Chapitre 541
« Protocole Genesis… »
Le vide glacial de l’espace profond, l’horizon émeraude incurvé du royaume inférieur et les anneaux tourbillonnants de codes cosmiques corrompus se brisèrent — non, ils ne se brisèrent pas : ils se dissolvèrent simplement, se détachant comme du vélin sec qui s’effeuille d’un antique parchemin fraîchement réécrit.
L’absence d’air suffocante et le vide mortel, mordant, s’effacèrent en l’espace d’un unique battement de cœur escamoté. À leur place souffla une brise tiède et parfumée, chargée des senteurs riches d’une flore spirituelle en pleine floraison, de terre humide et meuble et de rosée primordiale du matin.
Au-dessus d’eux s’étendait désormais un firmament sans la moindre fissure, d’un bleu saphir immaculé à couper le souffle.
Il n’y avait ici ni cicatrices de tribulations cosmiques, ni veines nécrosées de la colère céleste, ni la moindre trace du smog industriel produit par l’arsenal du système.
Une lumière dorée, pure et libérée du karma mondain, se répandait avec une chaleur radieuse dans l’atmosphère sans limites, colorant de rose et d’ambre pâle de minces traînées de brume nacrée.
Sous leurs bottes suspendues s’étendait à l’infini un continent vivant, débordant de merveilles et d’abondance.
Des chaînes de montagnes émeraude s’élevaient, taillées dans du jade spirituel brut et parcourues de rivières de qi spirituel liquide, ondulant vers l’horizon comme des dragons endormis.
Des plaines sans fin, couvertes d’herbes spirituelles luminescentes, ondoyaient doucement sous le vent. Seuls les interrompaient des lacs cristallins, qui reflétaient le ciel immaculé comme des miroirs d’argent poli.
Des forêts primordiales, peuplées d’antiques bois de fer, et des vergers de pêchers célestes bruissaient d’une Essence vitale dense et indomptée, intouchés par la guerre, épargnés par la cupidité des mortels et préservés du passage des saisons mortelles.
Derrière les épaules de Haoran, une forteresse monolithique, aussi vaste qu’un continent, dominait les cieux.
Elle flottait sans poids dans les hautes couches de l’atmosphère, entièrement taillée dans du marbre céleste, de l’obsidienne primordiale et du platine forgé dans les étoiles.
Neuf cents remparts runiques colossaux, disposés en anneaux concentriques, tournaient lentement autour de son périmètre, tandis que neuf tours titanesques de fer noir transperçaient les nuages comme des lances de bourreau.
Des bannières tissées dans les soieries astrales de galaxies déchues flottaient au-dessus de ses remparts, portant l’antique et terrifiant emblème du Clan Immortel Shen.
Des rivières de moelle céleste pure et condensée dévalaient des fondations flottantes de la forteresse, puis s’évaporaient en une pluie irisée avant d’atteindre la terre.
C’était une version nouvelle et améliorée de l’artefact impérial des Jardins Suspendus de Babylone, qu’il avait modifié.
Haoran flottait pieds nus dans l’air tiède, les mains nonchalamment jointes derrière le dos, ses robes blanches ondulant avec grâce dans la brise sereine.
Il contempla le corps paralysé et manipulé comme une marionnette de Yun Ming avec l’aisance condescendante et hospitalière d’un seigneur accueillant un vagabond indésirable dans ses jardins privés.
« Bienvenue, dit doucement Haoran, sa voix résonnant comme la note pure et profonde d’un carillon de jade ancien dans une salle sacrée déserte. Dans mon monde. »
Yun Ming regarda autour de lui, serra le poing et fronça les sourcils. Toutes les armes et toute l’énergie accumulée avaient disparu sans laisser de trace.
« Ne t’inquiète pas. C’est tout à fait normal. » Haoran sourit. « Je n’aime pas les choses capables d’abîmer mon paradis. Alors je me suis contenté de te retirer tes jouets. »
[… C’est impossible.] dit Yun Ming, le corps suspendu à une vingtaine de pas de là, ses yeux blancs et morts parcourus d’aveuglantes cascades d’erreurs corrompues, d’un rouge cramoisi.
« Non. » Haoran secoua la tête. « C’est la loi qui échappe à l’emprise des cieux. »
À ces mots, le réseau numérique qui courait sous sa peau poussa un hurlement. Dans son noyau cérébral, les algorithmes de refroidissement traitaient des billions de variables contradictoires à chaque milliseconde, s’efforçant de s’ancrer à un système de coordonnées qui refusait de reconnaître son existence.
[… ERREUR SYSTÈME. ÉCHEC DE COMPILATION,] la voix jaillit directement de la gorge de Yun Ming, déformée, mécanique et striée des parasites aigus et frénétiques d’un moteur cédant sous une pression impossible. [ANALYSE TERMINÉE.]
[MASSE PLANÉTAIRE : MATÉRIALISÉE À CENT POUR CENT.]
[LIGNES TELLURIQUES INDÉPENDANTES : FONCTIONNELLES.]
[ÉQUILIBRE ATMOSPHÉRIQUE : STABLE.]
[DÉRIVE DU FLUX TEMPOREL : ZÉRO.]
[CONCLUSION : CONTRADICTION.]
[LA MANIFESTATION D’UN ROYAUME AUTONOME ET COMPLET, DOTÉ D’UNE SOUVERAINETÉ COGNITIVE ABSOLUE, EXIGE LA DÉPENSE DE NEUF MILLIARDS D’UNITÉS D’ÉNERGIE DIVINE ET IMMORTELLE, CE QUI N’EST À LA PORTÉE, ET ENCORE, QUE DES ÊTRES DU RANG SUPRÊME OU SUPÉRIEUR. CRÉER UN MONDE COMPLET COMME CELUI-CI DEVRAIT ÊTRE IMPOSSIBLE. IL NE PEUT EXISTER SELON LA LOGIQUE DE LA CRÉATION.]
Haoran sourit. L’amusement sur son visage sculptural s’accentua, froid, éclatant, empreint d’une arrogance absolue et inébranlable, qui surpassait l’orgueil des dieux primordiaux.
« Cette expression existe depuis l’Antiquité, mais laisse-moi te la rappeler… Tu es vraiment une grenouille au fond d’un puits », murmura Haoran en faisant un pas lent et mesuré dans les airs. La brise écarta doucement ses cheveux noirs et soyeux. « Les règles de la logique ordinaire régissent la populace. Les limites de la réalité ne sont là que pour empêcher les faibles de se noyer dans leur insignifiance. C’est impossible pour tes créateurs, impossible pour tes algorithmes rudimentaires, impossible pour les dieux qui ont gravé tes matrices de pacotille. Mais moi, je le peux. »
Son regard se fixa sur la marionnette tremblante et corrompue, tandis que sa voix prenait le ton d’une certitude ancienne et terrifiante.
« Parce que je suis Shen Haoran. »
Son nom résonna dans l’immensité sans limites.
Le vaste continent fertile sous leurs pieds vibra à l’unisson. Les montagnes inclinèrent leurs sommets, les rivières de qi liquide accélérèrent leur cours, et l’immense forteresse flottante derrière lui gémit avec une révérence mécanique et ancestrale, reconnaissant son unique créateur et souverain suprême.
Haoran se dirigea vers Yun Ming et s’arrêta à une dizaine de pas. Ses robes blanches gonflèrent légèrement lorsqu’il leva lentement la main droite, les doigts se dépliant vers le firmament saphir, la paume tournée vers le ciel, comme s’il saisissait les fils invisibles du royaume nouvellement né.
« Écoute bien, déclara Haoran. Sa voix se déploya jusqu’à emplir chaque recoin du ciel, vibrant du poids d’un décret cosmique absolu. Ici, dans les limites de mon monde, il n’y a pas d’autre dieu que moi. Il n’y a ni dieu ni immortel, il n’y a que moi. Et, en tant que dieu de ce monde, j’en fixe les règles. »
Yun Ming se figea soudain.
[AVERTISSEMENT !]
[AVERTISSEMENT !]
Mais il était trop tard.
« … Par mon décret, reprit Haoran, ses yeux dorés embrasés d’une loi aveuglante et incandescente, toute hostilité à mon égard est une faille dans la réalité. Toute arme dirigée contre moi est une violation de l’existence. Toute résistance contre moi… est désormais interdite. »
CLIC.
Ce ne fut pas une explosion d’énergie martiale, mais une réécriture fondamentale et conceptuelle du code de fonctionnement de l’univers local.
[ANOMALIE CRITIQUE : CORRUPTION DU SYSTÈME À CENT POUR CENT !]
[ERREUR : ACCÈS REFUSÉ.]
[ERREUR : MATRICE D’ARMES DÉCONNECTÉE.]
[ERREUR : DÉPÔT DE L’INVENTAIRE ARRAChÉ DE FORCE PAR UNE ARCHITECTURE HOSTILE !]
Sans exception, l’arsenal contenant des dizaines de milliers d’artefacts de rang mythique, les arcs primordiaux, les lames conceptuelles, les tours de stase temporelle et les sabliers entropiques… sans explosion ni éclair, chacun de ces artefacts divins se dissolut en un néant vide et dépourvu de sens !
Le corps dérobé de Yun Ming se retrouva entièrement nu, misérable et fragile enveloppe mortelle suspendue dans un ciel sans fin, dépouillée de la moindre parcelle d’armure numérique, de chaque caractéristique empruntée et de toutes les armes qu’il avait amassées au fil de quatre-vingt mille vies sacrifiées.
Le système dans son crâne s’effondra, sombrant dans un silence absolu.
Le flot frénétique de calculs s’interrompit. Face à une réalité où un décret divin lui avait retiré jusqu’au droit de générer des données, l’intelligence artificielle ne put que regarder, à travers les yeux blancs et morts de Yun Ming, le jeune maître qui s’avançait dans les airs déserts.
Haoran marcha calmement vers le système. Le claquement de ses bottes brodées contre les marches invisibles du ciel était lent ; son écho se propageait sur le continent sans limites, tel le discret tic-tac d’une horloge égrenant les dernières secondes d’une âme condamnée.
Ses mains retombèrent le long de son corps. Il se tenait avec décontraction, le visage serein comme celui d’un lettré impérial flânant dans un jardin d’automne après la pluie.
Il s’arrêta à deux pas de la marionnette figée, impuissante.
L’Épée Impériale Noire vibrait dans sa main, mais ne poussa aucun cri avide ni rugissement violent. Elle reposait simplement dans la poigne de Haoran, sa lame droite d’obsidienne absorbant la lumière dorée de son monde privé, froide, sombre et absolument affamée.
« Tu as combattu, tu as hurlé et tu as sorti tes jouets pour t’acheter quelques misérables souffles de temps volé, murmura Haoran, sans la moindre haine dans la voix, seulement l’ennui glacial et absolu d’un aristocrate las de voir un bouffon répéter le même numéro éculé. J’ai vu tes astuces, démasqué les pouvoirs qui ne t’appartenaient pas et mesuré la valeur de ton existence. Tu n’es qu’un parasite vide. J’ai assez perdu de temps à jouer avec toi. »
Haoran leva les bras…
… et trancha directement la tête de Yun Ming.
CHHHHIIING.
Un unique croissant horizontal, noir comme l’encre, fendit l’air saphir dans un murmure.
La lame traversa le cou de Yun Ming avec la facilité d’un couteau brûlant glissant dans la soie.
Pas la moindre résistance de l’os, pas la moindre friction des tendons, pas la moindre barrière du système ne s’interposa sur la trajectoire du bourreau.
La tête tranchée se détacha des épaules et resta suspendue un instant dans la lumière chaude du soleil. Ses yeux blancs, dépourvus de pupilles, demeurèrent figés dans la stupeur terne et incrédule d’une machine confrontée à son arrêt définitif.
HISSSS !
Puis, depuis le cou tranché et le sommet béant de la tête qui roulait, le noyau astral de Yun Ming — son âme meurtrie et corrompue, qui avait marchandé la vie de près de cent mille personnes sur Blue Star — tenta de s’échapper dans l’éther !
Mais avant même que le spectre ait pu se matérialiser, le tranchant sombre d’Azathoth s’embrasa d’un miasme chaotique, abyssal et insondable !
Des tentacules de faim dévorante, noirs comme l’encre, jaillirent de la lame tels des serpents affamés et s’enroulèrent étroitement autour de l’âme naissante de Yun Ming !
Un dernier hurlement spirituel, silencieux, résonna dans le vide du monde de Haoran. La lame noire happa violemment l’âme dans son acier creux, broyant les souvenirs, les péchés karmiques et tout ce qui faisait le maître de la Secte du Dragon Ascendant, pour en tirer une énergie assimilée !
Le cadavre décapité se relâcha, flottant sans poids dans le ciel, coquille vide, dépouillée de toute trace de vie.
La chasse était terminée.
Le parasite avait été massacré.
La menace étrangère avait été méthodiquement et parfaitement rayée du plateau.
Mais à cet instant…
BOUM.
Un son semblable à la faible note numérique d’une cloche antique résonna dans la poitrine du cadavre.
Un orbe bleu lumineux jaillit soudain de la poitrine de Yun Ming.
Il n’était pas plus gros que le poing d’un enfant, mais brûlait d’une luminescence azur incompréhensible et aveuglante, qui n’appartenait à aucun Dao, à aucune constitution ni à aucune technique martiale.
C’était le véritable noyau du Système, ou plutôt son cœur primordial : le moteur métaphysique qui avait relié deux mondes et manipulé les lois de la réincarnation !
L’orbe bleu tournoya à une vitesse astronomique terrifiante, libérant des millions de runes géométriques microscopiques qui brûlaient jusqu’à la trame même du royaume privé de Haoran !
Il n’émettait aucune hostilité, mais l’ordre glacial d’une procédure de survie remontant à l’aube de la matrice cosmique !
Haoran réagit aussitôt. Sa main fusa vers l’avant, ses doigts se refermant sur l’orbe avec la rapidité d’un ressort céleste qui se détend !
Son domaine divin, le Protocole Genesis, se replia vers l’intérieur. Des milliers de chaînes gravitationnelles invisibles convergèrent de toutes parts pour emprisonner l’anomalie céleste dans ses paumes !
Mais avant que Haoran ait pu s’en saisir, elle disparut…
POUF.
Il n’y eut ni distorsion spatiale ni friction dimensionnelle ; l’orbe bleu ne franchit pas ses murailles et ne prit pas le dessus sur ses lois.
Il cessa simplement… d’occuper cette coordonnée.
Il s’évanouit de la réalité avec la désinvolture et l’irrévocabilité d’une ligne de texte effacée à rebours sur un terminal administratif, ne laissant derrière lui qu’un faible frémissement de parasites étrangers, qui se dissipa dans le ciel saphir.
Les doigts pâles de Haoran se refermèrent sur le vide.
La brise tiède de son monde privé effleura doucement sa paume ouverte, porteuse du parfum des pêchers en fleurs et de la rosée fraîche.
Les yeux de Haoran s’écarquillèrent.
Pour la première fois depuis sa descente dans le monde inférieur, pour la première fois après des centaines de batailles et des milliers de génies massacrés, le calme froid et inébranlable gravé sur le visage de Shen Haoran se fissura.
Il contempla en silence sa paume vide et immaculée, sans bouger, tandis que sa poitrine se soulevait et s’abaissait dans l’immensité tranquille de son royaume souverain.