Chapitre 3
Installé à l’arrière d’un taxi en compagnie d’une inconnue, Damien repensait à ses paroles.
« Je ne sais pas où se trouve le lycée, je n’ai pas ton numéro, et l’école ne va pas me répondre de sitôt. Ah oui, aussi : on est dans la même classe, tu n’as nulle part où dormir… et surtout, je veux savoir pourquoi tu as voulu mettre fin à tes jours. »
Il comprenait qu’elle veuille son aide pour retrouver le lycée, mais pas qu’elle veuille en savoir autant sur sa situation.
Depuis qu’il subissait ce harcèlement, les gens autour de lui avaient changé. Ils l’évitaient. Certains avaient pitié de lui, d’autres semblaient vouloir l’aider, mais avaient peur de prendre sa place. Même les adultes ne comprenaient pas vraiment la situation. Ils se contentaient d’embrouiller ses harceleurs, persuadés que cela suffirait, alors qu’ils ne faisaient qu’augmenter leur animosité envers lui.
Cette fille était apparue de manière bien étrange… et parlait d’une façon encore plus bizarre.
Peut-être qu’elle n’est pas… normale ?
Oui, c’était fort probable. Un instant, elle racontait un véritable charabia, puis, l’instant d’après, elle exposait son problème avec le plus grand des calmes.
Le regard tourné vers la fenêtre, Damien cessa de se soucier de ce qui se passait dans la voiture et profita de la vue que lui offrait ce bref moment de calme.
Il n’avait pas remarqué que la jeune inconnue assise à ses côtés lui avait discrètement lancé un coup d’œil.
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En descendant de la voiture, les deux adolescents se retrouvèrent devant une résidence.
C’était une résidence de standing, composée de plusieurs immeubles modernes entourés de jardins impeccablement entretenus. Un portail automatisé, des caméras et un service de sécurité filtraient les entrées. Les appartements semblaient être occupés par des chefs d’entreprise, des médecins, des avocats et d’autres résidents très aisés.
Damien n’était ni impressionné ni surpris. Il restait plutôt neutre. Après tout, il vivait dans la ville qui abritait l’école la plus prestigieuse jamais créée : l’Académie Jean Nova. Elle regroupait un collège, un lycée et une université. Même un simple brevet obtenu là-bas avait énormément de valeur.
Et puis, sans être comparable, Damien vivait lui aussi dans une maison plutôt confortable.
« On y va ? »
Il acquiesça d’un signe de tête et la suivit.
Ils franchirent le portail après un rapide contrôle, puis s’engagèrent sur une allée pavée. À leur droite, un jardin soigneusement entretenu, ponctué de quelques bancs et d’arbustes taillés avec précision, apportait une touche de sérénité. Sans s’y attarder, Jia se dirigea vers l’un des immeubles et poussa la porte du hall.
Le marbre clair et les boiseries sombres donnaient à l’endroit une élégance discrète. Sans ralentir, elle rejoignit l’ascenseur, suivie de Damien.
L’intérieur, habillé de noyer foncé, de finitions en laiton brossé et d’un sol en marbre veiné, respirait le luxe sans ostentation. Les portes se refermèrent derrière eux.
Quelques instants plus tard, elles s’ouvrirent sur un couloir élégant. Un marbre blanc veiné de noir recouvrait le sol, tandis que des appliques diffusaient une lumière chaleureuse sur les murs clairs. Les portes en noyer, massives et parfaitement alignées, renforçaient le calme presque solennel des lieux.
Jia traversa le couloir et s’arrêta devant un appartement.
En franchissant la porte, une porte coulissante en bois, située sur la gauche, dissimulait un espace où étaient rangées chaussures et vestes. Deux pas plus loin, trois courtes marches menaient au reste de l’appartement.
Le salon s’ouvrait droit devant, tandis que deux couloirs, de chaque côté, desservaient les autres pièces. Baigné par la lumière des grandes baies vitrées, il mêlait un mobilier contemporain, des teintes sobres et quelques touches de bois qui réchauffaient l’ensemble. La cuisine, séparée par un mur ouvert en son centre, permettait de voir facilement ce qui se passait d’une pièce à l’autre.
Jia entra et s’assit sur le canapé. Damien la suivit.
Assis tous les deux à une extrémité du canapé, aucun ne prononça un mot. Le silence s’installa, comme s’ils participaient à une étrange partie où le premier à parler aurait perdu.
Finalement, Jia se leva et se dirigea vers la cuisine. Elle ouvrit le réfrigérateur, en sortit une boîte, puis revint quelques instants plus tard avec deux assiettes. Sur chacune d’elles reposait une généreuse part de fraisier.
« Euh… tu es plutôt du genre à manger sucré le soir ? »
Elle posa une assiette devant Damien avant de lui répondre.
« Ah non. C’est une habitude que j’ai prise à cause de mon grand-père. »
« Une habitude ? »
« Oui. Il disait que lorsqu’une personne s’apprête à dire quelque chose qui lui tient vraiment à cœur, un peu de crème et de fraises rend tout ça plus rafraîchissant. »
Pour la première fois depuis leur trajet en taxi, le visage de Damien quitta son expression de marbre pour laisser apparaître une mine perplexe.
« Ton grand-père a juste trouvé un prétexte pour manger du gâteau, c’est ça ? »
« Tout à fait. Mais ça n’en est pas moins vrai. Et puis… j’avais envie de fraisier, donc… »
Un léger sourire apparut sur les lèvres de Damien. Il prit la cuillère posée sur son assiette et goûta une bouchée.
Le gâteau était délicieux. Il fondait en bouche, tandis que la fraîcheur des fraises se mêlait délicatement à la crème.
En tournant la tête, il aperçut Jia savourer son propre gâteau avec un enthousiasme presque enfantin.
« Ton grand-père avait raison… c’est très rafraîchissant. »
« Oui. Même s’il abusait un peu des gâteaux aux fraises, il était plutôt visionnaire. »
Posant son assiette, la jeune adolescente regarda Damien. Son regard était détendu, mais son expression restait sérieuse.
« Bon… maintenant, Damien, qu’est-ce qui t’est arrivé pour que tu en arrives là ? Et puis j’ai remarqué quelque chose. Tu sembles savoir te battre, alors te faire harceler… c’est un peu ridicule, non ? »
« Qu’est-ce qui te fait croire que je sais me battre ? »
« Peut-être parce que lorsque je t’ai touché l’épaule, j’ai senti que ton corps était développé. Et puis, tout à l’heure, quand je t’ai surpris pendant que tu regardais derrière toi pour vérifier si j’étais partie, ta manière de te positionner n’était pas celle de quelqu’un qui ne sait pas se défendre. Tu l’as fait très vite… et tu pouvais agir à n’importe quel moment. »
En l’écoutant, Damien comprit que mentir ne servirait à rien. Avant même qu’elle ait terminé son raisonnement, elle avait froncé les sourcils, comme si elle avait déjà compris que sa réponse serait fausse.
« Tu as raison. Avant, je faisais beaucoup de sport. Depuis tout petit, j’en ai pratiqué énormément et je progressais très vite. »
Jia reprit une bouchée de son gâteau, lui faisant silencieusement comprendre de continuer.
« Sans trop me vanter, j’ai toujours été doué dans les sports que je pratiquais. J’apprenais vite, alors j’en ai essayé énormément. J’avais aussi un ami qui me suivait partout. Il était presque aussi talentueux que moi. Le dernier sport que nous avons pratiqué, c’était l’escrime. Petit à petit, on s’est intéressés à tout ce qui tournait autour : le kendo, l’iaidō, le HEMA, l’escrime olympique… Au bout d’un moment, le combat est devenu comme une seconde nature pour moi. »
En terminant son fraisier, Jia observa sa cuillère avec une légère tristesse.
« Je vois… Mais alors, comment ils ont pu te faire subir tout ce que tu as raconté sur la plage ? »
Damien inspira profondément avant de prendre à son tour une bouchée de gâteau. Jia ne le quittait pas des yeux.
« C’est simple. Aujourd’hui, je vis seul. Mais avant mon entrée à l’Académie Jean Nova… un accident est arrivé. Mes parents adoptifs sont morts. »
« Mes condoléances. »
Damien releva la tête vers elle. Un léger sourire amer apparut au coin de ses lèvres.
« Pourquoi tu me présentes tes condoléances ? Je n’ai pas terminé… Mes parents, c’est moi qui les ai tués. »
Il observa attentivement son visage. Il s’attendait à la voir paniquer, à réaliser qu’elle avait invité un meurtrier chez elle.
Mais sa réaction fut tout autre.
« Mmh… je comprends. Tu peux développer ? »
Ah… elle est vraiment bizarre, cette fille.
« Deux semaines avant la rentrée, je suis rentré du sport un soir. En arrivant devant la maison, j’ai entendu mes parents discuter avec un autre homme. Ils parlaient de trafic d’organes. J’ai toujours eu l’ouïe fine, alors j’ai tout entendu. Ils disaient que j’avais atteint un âge où mes organes valaient plus cher. J’ai compris que je n’étais plus en sécurité et qu’il fallait que je parte immédiatement.
Puis je me suis rappelé qu’avant moi, ils avaient eu leurs propres enfants ainsi que plusieurs enfants adoptés. Aucun n’était resté auprès d’eux. J’ai alors compris ce qu’ils étaient probablement devenus… et d’où venait réellement leur fortune.
J’allais m’enfuir, mais au même moment, la porte derrière moi s’est ouverte. Une quatrième personne se trouvait là. »
« Sans surprise, ils m’ont ramené au salon. Mes parents avaient l’air horrifiés et semblaient vouloir éviter mon regard.
L’homme avec qui ils discutaient m’a rapidement examiné avant de leur dire qu’ils recevraient un très bon prix pour moi.
Celui qui m’avait attrapé ne me tenait pas très fermement. J’ai attendu qu’il relâche un peu son attention avant de me laisser tomber d’un coup.
Mon père s’est placé devant la porte pour m’empêcher de fuir, mais ce n’était pas lui que je visais.
Près de l’aquarium, il y avait un katana décoratif.
Je l’ai saisi.
Ma mère a essayé de me l’arracher. Je lui ai donné un coup de genou dans le ventre avant de dégainer.
L’un des hommes a sorti un couteau. Je lui ai tranché la main.
Mon père s’est jeté sur moi… Alors je l’ai transpercé.
Je n’avais plus ma mère dans mon champ de vision, mais je l’ai entendue derrière moi. Quand je me suis retourné…
…il était déjà trop tard. Elle m’avait poignardé.
Je me suis dégagé en laissant le couteau planté dans mon flanc avant de la tuer.
Il ne restait plus que les deux hommes. J’ai achevé celui à qui j’avais coupé la main.
L’autre a réussi à s’enfuir. »
Jia hocha légèrement la tête.
« Et ensuite ? C’est là que tout a commencé ? »
« Non… je n’ai pas encore fini. »
Il baissa les yeux quelques instants.
« Après m’être fait un bandage de fortune, j’ai appelé mon ami. Il s’appelle Miki Akasaka.
Quand il est arrivé et qu’il a vu la scène, il a vomi. Malgré ça, il m’a aidé à transporter les corps jusqu’à la plage, où ils ont disparu.
Je ne sais toujours pas comment.
Je n’ai pas dormi chez moi cette nuit-là, mais chez lui.
Le lendemain, nous sommes retournés nettoyer la maison… sauf que tout avait déjà été fait.
Quelques heures plus tard, les informations annonçaient que mes parents étaient morts lors d’une prétendue attaque commise par un fou.
À partir de ce moment-là, je n’ai plus eu envie de me battre. J’avais peur de recommencer. Peur de tuer quelqu’un.
J’ai commencé à m’éloigner de Miki.
Au lycée, au début, certains m’enviaient. D’autres ont essayé de me provoquer, mais ils ont vite arrêté.
Puis…
…il y a eu un incident.
C’est à partir de là que le harcèlement a commencé.
Et ce qui m’a fait le plus mal…
…c’est que celui qui dirigeait tout ça, c’était mon ancien meilleur ami.
Miki Akasaka.
Au lieu de les arrêter, il les encourageait. Il ordonnait à tous ses autres amis de participer et menaçait ceux qui essayaient de me défendre de subir le même sort.
Quant aux professeurs…
Je ne sais pas comment il s’y est pris…
…mais il les a complètement dans sa poche. »
Après qu'il eut terminé son récit, Jia regarda Damien.
Son visage était sombre, mais étrangement calme.
À cet instant, elle comprit que ce qui avait fait vomir son ami n'était pas la scène qu'il avait découverte...
...mais Damien lui-même.
Elle se leva, récupéra son assiette ainsi que celle de Damien, puis se dirigea vers la cuisine. Elle les déposa dans le lavabo avant de sortir quelques ingrédients.
Damien observait toute la scène sans comprendre.
Qu'est-ce qu'elle est en train de faire ?
« Au fait, Jia, j'ai une question. J'y pense depuis la plage. »
« Vas-y. »
Tout en prenant un couteau, elle commença à découper quelques ingrédients.
« Ton histoire... comme quoi tu m'as sauvé. C'était quoi, exactement ? »
« Oh, ça ? Rien de bien compliqué. Je suis un être du commencement, donc ce genre de choses n'a rien de difficile. »
Hein ?
Elle continua tranquillement de cuisiner, comme si elle venait de répondre à une question tout à fait banale.
« Enfin bref... Damien. »
Elle s'interrompit quelques instants avant de reprendre d'un ton toujours aussi calme.
« Tu es un sacré raté, sans vouloir te vexer. Voir un talent comme le tien réduit à ça... c'est vraiment du gâchis. »
Elle releva légèrement les yeux vers lui. Sa voix ne s'était ni durcie ni élevée.
« Mais à partir d'aujourd'hui, c'est terminé.
Que ce soit toi... ou tes harceleurs... »
Un léger sourire apparut sur ses lèvres.
« Nous allons régler cette histoire. Jusqu'au dernier. »