Chapitre 9
Londres — 26 décembre 2004
Le troisième jour de Noël n’existait pas vraiment.
Du moins, pas pour Imiko.
Le vingt-six décembre ressemblait au vingt-cinq, qui ressemblait au vingt-quatre, et tous deux ressemblaient aux journées qui les avaient précédés. Les dates n’avaient jamais empêché la faim de revenir, le froid de s’installer dans les vêtements ou les passants de détourner les yeux. Les fêtes ne changeaient rien à ce qui comptait réellement lorsqu’on n’avait personne chez qui rentrer.
Pourtant, depuis deux jours, Imiko dormait dans un lit.
Il avait pris une douche chaude, mangé à sa faim et porté des vêtements propres. Il n’avait pas eu besoin de surveiller la porte toute la nuit ni de chercher un endroit où s’abriter avant que les rues ne se vident. Il avait même passé Noël avec Marcus et sa fille, observant de loin une relation qu’il ne comprenait pas encore tout à fait.
Deux jours.
C’était peu. Ridiculement peu pour accorder sa confiance à quelqu’un.
Assez, néanmoins, pour commencer à se demander pourquoi cet homme ne lui avait toujours rien demandé en échange.
Imiko descendit au rez-de-chaussée en fin de matinée. Marcus était dans le salon, une tasse de café à la main, un dossier ouvert sur les genoux. Il leva les yeux à son arrivée.
— Tu as bien dormi ?
— Oui.
— Tu as faim ?
— Ça dépend. Tu comptes me demander de payer le petit-déjeuner ?
Marcus referma son dossier.
— Je pourrais envisager de te facturer le supplément pour les questions stupides.
Imiko le regarda sans sourire.
— Ça coûterait cher. J’en ai beaucoup.
— J’avais remarqué.
Le garçon s’approcha de la table et prit de quoi manger. Il s’installa à l’autre bout du canapé, suffisamment loin pour conserver une certaine distance, puis commença son repas en silence.
Marcus reprit son café.
Il avait des affaires à régler. Des hommes attendaient ses instructions, des décisions s’accumulaient et certaines conversations ne pouvaient pas être repoussées indéfiniment sous prétexte que Noël venait de passer. Pourtant, depuis la veille, son attention revenait régulièrement vers l’enfant assis dans son salon.
Il ne connaissait presque rien de lui.
Il savait qu’Imiko était intelligent, qu’il observait tout et qu’il se méfiait des gestes trop généreux. Il savait aussi que le garçon avait appris à se défendre, qu’il supportait mal qu’on décide à sa place et qu’il préférait poser une question agressive plutôt que de laisser paraître la moindre inquiétude.
Mais il ignorait ce qui l’avait conduit dans les rues de Londres.
Il avait posé la question la veille. Imiko lui avait simplement répondu que sa famille l’avait mis dehors.
Marcus n’avait pas insisté.
Il n’avait pas voulu transformer un repas de Noël en interrogatoire, et il n’avait pas considéré qu’offrir un toit lui donnait le droit d’exiger une confession.
Ce matin-là, cependant, il avait décidé de lui montrer quelque chose.
Pas pour obtenir sa gratitude. Pas pour l’effrayer.
Parce qu’Imiko avait manifesté un intérêt évident pour ses activités et qu’il préférait que le garçon comprenne progressivement la réalité de son environnement plutôt que de la découvrir par accident.
Marcus posa sa tasse.
— Quand tu auras fini, viens dans mon bureau.
Imiko s’immobilisa une fraction de seconde.
— Pourquoi ?
— J’ai quelque chose à te montrer.
— C’est censé me rassurer ?
— Non. C’est censé répondre à ta curiosité.
Le garçon reprit son repas.
— Et si je n’ai pas envie ?
— Tu peux rester ici.
Cette réponse, encore une fois, ne correspondait pas à ce qu’Imiko attendait d’un adulte qui lui demandait de le suivre.
Il termina de manger, posa son assiette sur la table et se leva.
— Bon. Montre-moi.
Marcus se dirigea vers le bureau. Imiko le suivit, les yeux attentifs, mais sans chercher à masquer sa méfiance. Il connaissait déjà la pièce : il y était passé la veille. Il en avait observé le mobilier, les étagères, les dossiers et la manière dont Marcus organisait son espace de travail.
Ce qui lui avait échappé, en revanche, était le mur derrière la bibliothèque.
Marcus referma la porte, traversa la pièce et s’arrêta devant les étagères.
— Tu as déjà remarqué quelque chose d’étrange ici ? demanda-t-il.
Imiko balaya la pièce du regard.
— Le fait que tu aies assez d’argent pour remplir une bibliothèque sans avoir l’air de lire la moitié de tes livres ?
— Une observation intéressante. Incorrecte, mais intéressante.
— Alors quoi ?
Marcus posa deux doigts sur un mécanisme dissimulé dans le montant de la bibliothèque.
Un déclic retentit.
Une partie du meuble se déverrouilla, puis pivota lentement, révélant un passage sombre derrière les étagères.
Imiko fixa l’ouverture.
Pour la première fois depuis son arrivée dans le bureau, il ne trouva rien à répondre immédiatement.
Marcus lui laissa quelques secondes.
— Tu peux poser toutes les questions que tu veux, dit-il. Mais certaines réponses seront plus faciles à comprendre si tu les vois toi-même.
Il alluma les lumières du passage.
Un escalier descendait sous la maison.
— C’est une blague ? demanda Imiko.
— Non.
— Tu as vraiment un sous-sol secret derrière ta bibliothèque ?
— Maintenant que tu l’as vu, il est techniquement moins secret.
Imiko plissa les yeux.
— Tu fais souvent des blagues aussi mauvaises ?
— Uniquement avec les gens qui le méritent.
Le garçon s’approcha de l’ouverture. Il observa les marches, les murs et l’éclairage. Son regard se posa sur la poignée de la porte, puis sur Marcus.
— Tu descends le premier.
Marcus acquiesça, sans se vexer.
— Bonne décision.
Il s’engagea dans l’escalier. Imiko le suivit.
Plus ils descendaient, plus le bruit de la maison s’effaçait. En bas, le passage débouchait sur un vaste espace aménagé avec une précision qui n’avait rien d’improvisé. Des portes renforcées séparaient plusieurs pièces. Des caisses étaient rangées contre un mur, des hommes travaillaient autour d’une zone de stockage et, plus loin, une porte métallique fermait une pièce dont l’accès semblait strictement contrôlé.
Tout était ordonné.
Trop ordonné pour être improvisé.
Imiko s’arrêta sur la dernière marche.
Il avait compris que Marcus était un criminel. L’homme le lui avait déjà dit. Mais entendre une information et se retrouver devant sa réalité étaient deux choses différentes.
Ici, il n’y avait plus de costume élégant, de salon confortable ni de conversation autour d’une table. Il y avait des employés qui savaient quoi faire, des marchandises qui n’avaient rien à faire dans un commerce ordinaire et une organisation dont chaque élément semblait dépendre d’une hiérarchie précise.
Marcus ne ressemblait pas à un homme qui jouait au chef.
Les autres le traitaient comme tel.
Un homme qui vérifiait des documents releva la tête.
— Monsieur Blackwell.
— Tout est en ordre ?
— Oui. Nous attendons simplement la confirmation pour le prochain transfert.
— Vous l’aurez cet après-midi. Ne faites rien avant mon accord.
— Compris.
L’homme retourna à son travail.
La conversation avait duré quelques secondes. Aucun éclat de voix, aucune menace. Pourtant, l’ordre avait été compris immédiatement.
Imiko suivit Marcus du regard.
— Tu n’as même pas besoin de répéter.
— Je choisis des gens capables de comprendre une instruction la première fois.
— Et ceux qui ne le sont pas ?
— Ils ne restent généralement pas longtemps.
Marcus poursuivit son chemin.
Il ne cherchait pas à impressionner Imiko. Il avait simplement décidé de lui montrer une partie de son quotidien, sans lui servir une version édulcorée de la réalité.
Ils passèrent devant une pièce où des colis étaient soigneusement empilés. Imiko reconnut certains emballages et observa les étiquettes.
— De la drogue ?
— Oui.
— Tu la vends ?
— Mon organisation en vend.
— Et tu sais exactement ce qui se passe ici ?
Marcus ralentit.
— Je ne peux pas connaître chaque geste de chaque personne qui travaille pour moi. En revanche, je suis responsable de la manière dont mon organisation fonctionne, des décisions que je prends et des risques que j’impose aux autres.
Imiko tourna la tête vers lui.
— Donc si quelque chose tourne mal, c’est ta faute ?
— Pas nécessairement chaque fois. Mais le pouvoir ne sert à rien si l’on refuse toute responsabilité dès que les conséquences deviennent désagréables.
Le garçon réfléchit.
Il avait connu des adultes qui imposaient des règles, puis se dégageaient de toute responsabilité lorsque ces règles provoquaient des dégâts. Ils exigeaient l’obéissance, mais n’acceptaient jamais d’être tenus responsables de leurs décisions.
Marcus, lui, ne semblait pas chercher à se soustraire à ce qu’impliquait sa position.
Cela ne faisait pas de lui un homme bon.
Cela faisait de lui quelqu’un qui comprenait ce que signifiait commander.
Ils arrivèrent devant la porte métallique.
Marcus sortit une clé, déverrouilla la serrure et ouvrit.
Derrière se trouvait une armurerie.
Les armes étaient rangées dans des compartiments sécurisés. L’espace était propre, entretenu et dépourvu de toute décoration superflue. Rien n’était exposé pour le plaisir de contempler la violence. Tout semblait destiné à être conservé, contrôlé et utilisé par des personnes autorisées.
Imiko observa la pièce sans s’avancer.
— Tu as tout ça chez toi.
— Sous ma maison, oui.
— Et tu trouves ça normal ?
Marcus tourna les yeux vers lui.
— C’est mon quotidien. Ce n’est pas pour autant que je prétends que c’est normal pour tout le monde.
Imiko regarda les rangements, puis les mains de Marcus.
— Tu as déjà tué quelqu’un ?
La question ne surprit pas l’homme.
Il referma la porte avant de répondre.
— Oui.
— Combien ?
— Assez pour ne pas te donner un chiffre simplement pour satisfaire ta curiosité.
— Tu ne veux pas répondre.
— Je ne veux pas transformer des morts en statistiques.
Imiko le fixa.
Il s’était attendu à une réponse arrogante, peut-être même à une plaisanterie. Marcus avait répondu avec un sérieux qui rendait la question plus lourde qu’elle ne l’avait été quelques secondes auparavant.
— Tu regrettes ? demanda le garçon.
Marcus reprit la direction de l’escalier.
— Certaines décisions, oui. D’autres, non.
— Comment tu peux ne pas regretter d’avoir tué quelqu’un ?
— Parce que les circonstances ne sont pas toujours les mêmes. Et parce que je ne vais pas te mentir en prétendant ressentir exactement la même chose pour chaque personne que j’ai tuée.
Il s’arrêta un instant.
— Mais ne confonds pas le fait de pouvoir continuer à vivre avec celui de n’avoir aucune conscience. On peut dormir la nuit et savoir parfaitement ce qu’on a fait.
Imiko le suivit.
— Tu vas me raconter ce qui s’est passé ?
Marcus le regarda par-dessus son épaule.
— Tu veux vraiment entendre ça ?
— C’est toi qui m’as fait descendre ici.
— Je t’ai montré mon organisation. Je ne t’ai pas promis de te raconter toute ma vie.
— Tu pourrais au moins répondre à une question.
Marcus resta silencieux un moment.
— Très bien. Mais tu vas entendre la vérité, pas une histoire destinée à me faire passer pour un héros.
Imiko hocha la tête.
Ils remontèrent dans le bureau. Marcus referma le passage secret et vérifia le mécanisme avant de revenir s’installer derrière son bureau. Il désigna le fauteuil en face de lui.
Imiko s’assit.
— La première fois, commença Marcus, j’ai cru que je pouvais maîtriser une situation simplement parce que j’avais l’habitude de gérer des hommes violents. J’avais sous-estimé quelqu’un. Les choses ont dégénéré, et j’ai pris part à une confrontation dont un homme n’est pas ressorti vivant.
Il ne détailla pas la scène. Il n’avait pas besoin de décrire chaque geste pour faire comprendre ce qui s’était passé.
— J’aurais pu te raconter que je n’avais pas le choix. C’est une phrase très pratique, parce qu’elle permet de présenter chaque décision comme une fatalité. La vérité, c’est que j’ai fait des choix. Certains étaient dictés par les circonstances. D’autres par mon orgueil, ma colère ou ma volonté de ne pas perdre le contrôle.
Imiko ne le quittait pas des yeux.
— Et la deuxième fois ?
— Un homme de mon organisation transmettait des informations à un groupe rival. Il mettait mes hommes en danger et menaçait tout ce que j’avais construit. Je l’ai confronté. Il est mort.
— Tu l’as tué parce qu’il t’avait trahi.
— Je l’ai tué parce que j’avais décidé que sa trahison ne resterait pas sans réponse.
Marcus croisa les mains.
— Je ne vais pas prétendre que je regrette cette décision de la même manière que la première. Je savais ce que je faisais. J’ai évalué les conséquences et j’ai agi. Mais je ne te raconterai jamais que le simple fait d’avoir gagné signifie que j’avais raison.
Imiko resta pensif.
— Tu as du pouvoir. Tu peux décider de ce qui arrive aux gens. Tu peux faire disparaître quelqu’un et continuer ta journée.
— Je peux prendre des décisions qui ont des conséquences considérables, oui. C’est précisément pour cela que je dois réfléchir à ce que je fais.
— Et tu n’as jamais eu peur ?
Marcus eut un silence.
— Si. Mais la peur n’est pas toujours ce qui empêche quelqu’un de commettre une erreur. Parfois, elle le pousse à la commettre plus vite.
Le garçon baissa les yeux.
Il pensait à la police. À l’homme étendu sur le sol. À son propre mensonge.
Marcus l’ignorait encore, mais la conversation s’approchait d’un endroit qu’Imiko évitait depuis des semaines.
— Tu sais, reprit Marcus, il y a une différence entre être capable de faire quelque chose et être prêt à en assumer les conséquences. Beaucoup de gens veulent le pouvoir. Peu acceptent ce qu’il exige réellement.
Il se pencha légèrement en avant.
— Si tu veux apprendre à mes côtés, tu devras comprendre ça. Je ne te laisserai pas confondre la force avec le droit de faire n’importe quoi.
Imiko releva les yeux.
— Et si je fais quelque chose de terrible ?
— Alors nous regarderons ce qui s’est passé, ce que tu as choisi de faire et ce que tu peux encore réparer. Je ne te promets pas que je serai toujours d’accord avec toi. Je ne te promets pas non plus que je pourrai effacer les conséquences de tes actes.
Marcus marqua une pause.
— Mais je ne te condamnerai pas avant même de t’avoir écouté.
Ces mots restèrent suspendus entre eux.
Imiko sentit sa gorge se serrer.
Il aurait voulu poser une autre question, faire une remarque sarcastique, trouver une façon de détourner la conversation. C’était ce qu’il faisait habituellement lorsqu’il sentait quelque chose lui échapper.
Mais, pour une fois, aucune réponse ne lui vint.
Marcus le remarqua.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien.
La réponse était sortie trop vite.
Marcus ne chercha pas à le contredire.
— D’accord.
Il baissa les yeux vers son dossier, laissant au garçon la possibilité de reprendre la conversation ou de l’abandonner.
Ce fut Imiko qui parla.
— J’ai déjà fait quelque chose de terrible.
Marcus releva lentement la tête.
Le visage du garçon s’était fermé. Ses mains étaient serrées l’une contre l’autre, au point que ses jointures avaient pâli.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Marcus.
Imiko fixa un point sur le tapis.
— Avant de venir ici, j’étais dans la rue. J’avais faim. Je n’avais pas mangé correctement depuis un moment.
Il inspira.
— Je suis entré dans une boulangerie. J’ai demandé quelque chose à manger. Ils m’ont donné deux pains.
Sa voix était calme, mais seulement en apparence.
— Je suis ressorti. Un homme m’a vu avec les pains. Il a essayé de me les prendre.
Marcus ne bougea pas.
Imiko poursuivit, les yeux toujours baissés.
— Je ne voulais pas les lui donner. C’était à moi. J’avais faim, et je savais que si je les perdais, je ne savais pas quand je pourrais manger à nouveau.
Il déglutit.
— Alors on s’est battus.
Les mots suivants lui demandèrent davantage d’efforts.
— Je ne sais plus exactement comment c’est arrivé. On se poussait, on tirait sur les vêtements de l’autre. J’essayais de garder mon pain. Et puis il a perdu l’équilibre.
Imiko ferma les yeux.
— Il est tombé en arrière. Il y avait un morceau de métal qui dépassait, près du mur. Il est tombé dessus.
Sa respiration se fit plus courte.
— Il ne s’est pas relevé.
Marcus sentit son propre corps se tendre, mais il resta immobile.
— Qu’as-tu fait ensuite ?
— Je l’ai regardé. Je lui ai parlé. Je lui ai dit de se relever.
La voix d’Imiko se brisa sur les derniers mots.
— Mais il ne bougeait pas.
Il passa une main sur son visage, comme pour effacer une image qui refusait de disparaître.
— J’ai eu peur. Je ne savais pas s’il était mort. Je ne savais pas quoi faire. J’avais du sang sur les mains et je n’arrivais même pas à comprendre ce qui venait de se passer.
Il inspira brutalement.
— Et après, la police est arrivée.
Ses doigts tremblaient maintenant.
— Ils m’ont demandé ce qui s’était passé. J’ai dit qu’un autre homme l’avait tué. J’ai inventé une histoire. Je leur ai menti parce que j’avais peur qu’ils m’emmènent, qu’ils me mettent en prison, que…
Il s’arrêta.
Sa voix n’était plus qu’un souffle.
— Je ne voulais pas mourir.
Marcus sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
Imiko avait dix ans.
Dix ans.
À cet âge, il aurait dû se demander s’il aurait un jouet pour Noël, s’il pourrait sortir jouer le lendemain ou si un adulte accepterait de lui lire une histoire avant de dormir.
Il aurait dû pouvoir se tromper sans que chaque erreur devienne une menace pour sa survie.
Au lieu de cela, il avait passé des semaines à revivre la mort d’un homme qu’il n’avait jamais voulu tuer, sans personne à qui raconter la vérité.
Marcus avait vu des hommes adultes pleurer après avoir perdu leur famille, leur liberté ou leur pouvoir. Il en avait vu d’autres supplier lorsqu’ils comprenaient trop tard que leurs décisions les avaient conduits dans une impasse.
Mais cette confession avait quelque chose de différent.
Imiko ne cherchait pas à se défendre devant un tribunal. Il ne tentait pas de négocier une faveur. Il ne cherchait même pas à convaincre Marcus de sa propre innocence.
Il essayait simplement de dire ce qui s’était passé.
Et, sous ses mots, Marcus entendait une autre phrase, répétée depuis des semaines par un enfant qui n’avait jamais trouvé le courage de la prononcer devant quelqu’un.
Je ne voulais pas que ça arrive.
— Je n’ai pas voulu le tuer, murmura Imiko.
Marcus répondit sans hésiter.
— Je t’entends.
— Je ne voulais pas.
— Je sais que c’est ce que tu me dis.
Le garçon releva brusquement les yeux.
— Non, tu ne comprends pas !
Sa voix avait éclaté dans le bureau.
Il sembla lui-même surpris par le volume de son cri. Il recula dans son fauteuil, puis baissa aussitôt la tête, comme s’il s’attendait à recevoir une réprimande.
Marcus ne bougea pas.
— Alors explique-moi, dit-il simplement.
Imiko secoua la tête.
— J’avais faim. Je voulais juste manger.
Les larmes commencèrent à couler.
Il tenta de les essuyer, d’abord rapidement, puis avec une colère grandissante contre lui-même. Il n’aimait pas pleurer. Il détestait sentir sa voix trembler et son corps lui échapper. Depuis qu’il avait été expulsé, il avait appris qu’une faiblesse visible pouvait attirer l’attention de personnes qui n’attendaient qu’une occasion de profiter de vous.
Mais Marcus ne se moquait pas de lui.
Il ne lui demandait pas de se calmer.
Il ne lui disait pas qu’il était trop vieux pour pleurer, ni qu’il devait se montrer fort.
Imiko porta ses mains à son visage.
— Je voulais juste manger…
Cette fois, les mots sortirent dans un sanglot.
— Je ne voulais pas qu’il meure. Je voulais juste garder mon pain. Je ne voulais pas…
Il n’arrivait plus à terminer ses phrases.
Quatre mois de faim, de froid et de solitude lui avaient appris à continuer malgré la douleur. Ils ne lui avaient pas appris quoi faire de la culpabilité.
Il avait essayé de ne plus y penser. Il avait essayé de se convaincre que l’homme était responsable de ce qui lui était arrivé, puisqu’il avait tenté de lui prendre son repas. Il avait essayé de se dire qu’il n’avait pas eu le choix.
Mais chaque fois qu’il se souvenait de cette chute, il revoyait l’homme immobile sur le sol.
Et il se demandait si, quelque part, quelqu’un attendait encore de retrouver celui qui l’avait tué.
Marcus se leva.
Imiko se crispa immédiatement.
L’homme s’arrêta, remarquant sa réaction, puis contourna lentement le bureau sans s’approcher davantage que nécessaire. Il prit la boîte de mouchoirs posée sur une étagère et la déposa sur la table, à portée du garçon.
Puis il retourna s’asseoir.
Il ne le toucha pas.
Il ne voulait pas que son geste soit interprété comme une tentative de le maîtriser ou de lui imposer un réconfort qu’il n’avait pas demandé.
— Imiko, écoute-moi.
Le garçon ne releva pas la tête.
— Tu as dix ans. Tu as eu faim. Un homme a essayé de te prendre la seule chose que tu avais pour manger, et vous vous êtes battus. Il est tombé, et il est mort.
Marcus laissa passer quelques secondes.
— Je ne peux pas te dire que cette mort ne compte pas. Elle compte. Cet homme avait une vie, même si nous ne savons rien de lui. Il ne méritait pas nécessairement de mourir pour un morceau de pain.
Imiko sanglota plus fort.
Marcus sentit la colère revenir, vive et froide.
Pas contre le garçon.
Contre les adultes qui l’avaient laissé dans cette situation. Contre cette famille qui avait pu le rejeter, puis continuer à vivre sans savoir s’il mangeait, s’il dormait ou s’il était encore vivant. Contre cette idée révoltante qu’un enfant pouvait être forcé de se battre pour de la nourriture, puis être laissé seul avec les conséquences de ce combat.
Il connaissait l’existence de parents capables d’abandonner leurs enfants. Il savait que certains pouvaient être violents, indifférents ou simplement incapables d’aimer.
Mais savoir qu’une chose existait ne la rendait pas moins insupportable lorsqu’elle se trouvait devant lui, assise dans son bureau, les épaules secouées par les larmes.
Marcus avait commis des actes terribles. Il ne se considérait pas comme un homme innocent. Il n’avait aucune intention de prétendre que la violence était toujours évitable ou que chaque situation possédait une solution propre.
Mais il ne parvenait pas à accepter qu’un garçon de dix ans ait été laissé à ce point sans protection.
Ce qui l’indignait, ce n’était pas seulement qu’Imiko ait souffert. C’était qu’on lui ait laissé croire qu’il devait porter seul les conséquences d’une existence que les adultes eux-mêmes avaient contribué à lui imposer.
Marcus reprit la parole, d’une voix plus basse.
— Et je ne vais pas te dire non plus que tu es un monstre parce que tu me racontes ça.
Imiko releva lentement la tête.
Son visage était trempé de larmes.
— Mais j’ai menti à la police.
— Oui.
— J’ai laissé croire que c’était quelqu’un d’autre.
— Oui.
— Alors comment tu peux dire ça ?
Marcus soutint son regard.
— Parce que je peux comprendre pourquoi un enfant terrifié a paniqué sans prétendre que son mensonge était une bonne décision. Je peux reconnaître qu’un homme est mort sans décider que toute ta vie doit être définie par cette mort.
Il marqua une pause.
— Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé au-delà de ce que tu viens de me raconter. Je ne peux pas te donner un verdict sur toute cette histoire. Ce n’est pas mon rôle.
Imiko baissa de nouveau les yeux.
— Tu me détestes ?
La question était si faible que Marcus eut presque du mal à l’entendre.
Il resta silencieux une seconde, non parce qu’il hésitait, mais parce qu’il voulait que sa réponse soit comprise.
— Non.
— Même si j’ai fait ça ?
— Même si tu me racontes ça.
Le garçon serra les lèvres, essayant de contenir un nouveau sanglot.
Marcus poursuivit :
— Je ne vais pas te promettre que tout ce qui s’est passé peut être réparé. Je ne vais pas non plus te promettre que tu ne devras jamais affronter les conséquences de tes actes. Ce serait te mentir.
Il se pencha légèrement en avant.
— Mais tu n’as pas besoin de décider aujourd’hui ce que tu feras du reste de ta vie. Tu n’as pas besoin de comprendre toute cette histoire en une seule matinée. Et tu n’as pas besoin de prétendre que tu vas bien pour rester assis dans cette pièce.
Imiko le regarda.
Il n’avait jamais entendu un adulte parler de cette manière.
Les adultes qu’il connaissait exigeaient des réponses. Ils voulaient savoir qui était responsable, qui avait désobéi, qui avait échoué et qui devait être puni. Ils semblaient avoir besoin que chaque histoire se termine par une conclusion nette, même lorsque cette conclusion ne faisait que protéger leur propre confort.
Marcus ne lui offrait pas de conclusion.
Il lui permettait de ne pas en avoir.
— Je ne sais pas quoi faire, murmura Imiko.
— Alors, pour l’instant, tu n’as rien à faire.
— Je ne peux pas oublier.
— Je ne te demande pas d’oublier.
Marcus observa les mains du garçon, toujours crispées sur le mouchoir.
— Tu m’as raconté ce qui s’est passé. Tu as eu le courage de le faire alors que tu avais peur de ma réaction. C’est déjà quelque chose.
Imiko secoua la tête.
— Ce n’est pas du courage.
— Peut-être pas comme tu l’entends. Mais tu aurais pu continuer à te taire. Tu ne l’as pas fait.
Il ne chercha pas à embellir davantage ses paroles.
Il savait que certaines blessures ne disparaissaient pas après une conversation. Il savait que la culpabilité pouvait revenir, que les souvenirs pouvaient se transformer en colère ou en cauchemars, et que la confiance ne se construisait pas en quelques minutes.
Il savait aussi que la vérité n’effaçait pas automatiquement les mensonges.
Mais il pouvait au moins offrir au garçon un endroit où parler sans être immédiatement condamné.
Imiko finit par prendre un mouchoir.
Il essuya ses joues, puis son nez, honteux de l’état dans lequel il se trouvait.
— Désolé.
Marcus fronça légèrement les sourcils.
— Pour quoi ?
— D’avoir pleuré.
L’homme resta immobile.
Cette fois, son indignation prit une forme différente. Plus silencieuse, mais presque plus douloureuse.
Même maintenant, après tout ce qu’il venait de raconter, Imiko pensait encore devoir s’excuser d’avoir réagi comme un enfant.
— Tu n’as pas à t’excuser pour ça.
— Je déteste pleurer.
— Tu as le droit de détester ça. Ça ne veut pas dire que tu dois avoir honte.
Imiko détourna le visage.
Marcus n’insista pas.
Il attendit que le garçon retrouve son calme, puis reprit d’une voix plus pratique :
— Il y a une autre chose dont je veux te parler.
Imiko se raidit aussitôt.
— Quoi ?
— L’école.
Le garçon le fixa comme s’il venait de prononcer le mot le plus absurde de la langue anglaise.
— Quoi, l’école ?
— Si tu es toujours ici à la rentrée de septembre, tu iras au collège.
Le silence fut immédiat.
— Non.
Marcus haussa légèrement les sourcils.
— Tu as réfléchi très vite.
— Je sais lire, écrire et compter. Je peux apprendre ici.
— Tu apprendras ici aussi. Mais tu iras au collège.
— Je ne suis pas un gamin normal.
La phrase était sortie avec une amertume si profonde que Marcus comprit immédiatement qu’il ne s’agissait pas d’un simple refus scolaire.
Il ne répondit pas tout de suite.
— Tu es un garçon de dix ans, dit-il finalement. Que tu aies vécu des choses que beaucoup d’adultes n’auraient pas su supporter ne change pas ton âge.
Imiko serra les poings.
— Tu ne comprends pas.
— Alors explique-moi.
— Je ne veux pas perdre mon temps à apprendre des choses que je peux déjà apprendre tout seul. Je veux comprendre ton organisation. Je veux apprendre comment tu réfléchis, comment tu prends tes décisions. Je peux être utile.
Marcus observa son visage.
Il reconnaissait cette expression : la peur de dépendre de quelqu’un, déguisée en ambition. Imiko voulait apprendre vite, devenir indispensable et s’assurer qu’on ne pourrait plus jamais le mettre dehors sans qu’il ait les moyens de se débrouiller.
Il ne méprisait pas cette volonté.
Il refusait simplement de la laisser décider de tout.
— Tu pourras apprendre avec moi, répondit-il. Mais ce ne sera pas à la place de l’école.
— Et si je refuse ?
— Alors tu devras décider si tu veux réellement rester ici en acceptant les conditions que je pose.
Le garçon le fixa, furieux.
Marcus ne détourna pas les yeux.
— Je ne vais pas t’obliger à m’aimer. Je ne vais pas t’obliger à me raconter ton passé. Je ne vais pas te demander de me faire confiance simplement parce que je t’ai donné un lit et de la nourriture. Mais je ne vais pas non plus faire semblant de croire que te laisser abandonner ton éducation serait une bonne décision.
— Tu décides pour moi.
— Sur ce point, oui.
Imiko ouvrit la bouche, puis la referma.
Marcus poursuivit, sans hausser le ton :
— Tu peux me détester pour ça si tu veux. Tu peux trouver toutes les raisons possibles pour me convaincre que tu n’as besoin de personne. Mais si tu es encore ici le premier septembre prochain, tu iras au collège.
Le garçon détourna les yeux.
Il aurait voulu trouver une faille dans cette décision, quelque chose qui lui permettrait de reprendre le contrôle. Mais Marcus ne criait pas, ne menaçait pas de le jeter dehors et ne cherchait pas à gagner leur désaccord par l’intimidation.
Il avait simplement posé une limite.
Et il semblait décidé à la maintenir.
— Je veux toujours notre partenariat, finit par dire Imiko.
— Bien.
— Même si je ne suis pas d’accord avec toi.
— Un partenariat ne signifie pas que nous serons toujours d’accord.
Imiko se leva.
Ses yeux étaient encore rouges, et son visage portait les traces de ses larmes. Il semblait épuisé, comme si le simple fait d’avoir raconté son histoire lui avait demandé plus d’énergie que quatre mois de survie.
Il resta près de la porte.
— Marcus ?
— Oui ?
Le garçon baissa les yeux.
— Merci de m’avoir écouté.
Marcus ne répondit pas immédiatement.
Il aurait pu lui dire que ce n’était rien. Il aurait pu plaisanter pour alléger l’atmosphère. Mais il avait compris que cette phrase avait coûté quelque chose à Imiko.
— Tu n’as pas besoin de me remercier pour ça.
Imiko hocha la tête, sans paraître convaincu.
Puis il quitta le bureau.
Marcus le regarda partir et attendit d’entendre ses pas s’éloigner dans le couloir.
Lorsqu’il fut seul, il resta longtemps assis sans toucher au dossier qui l’attendait.
Oui, Marcus ne peut pas demander des renseignements sur les Wycliffe puisqu’il ignore encore le nom de famille d’Imiko. Il doit partir des rares informations qu’il possède et charger ses hommes de découvrir son identité, sa famille et les circonstances de son abandon.
Puis il repensa à la famille d’Imiko.
Il ignorait encore les circonstances exactes de son expulsion. Il ne connaissait ni les disputes ni les décisions qui avaient précédé le départ du garçon. Il ne pouvait pas prétendre comprendre une histoire dont il ne possédait qu’un fragment.
Mais il savait ce qu’il avait vu.
Un enfant de dix ans, vivant depuis des mois dans les rues, incapable de raconter un événement traumatisant sans s’effondrer, persuadé qu’il devait s’excuser d’avoir pleuré.
Et, derrière cet enfant, des adultes qui avaient apparemment continué leur vie sans se soucier de ce qu’il était devenu.
Marcus sentit ses doigts se refermer lentement sur son stylo.
Il avait dirigé des hommes, négocié avec des criminels, affronté des trahisons et pris des décisions dont les conséquences ne disparaîtraient jamais complètement. Il savait que le monde n’était pas aussi simple qu’on le racontait aux enfants. Il savait aussi que certaines personnes étaient capables de justifier presque n’importe quoi pour préserver leurs intérêts.
Mais abandonner un enfant de dix ans dans les rues de Londres ?
Cette pensée lui inspirait un mépris qu’il ne cherchait même pas à dissimuler.
Il ne connaissait pas encore toute l’histoire. Imiko pouvait lui cacher des choses, et Marcus n’avait aucune intention de confondre ses soupçons avec des certitudes. Cependant, il refusait de croire qu’un enfant puisse se retrouver dans une telle situation sans que personne, quelque part, en porte la responsabilité.
Il reposa son stylo et attrapa son téléphone.
Il connaissait quelqu’un capable de retrouver une personne à partir de presque rien. Un homme discret, méthodique, qui savait où chercher et, surtout, quelles questions poser lorsque les réponses officielles ne suffisaient pas.
Marcus composa son numéro.
— Oui ?
— J’ai besoin que tu retrouves quelqu’un.
— Une adresse ou une identité ?
— Les deux. Et probablement davantage.
Un bref silence suivit.
— Tu as un nom ?
Marcus regarda la porte de son bureau.
— Imiko. Un garçon de dix ans, cheveux noirs, yeux bleus. Il a vécu dans les rues de Londres pendant plusieurs mois.
— Tu n’as que son prénom ?
— Pour le moment.
— Tu sais d’où il vient ? Une école, un quartier, un établissement qu’il aurait fréquenté ?
— Rien de suffisamment précis pour te faciliter le travail. C’est justement pour ça que je t’appelle.
Son interlocuteur souffla doucement.
— D’accord. Je commence par quoi ?
— Par lui. Je veux connaître son identité complète, retrouver les traces de son passé et déterminer où il vivait avant de se retrouver dehors. Écoles, dossiers, anciennes adresses, signalements éventuels. Tout ce qui peut nous permettre de comprendre d’où il vient.
— Et sa famille ?
Le regard de Marcus se durcit.
— Surtout sa famille. Je veux savoir qui sont ses parents, s’il a des frères et sœurs, et quels adultes étaient censés s’occuper de lui. Je veux connaître leurs noms, leurs relations et leur situation actuelle.
— Tu penses qu’il a été abandonné ?
— Je pense qu’un enfant de dix ans ne devrait pas avoir à survivre seul dans la rue pendant quatre mois. Pour le reste, je veux des faits.
Sa voix ne monta pas. Elle n’en avait pas besoin.
— Ne te contente pas de ce que les gens racontent. Si sa famille prétend qu’il a disparu, je veux savoir quand elle l’a signalé. Si personne n’a fait de démarche, je veux le savoir aussi. Et si quelqu’un a volontairement effacé sa trace, je veux comprendre pourquoi.
— Je vais voir ce que je peux trouver.
— Tiens-moi au courant dès que tu as quelque chose de fiable.
— Compris.
Marcus raccrocha.
Il conserva le téléphone dans sa main quelques secondes avant de le déposer sur le bureau.
Il n’avait pas encore de nom à rechercher, aucune adresse à faire surveiller, aucun responsable à désigner. Pour l’instant, il n’avait qu’un prénom, quelques caractéristiques physiques et le récit fragmentaire d’un enfant qui avait attendu des semaines avant de réussir à parler.
Cela devrait suffire pour commencer.
Marcus connaissait les limites de son monde. Il savait ce que l’argent pouvait acheter, ce que la peur pouvait faire avouer et combien de personnes étaient prêtes à mentir pour protéger leur réputation. Il ne comptait pas accorder une confiance aveugle à la première version qu’on lui présenterait.
Il voulait la vérité avant de prendre une décision.
Son regard glissa vers la chaise qu’Imiko avait occupée plus tôt.
Marcus n’avait pas l’intention de devenir son sauveur. Il ne savait pas encore ce qu’il ferait pour lui, ni jusqu’où leur relation irait. Il ne pouvait pas effacer les quatre mois passés dans la rue, ni rendre à l’enfant les nuits où il avait eu faim, les jours où il avait eu peur ou les occasions qu’il avait perdues.
Mais il pouvait chercher ceux qui auraient dû être là.
Et lorsqu’il connaîtrait enfin leurs noms, il pourrait découvrir quel genre de personnes avait été capable de laisser un enfant disparaître sans même s’assurer qu’il était encore en vie.
Marcus reprit son stylo, mais ne se remit pas immédiatement au travail.
Une phrase lui revenait en mémoire.
Je voulais juste manger.
Il serra la mâchoire.
Il avait entendu des hommes justifier des actes autrement plus graves avec des discours interminables. Il en avait même rencontré certains qui finissaient par croire à leurs propres mensonges.
Mais un enfant de dix ans qui s’excusait d’avoir pleuré après avoir raconté la mort d’un homme, voilà ce qui lui restait en travers de la gorge.
Marcus n’avait pas encore décidé ce qu’il ferait lorsqu’il découvrirait la vérité.
En revanche, il était certain d’une chose : il voulait connaître les noms des adultes qui avaient laissé Imiko en arriver là.
Dans sa chambre, Imiko était assis au bord du lit.
Il avait lavé son visage et changé de vêtements. Ses yeux lui faisaient mal, et il aurait préféré que Marcus n’ait jamais assisté à cette scène.
Il regrettait presque de s’être confié.
Presque.
Parce qu’il se souvenait aussi de la manière dont Marcus l’avait écouté. Il n’avait pas tenté de lui arracher des détails. Il n’avait pas minimisé la mort de l’homme. Il ne lui avait pas dit que tout était pardonné, comme s’il avait eu le droit de décider à la place du mort.
Il n’avait pas non plus transformé la confession en une raison de le rejeter.
Imiko ne savait pas encore ce que cela signifiait.
Il ne faisait pas confiance à Marcus. Pas vraiment. Deux jours ne suffisaient pas à effacer ce qu’il avait appris sur les adultes, ni à lui faire croire qu’une bonne action garantissait les suivantes.
Il savait seulement que, pour la première fois depuis longtemps, quelqu’un connaissait le souvenir qui l’empêchait de dormir.
Et cette personne ne lui avait pas demandé de disparaître.
Il s’allongea, les yeux ouverts, en regardant le plafond.
La culpabilité était toujours là. L’homme de la boulangerie ne reviendrait pas à la vie. Le mensonge raconté à la police n’avait pas cessé d’exister parce qu’il l’avait enfin avoué.
Rien n’était résolu.
Mais, pour la première fois, Imiko n’était plus le seul à savoir.
Il finit par fermer les yeux.
Demain, il faudrait encore apprendre. Observer. Comprendre les règles de cette maison et celles du monde de Marcus. Il faudrait rester prudent, même si une partie de lui commençait à espérer que cet endroit pourrait devenir autre chose qu’un abri provisoire.
Il ne savait pas encore s’il resterait.
Il ne savait pas encore s’il pourrait un jour faire confiance à Marcus.
Mais il savait une chose.
Ce soir-là, il n’avait pas eu besoin de prétendre être plus fort qu’il ne l’était.
Et, pour un garçon qui avait passé quatre mois à apprendre que personne ne viendrait le sauver, c’était déjà une différence immense.