarde mon bras. »
Dersia tendit son bras pâle et fin.
Sur ce bras, il y avait une coupure identique à celle qui venait de disparaître du mien.
« Ce n’est pas de la guérison. Je transfère tes blessures sur mon corps. »
« … Je ne sais pas ce que c’est, mais arrêtons ça. »
J’essayai de refuser, sous le choc, mais Dersia n’y prêta aucune attention et fit tomber plus d’encre sur mes autres blessures.
« Réfléchis rationnellement. »
Les blessures sur le bras de Dersia guérirent en un clin d’œil.
« La capacité de récupération d’une Elfe et celle d’un enfant humain ne sont même pas comparables. Si quelqu’un doit supporter la blessure, c’est moi qui dois le faire. »
« Les Elfes ont aussi des capacités de récupération exceptionnelles ? »
« Ne me dis pas que tu ne savais pas ? »
Il semblait que le fait que les Elfes soient doués pour la guérison était une évidence dans ce monde.
J’avais reçu de l’aide, mais…
« Ça ne fait pas mal ? »
« La douleur est quelque chose à laquelle je suis habituée. »
Je n’arrivais pas à me débarrasser de ce sentiment désagréable.
*
Après avoir reçu les premiers soins appropriés, je retournai au royaume et me dirigeai vers la chambre du dernier étage qui m’avait été assignée.
L’aube pointait déjà.
« En voyant que vous êtes tous les deux revenus sains et saufs, j’imagine que tout s’est bien passé. »
« Qu’en est-il du prince ? »
« Il dort profondément en ce moment. »
Ciel jouait avec les cheveux de Rahan pendant qu’il dormait à poings fermés.
« Je ne l’avais pas remarqué quand il était éveillé, mais maintenant qu’il dort, il ressemble vraiment trait pour trait à vous, Jern-nim. »
C’était vrai. Avec son expression détendue par le sommeil, la ressemblance était troublante.
Alors que j’étais envahi par un sentiment étrange, Dersia trancha d’un ton exaspéré.
« Ce n’est toujours qu’une poupée. Une fois cette affaire terminée, il faudra s’en débarrasser et dire la vérité au roi. »
« Quoi ? Non, ce n’est pas juste. »
Je secouai rapidement la tête, surpris.
« Pourquoi s’en débarrasser ? Même si c’est une poupée, il peut penser par lui-même et il m’a aidé. Je veux juste le laisser tranquille. »
« Jern, cette poupée a volé ta vie. »
Ajouta Dersia, comme si elle n’arrivait pas à y croire.
« Tu aurais pu vivre une vie sans manque en tant que prince d’un petit royaume. Cette poupée occupe une place qui devrait légitimement être la tienne. »
« Ce n’est pas Rahan qui l’a prise, c’est le Cercle Pourpre. »
« C’est vrai. Mais quoi qu’il en soit, cette poupée occupe une position qui te revient de droit, et c’est un fait établi que tu mérites de la récupérer. Tu comptes vraiment laisser les choses en l’état ? »
« Les choses tournaient très bien sans moi. Il n’y a aucune raison d’intervenir et de semer le trouble. »
« Et tes parents ? Ça ne te dérange pas qu’ils ne te reconnaissent jamais, et qu’ils passent le reste de leur vie à croire que cette poupée est leur fils ? Tu es vraiment d’accord avec ça ? »
« C’est un peu triste, mais il faut aussi penser à eux. À quel point seraient-ils dévastés d’apprendre que celui qu’ils ont aimé et chéri comme un fils toute leur vie n’est qu’une poupée, et que leur vrai fils dépérit d’une maladie mortelle ? Laissons les choses telles quelles. »
« Jern. »
Le regard de Dersia se glaça.
« Dis simplement que tu ne veux pas être prince. »
« Oui. Je ne veux pas. Vraiment pas. »
Je détestais les postes à responsabilités, mais je détestais encore plus les postes qui n’étaient faits que de responsabilités. C’était la chose la plus horrible au monde.
Quand elle vit mon dégoût sincère, elle soupira et céda.
« Si c’est ce que tu ressens, je ne te forcerai pas. Honnêtement, même si tu devenais prince ici, il y aurait plus de pertes que de profits. »
Sur ce, Dersia sortit un petit livre de sous ses robes.
« Alors, commençons l’interrogatoire. »
« Ah, c’est vrai. »
Je me concentrai, oubliant la douleur dans mon corps.
J’étais étrangement excité, un mélange d’anticipation à l’idée d’apprendre enfin des fragments de mon passé, et d’anxiété quant à ce qui avait pu arriver à ce corps pour finir dans un tel état.
Puis je remarquai quelque chose d’étrange et demandai :
« Attends… on fait ça ici ? Il y a des gens dehors, et comme c’est la nuit, ça pourrait devenir bruyant et gênant. On ne devrait pas aller dans un cachot ou quelque chose comme ça ? »
« Cet interrogatoire utilisera une méthode légèrement différente. Ne t’inquiète pas. »
Qu’est-ce que ça veut dire ?
Alors que je m’interrogeais, Dersia ouvrit le petit livre et y fit tomber un peu d’encre.
« Où est Lump ? »
« Il est juste ici. »
Au début, je ne compris pas ce qu’elle voulait dire.
Mais en m’approchant et en regardant dans le livre, je vis l’encre se tortiller comme si elle était vivante, formant des lettres, puis des mots, puis des phrases, avant de se décomposer à nouveau.
Finalement, une seule phrase apparut.
[C’est q u o i c e b o r d e l d e m e r d e]
« … Maîtresse ? »
Appelai-je Dersia, mal à l’aise.
Elle répondit comme si de rien n’était.
« Je l’ai transformé en Archive. C’était difficile, mais faisable. Peu importe à quel point il hurle, il n’y aura aucun son, donc pas besoin de s’inquiéter. »
Une Archive, hein. Je la regardai avec pitié.
« Quand es-tu tombée dans les Abysses ? »
« … C’est de la magie pure. »
« Non, peu importe comment on regarde ça, ça ressemble à une capacité du Royaume des Abysses… »
« C’est la magie de plus haut niveau que je puisse utiliser. J’ai déjà posé un pied fermement dans le Royaume Céleste, et ne t’ai-je pas dit avant que la seule différence entre le Royaume des Abysses et le Royaume Céleste est de savoir si tu es le maître de ton monde ou son prisonnier ? »
Cela dit, je n’avais plus rien à ajouter.
Néanmoins, c’était une capacité vraiment effrayante, alors je m’éloignai un peu d’elle.
Sceller quelqu’un dans un livre et le transformer en une forme d’archive… D’une certaine manière, cela semblait être la magie parfaite pour Dersia.
« Commençons par la première question. Je dois la poser avant que la digestion ne soit terminée, donc nous n’avons pas beaucoup de temps. »
Dersia feuilleta légèrement le livre et commença à écrire plusieurs commandes dans une langue que je ne pouvais pas comprendre.
« Qu’as-tu demandé ? »
« J’ai demandé des souvenirs liés à ton existence. Bientôt, toutes les archives liées feront surface. »
Peu après, des archives de dialogues apparurent dans le livre, comme si elles transcrivaient une conversation entre certains individus.
[On doit prendre le contrôle des villes ? Quel est l’intérêt ? Tuez juste tout le monde.]
[Il faut une base durable.]
[Pourquoi ?]
[Parce que c’est nécessaire.]
Une conversation entre Lump et un autre exécutif.
Je ne pouvais pas dire qui était cet exécutif. Tout ce que je pouvais faire, c’était deviner qu’il s’agissait peut-être de Decay.
[Ce prince, on l’a assommé et ramené. Tu veux autre chose ?]
[Hmm… Bon travail.]
[Quoi, tu vas juste le jeter dans la rivière ? On aurait pu le tuer et ramener le corps.]
[Je ne pouvais pas vous faire confiance aussi facilement. Je devais vérifier personnellement.]
Et c’était tout.
« … ? »
« ? »
Nous nous regardâmes, perplexes.
« C’est tout ? »
« … Je lui ai demandé de partager tout ce qu’il sait sur toi. Ça doit être tout ce qu’il y a. »
« Donc, si on résume… »
J’avais juste été kidnappé pour aider à créer une base durable.
Et après le kidnapping, c’est-à-dire après qu’ils aient fait de la place pour insérer la poupée appelée Rahan, je n’étais plus nécessaire, alors ils m’avaient juste jeté dans une rivière voisine.
En termes plus simples.
« J’imagine que je n’étais vraiment rien. »
J’étais lié au Cercle Pourpre, oui, mais seulement dans cette mesure.
Ils ne m’avaient jamais torturé, jamais prêté la moindre attention.
En d’autres termes, quand ils n’avaient pas réussi à me reconnaître, c’était simplement parce qu’ils ne savaient vraiment pas qui j’étais.
Tout ce qu’ils avaient fait, c’était me jeter dans une rivière, alors comment auraient-ils pu se souvenir de moi ?
« … Je ne comprends pas. »
Dersia trébucha et s’assit, l’air confus.
« Je pensais que même si tu n’étais pas profondément lié, au moins, le Cercle Pourpre t’avait torturé et jeté quand ils n’avaient pas obtenu de résultats, c’était l’hypothèse logique. Mais si ça n’est jamais arrivé… »
« … Ça devient encore plus difficile de découvrir mon passé. »
Je poussai un soupir en regardant les créatures abyssales nager autour de nous.
Essayer de comprendre pourquoi ces choses avaient été créées était devenu un mystère encore plus grand.
« Alors, que fait-on maintenant ? »
« Ce n’est pas encore fini. »
Elle secoua la tête et commença à écrire davantage dans le livre.
« Même si on ne peut pas trouver la cause, cela ne signifie pas qu’on ne sait pas comment trouver une solution. Il doit y avoir des indices. Je vais essayer de trouver tout ce qui s’y rapporte. »
Avec une expression étrange, Dersia écrivit quelque chose.
Pendant près de dix minutes.
« -! J’ai trouvé. »
À ce moment-là, une autre archive de dialogue commença à apparaître dans le livre.
[Créer les Trois Maux. C’est la priorité absolue actuelle.]
« … Ah. »
Les Trois Maux.
J’avais entendu le terme quelques fois. Ils n’arrêtaient pas de changer d’avis, disant que j’en étais un, puis que non, donc tout ce que je pouvais déduire, c’est que l’un d’eux était lié à la Mer profonde.
Le membre du Cercle Pourpre, à l’identité inconnue, continua de parler sur un ton comme s’il expliquait à plusieurs autres.
[Le stimulus appliqué pour forcer un mage à tomber dans les Abysses est finalement un Fardeau artificiel. Il faut broyer des centaines de mages. Et ils doivent être des enfants, c’est seulement là qu’un seul émerge à peine. Même ainsi, c’est loin d’être suffisant. C’est impossible d’y arriver de cette façon.]
[Pas sûr de ça. Je suis contre.]
[Pourquoi ?]
[Je comprends, tu essaies d’appliquer des Fardeaux infimes à travers le monde entier.]
« … »
« … »
Même si l’archive de dialogue tournait toujours, il n’y avait aucun moyen que je laisse passer ça.
Face à une histoire d’une ampleur complètement différente, nous nous regardâmes.
« Est-ce que c’est… seulement possible ? »
« … C’est impossible. Mais il est clair que c’est leur objectif. »
Indépendamment de notre choc, l’archive de dialogue continua.
[Mais pourquoi les Trois Maux, de toutes choses ? Ce n’est qu’un conte légendaire. Y a-t-il vraiment une raison pour laquelle nous avons besoin de leur Fardeau ? Je veux dire, si on se contentait de répandre le Fardeau de ce bâtard de Decay à travers le monde, un millier de personnes tomberaient dans les Abysses chaque jour.]
[Lump, espèce de fils de pute stupide. Fardeau mineur. Mineur ! Tu penses que répandre le Monde Intérieur à travers le monde entier est quelque chose de facile, espèce d’abruti ?]
[Ouais, et alors ? C’est différent avec les Trois Maux ? Sont-ils vraiment si puissants quand tu répands leur merde à travers le monde ? Même l’Océan ne causerait pas plus qu’une chute légèrement plus lente quand tu sautes dedans, alors doit-on vraiment courir après ces types ?]
[Lump, je comprends tes doutes. Peut-être que ton espèce n’a pas vécu assez longtemps pour savoir, tu manques de connaissances sur les Trois Maux.]
[Bien sûr. Je ne sais même pas s’ils sont réels. Même s’ils le sont, je ne vois pas ce qui les rend si spéciaux.]
[Alors je suppose qu’il vaut mieux que j’explique simplement, étant donné ton niveau intellectuel.]
[Quoi ?]
L’archive de dialogue continua.
[Tu as raison aussi. Même si c’est le monde d’un Trois Maux, si on l’étire de force et qu’on le répand à travers le monde, ça ne deviendrait pas un Fardeau particulièrement fort.]
[Alors quelle est la raison ?]
[Dans les mondes des Trois Maux, des êtres vivants existent.]
[… Des êtres vivants ? Quel genre ?]
[Quel genre, tu demandes…]
[Si leur Fardeau se répand à travers le monde, peu importe la force ou la faiblesse du Fardeau, le monde lui-même se transforme en un endroit où le simple fait d’exister est un Fardeau.]
[Parce que ces choses erreront dans le monde.]
[C’est ce genre d’existence que sont les formes de vie des mondes des Trois Maux.]
« … »
Silencieusement, je regardai les créatures abyssales nager dans les airs.
Même si je voulais le nier.
Peu importe comment je regardais ça…
… il semblait vraiment qu’ils parlaient de moi.