Une lumière orange s’élevait au-dessus du centre-ville.
L’hiver était roi. Pourtant, le soleil s’imposait déjà dans son règne, étendant son autorité sur l’immensité de la ville.
Ses rayons traversaient les rues encore calmes avant de venir frapper un quartier résidentiel.
Dans l’un des appartements se trouvait une jeune fille vêtue d’un pyjama rose et violet, orné d’une grande spirale beige au centre.
Sa position indiquait clairement qu’elle avait dû passer une nuit agitée.
Rien ne semblait pourtant capable de la réveiller.
Son sommeil paraissait beaucoup trop paisible.
Hélas, son ventre criait déjà famine alors que la matinée n’avait même pas encore réellement commencé, puis… il y avait ce téléphone qui s’était mis à hurler avec une telle intensité qu’il parvint à briser le mur qui la séparait de son magnifique rêve.
Ouvrant peu à peu les yeux, elle ne prêta aucunement attention à ce qui avait interrompu son combat contre une tempête.
Elle se leva avant de se diriger vers la salle de bain, ses pantoufles assorties à son pyjama traînant légèrement sur le sol.
Après avoir pris une douche et s’être brossé les dents, elle arriva dans le salon vêtue d’un short et d’un débardeur assortis.
Si les fameuses déesses de la beauté avaient pu l’apercevoir avant qu’elle ait terminé de se préparer, elles auraient probablement reçu vingt-sept gifles au visage de la part de Jia.
Qu’une personne dotée d’un minimum de bon sens puisse affirmer le contraire aurait été absurde.
Puis Jia était un être du commencement.
Elle ne jouait réellement pas dans la même catégorie.
Se dirigeant vers la cuisine, elle prit un verre avant d’ouvrir son réfrigérateur. Elle en sortit une brique de lait entière, puis retourna dans le salon pour la boire.
Après deux verres, elle s’amusa à reproduire l’une des habitudes de son grand-père.
Remplissant à nouveau son verre, elle s’affala sur la table comme un fou ou comme une personne complètement ivre — tout en frappant cette dernière.
« Enculé de merde ! Tu as volé mon fraisier ! Tu vas me le payer ! »
Sa voix était absurdement mélancolique, mélangée à une profonde tristesse.
Se redressant, elle fixa intensément le vide, puis leva la main qui tenait son verre, tout en écartant un doigt de ce dernier.
Le doigt d’honneur.
« Je n’aime pourtant pas insulter, mais tu as dépassé les limites ! Tu… es… mort… »
Un sourire apparut à la fin de son monologue.
Déposant son verre sur la table, elle se dirigea ensuite vers la sortie du salon. Son téléphone n’avait pas sonné sans raison juste avant ; elle ne pouvait plus l’ignorer bien longtemps.
Faut que je la rejoigne…
Avançant calmement, elle atteignit la porte, puis se retourna une dernière fois vers le salon.
Plus précisément vers la brique de lait.
« Les produits laitiers sont nos amis. T’inquiète pas, je vais te vider. »
⸻ ❖ ⸻
En sortant de la résidence, la température de ce monde ne pouvait pas réellement l’affecter.
Elle ne prit donc aucun manteau.
Elle portait un haut ivoire à manches courtes ainsi qu’une longue jupe bleu nuit qui tombait jusqu’à ses chevilles.
Elle observa rapidement sa tenue avant de regarder son sac de cours, dont la couleur était semblable à celle de sa jupe, qu’elle tenait par l’une des sangles.
Pour quelle raison avait-elle pris son sac de cours ?
Elle-même ne semblait pas le savoir.
Sortant son téléphone, elle consulta les messages envoyés par Éléna.
— Hé, je suis arrivée au centre-ville. Je t’attends au cinéma.
— Okay.
Elle éteignit son téléphone avant de le ranger dans son sac.
Jia ne savait clairement pas où se trouvait le cinéma, mais ce n’était pas un problème. Il lui suffirait de regarder où se trouvait Éléna.
Commençant à marcher, elle observa les alentours. La résidence dans laquelle elle vivait était certes belle, mais elle n’était pas la seule chose qui rendait le quartier magnifique. Les autres éléments qui l’entouraient contribuaient eux aussi à sa beauté, amplifiant davantage le prestige de cet endroit, mais aussi celui de la ville.
Après avoir suffisamment observé les différents aspects du quartier qu’elle habitait, elle prit le temps de contempler le ciel.
Il était magnifique.
Semblable à une mer mouvante, il ne s’était pas encore complètement réveillé.
Le contraste entre les dernières couleurs de la nuit et le soleil venu remplir ses obligations lui donnait une apparence unique.
Au moins, ici, le ciel n’est pas dangereux.
Quelques oiseaux traversaient également le ciel.
Ils auraient déjà dû commencer leur migration, mais leur retard semblait être un cadeau offert par l’hiver.
Se redressant, elle poursuivit sa marche, la tête droite et le regard porté devant elle.
Elle ne voulait pas être vue en train d’observer le ciel comme une enfant. Elle préféra donc l’observer d’une manière différente, ce qui lui permettrait également de connaître la position d’Éléna en ville.
Changeant le plan de sa vision, elle se vit marcher, puis en modifia l’angle pour continuer à observer les oiseaux.
Sa vision portait sur le ciel, où des oiseaux s’envolaient aussi loin que leurs ailes pouvaient les porter. Leurs silhouettes, gracieuses et magnifiques, se découpaient dans le ciel au rythme de leurs battements d’ailes. Pourtant, leur départ était tardif. Ils étaient restés trop longtemps.
En les observant s’éloigner, ils lui rappelèrent qu’elle aussi était restée ici beaucoup trop longtemps.
Si elle n’avait pas rencontré Damien, elle serait déjà repartie. Après tout, il n’était même pas ici.
Franchement… Pourquoi avait-il fallu qu’il parte aussi loin ? Il n’avait même pas pris la peine de la prévenir, l’obligeant ainsi à parcourir une si longue distance simplement pour le retrouver, alors qu’elle était pourtant si près du but.
Tu es allé tellement loin…
Son expression habituelle changea quelque peu. Elle semblait en colère, mais cette expression céda rapidement la place à un sourire très discret.
Cette fois, je te ferai écouter mes caprices.
Oui… Tu écouteras mes caprices et tu entraîneras Damien.
Alors qu’elle avait presque atteint le centre-ville, Jia continuait d’observer les oiseaux qui s’envolaient lorsqu’elle aperçut, en dessous d’eux, son camarade de classe, celui qui lui avait donné des informations, près de la plage.
Il se trouvait à l’opposé de l’endroit où elle habitait.
Là où Damien et elle s’étaient rencontrés.
En y repensant, elle avait vu Damien de la même manière.
Elle regardait par la fenêtre, observant la résidence où elle habitait ainsi que la ville, lorsqu’elle l’avait aperçu en train de marcher, comme s’il transportait la peste avec lui.
Elle s’était rapidement habillée pour le suivre.
Mais il était déjà très loin.
Elle avait dû courir pour le rattraper.
Quand j’y pense… J’avais vu d’autres personnes portant le même uniforme. J’aurais pu les aborder au lieu de Damien. Il y avait cette fille aussi, qui semblait le suivre tout en l’observant de loin, mais je n’y avais pas fait attention.
En arrivant au centre-ville, elle avait déjà repéré Éléna, qui était entrée dans le cinéma.
Elle s’y rendit donc directement.
Une fois à l’intérieur, elle aperçut Éléna. Celle-ci était vêtue d’un col roulé blanc associé à un jean bleu légèrement évasé. Elle portait une veste de la même teinte que son haut. Sur son épaule reposait un sac qui venait parfaire sa tenue, tandis que quelques mèches de sa chevelure châtain clair, naturellement plus claires vers le sommet comme si elles avaient été baignées de soleil, retombaient jusqu’au milieu de son dos.
Cette dernière la guida jusqu’à leur salle.
Elles allaient regarder un film d’horreur.
Une fois installées à leurs places, elles n’étaient ni trop près de l’écran ni trop loin. D’après Éléna, il s’agissait du meilleur emplacement.
Le film commença.
Pendant toute la séance, plusieurs personnes eurent peur.
Même sa Éléna, qui semblait pourtant plus courageuse que la plupart des spectateurs, sursauta une ou deux fois.
Jia ne comprenait vraiment pas.
Ce film ne valait même pas quelque chose provenant d’un simple monde de rang trois. S’ils voyaient ce que pouvait réserver quelque chose de plus haut…
La mort deviendrait leur meilleure amie.
⸻ ❖ ⸻
Après avoir quitté le cinéma, les deux jeunes filles se rendirent dans le centre commercial.
Jia avait insisté en disant qu’elle avait besoin de quelque chose. Elle voulait impérativement se changer et en profita pour faire des achats.
Après avoir passé énormément de temps à parcourir d’innombrables magasins, Éléna était épuisée et attendait Jia, qui semblait ne pas parvenir à se décider entre deux vêtements.
Choisissant l’un des deux vêtements, Jia partit dans la cabine d’essayage, ce qui donna un peu de répit à celle qui l’accompagnait.
Sentant son téléphone vibrer, Éléna se demanda qui pouvait bien lui envoyer autant de messages depuis le matin. Elle le sortit et vérifia qui n’arrêtait pas de lui en envoyer avec tant d’insistance. Elle vit alors qu’il ne s’agissait pas d’une seule personne, mais d’un groupe de discussion.
C’était un groupe fondé par quelques personnes à l’occasion, afin d’organiser différents événements ou activités. Il servait parfois aussi de groupe d’entraide. Plusieurs choses s’y déroulaient : cela pouvait aller de réunions entre membres volontaires à des activités organisées à distance. Son thème principal restait la photographie.
Faisant défiler les messages à toute vitesse, elle remarqua qu’aujourd’hui était l’un des jours où une activité avait lieu. Il y avait déjà énormément de photos.
« Euh… mais c’est ma tête, là ?! »
Elle venait de tomber sur une photo d’elle en plein sursaut pendant le film, avec Jia à côté d’elle, qui semblait ne rien comprendre à sa réaction.
Bon sang, mais qui a pris cette photo ? Qu’il la supprime, et vite !
Répondant à cette photo, elle mitrailla l’écran de son téléphone avec ses pouces à pleine vitesse, demandant à l’auteur de la supprimer tout en l’avertissant.
Faisant de nouveau défiler les messages vers le haut, elle chercha cette fois celui de l’un des administrateurs du groupe. Après quelques instants, elle finit par le trouver.
— Salut à tous, chers membres ! Aujourd’hui, du matin jusqu’à vingt et une heures, une activité aura lieu, avec un cadeau à gagner pour les vingt-cinq personnes ayant pris les plus belles photos de la journée. Alors, bombardez-nous de vos plus belles photos, que ce soit votre profil, des paysages ou des situations trop drôles ! On veut en voir le plus possible ! Bonne chance à tous !!!
Ayant terminé de lire le message, elle comprit aussitôt que son téléphone resterait en mode silencieux jusqu’à la fin de la journée.
Le rangeant dans son sac, Éléna remarqua que Jia semblait avoir terminé de son côté. Elle tourna son regard vers la cabine d’essayage. Le rideau s’écarta, lui laissant découvrir la tenue de Jia et provoquant un véritable choc chez elle.
« Wow… Alors là, tu le gardes ! »
En sortant du magasin, leur longue et interminable aventure prit fin. Cela leur avait certes pris du temps, mais le résultat en valait clairement la peine. Jia était méconnaissable par rapport à son style du matin.
Elle portait désormais un jean noir légèrement évasé ainsi qu’un t-shirt blanc sous un pull ivoire, d’une teinte semblable à celle de la crème. Le tout était accompagné d’une doudoune bleu nuit qu’elle laissait ouverte.
Elle était très satisfaite d’avoir pris son sac, dont la couleur s’accordait avec celle de sa doudoune.
Quant à Éléna, elle semblait beaucoup trop éblouie par le résultat. En fait, tout le monde les regardait, et elle était certaine qu’une tonne de photos d’elles devait déjà figurer dans le groupe.
Elle était déjà surprise par la beauté de Jia, mais cette fois, cette même beauté semblait s’être décuplée.
Alors qu’elles avançaient vers leur prochaine destination, Éléna ne put s’empêcher de lui jeter quelques coups d’œil, observant celle avec qui elle marchait.
Elle avait toujours été considérée comme belle, mais lorsqu’elle voyait Jia à côté d’elle, elle avait l’impression qu’on lui avait raconté une blague pendant toute sa vie.
Six garçons étaient déjà venus leur demander le numéro de Jia.
Mais tous s’étaient finalement rabattus sur Éléna après avoir compris que Jia évoluait dans une catégorie bien trop élevée.
Une fois arrivées au restaurant, elles durent même attendre un moment avant que l’hôtesse d’accueil ne les installe à une table. Celle-ci était trop occupée à se demander si Jia était réelle ou si elle était en train de rêver.
Assises à une table au deuxième étage près des fenêtres, Jia et sa camarade passèrent leur commande, puis entamèrent une discussion.
« Alors, Jia… Tu t’y plais, à Jean Nova ? »
Jia tourna la tête et la fixa de son expression habituelle.
« Wow… Mon ton n’était pas agressif. Si c’est le cas, pardon, pardon ! Pourquoi me porter un tel regard ? »
« Hein ? »
Jia ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Elle ne semblait pas se rendre compte que son regard pouvait parfois faire peur, comme celui de Miki ou de Damien.
« Laisse tomber. Vous trois, vous me foutez la trouille… »
Elle marqua une courte pause.
« Sinon, ma question ? »
Jia réfléchit un instant avant de répondre.
« Je dirais… haut et bas. »
« Hein ? »
« Je m’y plais. Et merci de m’avoir invitée. »
Sa camarade laissa échapper un petit sourire.
« Allez, pas besoin de ça. Puis je t’ai invitée, mais c’est toi qui paies. »
Tournant la tête, Jia aperçut le serveur s’approcher de leur table.
« Voici pour vous. Bon appétit, mesdames. »
Sa camarade de classe avait opté pour des spaghettis à la bolognaise.
Jia, quant à elle, avait choisi un gratin.
« Bon appétit. »
Sa camarade la regarda avant de lui répondre.
« Bon appétit. »
Jia semblait heureuse de manger un gratin.
Cela devait probablement lui rappeler certains souvenirs…
Baissant légèrement la tête, Éléna posa délicatement sa main sous son menton, prenant un air pensif.
Par pitié, mais pourquoi tout le monde nous regarde, bordel ?
Il semblait que même dans un restaurant rempli de gens peu ordinaires, Jia attirait l’attention.