Chapitre 8
Londres — 25 décembre 2004
Imiko se réveilla sans sursaut.
Pendant quelques secondes, il resta immobile, les yeux ouverts, à contempler le plafond. Il ne reconnut pas immédiatement la pièce. La lumière pâle qui filtrait à travers les rideaux épais lui donna l’impression qu’il était encore très tôt.
Puis les souvenirs de la veille lui revinrent.
La maison inconnue. Le repas. L’homme qui l’avait ramené ici contre son gré avant de lui affirmer qu’il était libre de repartir.
Marcus.
Imiko se redressa lentement.
Il avait dormi.
Vraiment dormi.
Pas quelques minutes entre deux bruits suspects, ni quelques heures avec la peur de découvrir ses affaires disparues à son réveil. Il avait dormi dans un lit suffisamment confortable pour qu’il ne ressente aucune douleur au réveil, et personne n’était venu le déranger pendant la nuit.
Cette constatation l’irrita presque autant qu’elle le rassura.
Il se leva et s’étira. Ses vêtements étaient froissés, ses cheveux noirs en désordre. Il passa une main sur son visage avant de jeter un coup d’œil à ses affaires.
Tout était là.
Il les vérifia malgré tout.
Ensuite, il ouvrit doucement la porte.
Le couloir était silencieux. Il entendit un bruit lointain venant du rez-de-chaussée, mais ne parvint pas à déterminer ce que faisait Marcus. Il aurait pu descendre et le chercher. À la place, son regard s’arrêta sur la porte de la salle de bains.
Il n’avait pas pris de véritable douche depuis trop longtemps.
L’idée de rester propre, même temporairement, lui parut suffisamment intéressante pour qu’il abandonne ses autres préoccupations.
Il entra, referma la porte et observa les lieux.
La salle de bains était spacieuse, avec un grand miroir, des serviettes soigneusement pliées et une douche vitrée. Tout semblait propre, presque trop pour un endroit utilisé quotidiennement.
Imiko fit couler l’eau.
Lorsqu’elle atteignit une température agréable, il retira ses vêtements et entra sous le jet.
La chaleur lui arracha un soupir involontaire.
Il ferma les yeux quelques secondes.
Puis il entreprit de se laver avec application, sans se presser. Il voulait retirer la saleté accumulée sur sa peau, les odeurs de la rue et cette sensation persistante de ne jamais être véritablement propre.
Il ne remarqua pas immédiatement que la porte de la salle de bains venait de s’ouvrir.
— Imiko, tu as..
Marcus s’interrompit.
Il était entré avec l’intention de lui signaler que des vêtements propres avaient été déposés dans sa chambre. Il s’attendait à trouver un enfant endormi, ou peut-être déjà en train de se préparer.
Il ne s’attendait certainement pas à ce qu’il découvrit.
Imiko se retourna brusquement.
— Ferme cette porte !
Marcus obéit presque aussitôt et détourna le regard.
— Je suis désolé. Je ne savais pas que tu étais là.
— Tu sais pas frapper ?
— J’aurais dû.
Il resta derrière la porte, sans chercher à entrer de nouveau.
— J’ai laissé des vêtements propres dans ta chambre. C’est tout ce que je voulais te dire.
— Alors dégage !
Marcus s’éloigna.
Mais l’image lui était restée en tête.
Les marques qu’il avait aperçues sur le corps de l’enfant n’étaient pas celles d’une simple chute ou d’une mauvaise rencontre. Elles étaient nombreuses, anciennes pour certaines, plus récentes pour d’autres. Certaines traces semblaient à peine avoir eu le temps de disparaître que d’autres les avaient déjà remplacées.
Marcus avait vécu suffisamment longtemps dans un milieu violent pour connaître les conséquences de certains affrontements. Son propre corps portait des cicatrices. Il en avait reçu au cours de sa vie, certaines lors de combats, d’autres dans des circonstances qu’il n’évoquait jamais.
Pourtant, ce qu’il venait d’apercevoir l’avait surpris.
Pas parce qu’il n’avait jamais vu autant de cicatrices.
Mais parce qu’elles appartenaient à un enfant.
Un garçon qui n’avait même pas dix ans révolus depuis longtemps.
Marcus s’immobilisa dans le couloir.
Il avait remarqué la maigreur d’Imiko, sa méfiance et sa manière de réagir à chaque geste comme s’il s’attendait à être attaqué. Il avait compris qu’il ne s’agissait pas d’un enfant simplement difficile.
Mais il n’avait pas envisagé que la situation puisse être aussi grave.
Son expression se durcit.
Il ne retourna pas dans la salle de bains.
Il ne posa aucune question à travers la porte.
Il se contenta de reprendre sa route, laissant à Imiko l’intimité qu’il aurait dû lui accorder dès le départ.
Lorsqu’Imiko descendit au rez-de-chaussée, une vingtaine de minutes plus tard, il avait revêtu les vêtements propres laissés dans sa chambre.
Ils étaient légèrement trop grands, mais confortables. Il avait séché ses cheveux du mieux qu’il avait pu et semblait déjà moins négligé que la veille.
Marcus l’attendait dans la cuisine.
— Il y a de quoi déjeuner sur la table.
Imiko s’arrêta à l’entrée.
— Tu comptes me regarder manger toute la journée ?
— Non. J’ai d’autres choses à faire.
— Alors fais-les.
Marcus désigna simplement la table.
Imiko s’approcha, méfiant. Il observa les aliments avant de s’asseoir. Cette fois, il ne posa pas de question sur leur contenu.
Marcus lui laissa le temps de commencer.
Il aurait voulu demander d’où venaient toutes ces cicatrices. Il aurait voulu savoir qui avait pu laisser un enfant dans un tel état et pourquoi celui-ci semblait considérer la chose comme un détail sans importance.
Mais il avait compris une chose la veille : Imiko ne répondrait pas à une question simplement parce qu’on la lui posait.
Et il ne voulait pas transformer le petit-déjeuner en interrogatoire.
— Tu as bien dormi ? demanda-t-il finalement.
Imiko mâcha avant de répondre.
— J’ai dormi.
— Ce n’est pas exactement ce que je t’ai demandé.
— Et c’est exactement la réponse que tu auras.
Marcus acquiesça.
— Très bien.
Il se leva et consulta rapidement un document posé sur le comptoir. Son téléphone sonna presque aussitôt.
Son attitude changea lorsqu’il décrocha.
— Parle.
Sa voix était plus froide. Plus ferme.
Imiko releva légèrement les yeux.
— Non. Je t’ai dit que je voulais les chiffres avant midi. Si tu n’es pas capable de me les fournir, trouve quelqu’un qui le soit.
Un silence.
— Je ne t’ai pas demandé ton avis. Je t’ai donné une consigne.
Il raccrocha.
Le calme avec lequel il reposa son téléphone contrastait avec la dureté de ses paroles.
Imiko le regardait désormais avec une attention nouvelle.
La veille, Marcus avait semblé être un homme riche qui avait pris une décision étrange. Mais la conversation qu’il venait d’entendre ne ressemblait pas à celle d’un homme habitué à demander des services.
Marcus n’avait pas négocié.
Il avait donné un ordre, et son interlocuteur l’avait écouté.
— Tu travailles dans quoi ? demanda Imiko.
Marcus leva les yeux.
— Plusieurs secteurs.
— Ça ne veut rien dire.
— C’est pourtant la réponse que tu obtiens.
Imiko fronça les sourcils.
— Tu te moques de moi ?
— Un peu.
L’enfant lui lança un regard noir.
Marcus eut un sourire discret avant de ranger le document.
— J’ai des entreprises légales. Des investissements. Des gens qui travaillent pour moi.
— Et le reste ?
Le sourire disparut.
Marcus ne répondit pas immédiatement.
— Quel reste ?
— Celui dont tu ne parles pas.
Pendant quelques secondes, les deux se regardèrent.
Marcus aurait pu feindre l’ignorance. Il aurait pu prétendre qu’Imiko avait regardé trop de films ou qu’il imaginait des choses.
Mais il n’avait aucune envie de mentir inutilement à un enfant qui semblait avoir développé un instinct particulièrement efficace pour repérer les réponses évasives.
— Disons que mes activités ne se limitent pas à ce qui apparaît dans les registres des entreprises.
Imiko reprit son petit-déjeuner.
— Donc tu es un criminel.
— Tu tires des conclusions rapides.
— Tu ne les nies pas.
Marcus observa le garçon avec un intérêt renouvelé.
— Tu poses toujours autant de questions ?
— Seulement quand les gens cachent des choses.
— Tu risques d’être déçu par le monde.
— Je le suis déjà.
La réponse était sortie sans hésitation.
Marcus ne trouva rien à ajouter.
La matinée passa.
Marcus s’occupa de plusieurs affaires depuis son bureau. Il passait des appels, examinait des dossiers et recevait des informations de collaborateurs qui semblaient tous mesurer soigneusement leurs paroles avant de lui répondre.
Imiko, quant à lui, avait décidé de ne pas partir tout de suite.
Il aurait pu quitter la maison dès le matin. Marcus ne l’en empêchait pas. La porte n’était pas verrouillée et personne ne le surveillait en permanence.
Pourtant, il restait.
Pas par gratitude.
Encore moins par confiance.
Il voulait comprendre.
Marcus représentait une anomalie dans un raisonnement qu’Imiko avait longtemps considéré comme infaillible : les adultes possédaient toujours une raison de vous approcher, et cette raison finissait tôt ou tard par apparaître.
Il comptait découvrir celle de Marcus.
Pour cela, il lui fallait davantage qu’une conversation autour d’un repas.
Il commença donc à observer.
Il remarqua que Marcus ne se déplaçait jamais sans raison apparente. Lorsqu’il traversait une pièce, il semblait déjà savoir où il allait. Il ne haussait pas la voix pour obtenir l’attention de quelqu’un et n’avait pas besoin de répéter ses demandes.
Il remarqua aussi que les gens qui l’appelaient ne lui parlaient pas comme à un simple patron.
Ils attendaient ses décisions.
Ils craignaient de le décevoir.
Et lorsqu’il tranchait une question, personne ne cherchait à revenir dessus.
Marcus ne se contentait pas de posséder de l’argent.
Il détenait du pouvoir.
Un pouvoir réel, fondé sur des hommes, des ressources et une autorité que la richesse seule ne suffisait pas à expliquer.
Imiko connaissait les familles influentes. Il avait grandi au milieu de gens pour qui le nom, le titre et les relations ouvraient toutes les portes.
Mais Marcus lui donnait une impression différente.
Il n’avait pas besoin de se présenter comme quelqu’un d’important.
Les autres le savaient déjà.
En début d’après-midi, Marcus enfila une veste et récupéra ses clés.
Imiko, qui se trouvait dans le salon, releva immédiatement la tête.
— Tu sors ?
— Oui.
— Où ?
Marcus l’observa.
— Tu comptes me suivre ?
— J’ai posé une question.
— Je vais voir ma fille.
Imiko ne répondit pas.
Marcus glissa son téléphone dans sa poche.
— Tu peux rester ici. Quelqu’un passera vérifier que tout va bien.
— Qui ?
— Un membre de mon personnel.
— Je n’ai pas besoin d’une nounou.
— Je n’ai pas dit que tu en avais besoin.
Imiko se leva.
— Je viens avec toi.
Marcus haussa un sourcil.
— Pourquoi ?
— Pour voir.
— Voir quoi ?
— Ce que tu fais quand tu n’essaies pas de jouer au bon samaritain.
Marcus resta silencieux un instant.
Il aurait pu refuser. La visite à sa fille était personnelle, et il n’avait aucune obligation d’emmener un enfant qu’il connaissait depuis moins d’une journée.
Mais il remarquait depuis le matin la façon dont Imiko l’observait.
Le garçon ne cherchait pas seulement à savoir s’il représentait une menace. Il essayait de comprendre comment il fonctionnait.
Marcus décida de le laisser faire.
— Très bien. Mais tu restes près de moi et tu ne touches pas aux affaires des autres.
— Je ne suis pas un idiot.
— Je n’ai pas dit le contraire.
— Tu le sous-entends.
— Tu es libre de l’interpréter comme tu veux.
Imiko attrapa sa veste.
— Je te déteste.
Marcus ouvrit la porte.
— C’est réciproque.
L’enfant s’arrêta, surpris.
Marcus lui adressa un regard parfaitement sérieux.
Puis il ajouta :
— Je plaisante. Dépêche-toi.
Imiko le suivit, furieux d’avoir été pris au dépourvu.
La voiture qui les attendait devant la maison était une berline noire, élégante et discrète.
Le chauffeur salua Marcus avant d’ouvrir la portière arrière.
Son regard glissa brièvement vers Imiko, sans poser de question.
Marcus s’installa à côté de l’enfant.
— Où allons-nous ? demanda Imiko.
— Chez la mère de ma fille.
— Tu vas entrer ?
— Oui.
— Elle sait que tu viens ?
— Évidemment.
Imiko observa les rues défiler derrière la vitre.
Londres avait changé d’apparence depuis la veille. Les commerces étaient moins animés, certaines rues presque désertes. Des décorations de Noël ornaient encore les façades, et les rares passants semblaient pressés de rejoindre leurs proches.
Imiko regarda tout cela sans émotion particulière.
Pour lui, le vingt-cinq décembre n’avait rien de différent des autres jours.
Il n’avait pas grandi en attendant ce moment avec impatience. Dans son ancienne maison, Noël avait surtout été une obligation supplémentaire, une occasion de réunir des gens qui savaient parfaitement sourire lorsqu’ils étaient observés.
Il avait déjà connu des repas coûteux et des cadeaux emballés avec soin.
Il n’avait jamais considéré ces choses comme une preuve d’affection.
— Tu fêtes Noël ? demanda-t-il.
Marcus tourna légèrement la tête.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que ma fille aime cette journée.
— Et si elle ne l’aimait pas ?
— Nous ferions autre chose.
Imiko réfléchit.
— Tu changes tes habitudes pour elle ?
— Certaines.
— Même quand tu n’en as pas envie ?
Marcus prit quelques secondes avant de répondre.
— Être son père ne signifie pas que tout doit tourner autour de mes envies.
Imiko fixa de nouveau la vitre.
Il ne commenta pas.
Mais il conserva cette réponse quelque part dans son esprit.
La maison de son ancienne compagne se trouvait dans un quartier résidentiel calme.
Marcus frappa à la porte après avoir sonné. Une femme ouvrit quelques instants plus tard. Elle le salua avec une familiarité mesurée, puis son regard se posa sur Imiko.
— Bonjour, dit-elle.
— Bonjour, répondit l’enfant.
Elle ne lui demanda pas qui il était devant la porte. Elle s’écarta pour les laisser entrer.
La maison était décorée pour Noël, sans excès. Un sapin se dressait dans le salon, sous lequel plusieurs cadeaux attendaient encore d’être ouverts.
Une adolescente apparut dans l’encadrement d’une porte.
Elle avait quatorze ans, les cheveux soigneusement coiffés et un pull aux motifs hivernaux. En apercevant Marcus, son visage s’éclaira.
— Papa !
Elle s’approcha rapidement et le serra dans ses bras.
Marcus lui rendit son étreinte.
Toute la rigidité qu’Imiko avait observée chez lui au cours de la matinée sembla s’effacer pendant quelques secondes. Marcus sourit sans chercher à le dissimuler. Il posa une main sur les cheveux de sa fille, lui demanda comment elle allait et écouta sa réponse avec une attention qui ne ressemblait en rien à celle qu’il accordait à ses collaborateurs.
Imiko resta en retrait.
Il observa la scène sans rien dire.
Il ne ressentait pas exactement de jalousie. Il ne connaissait pas cette adolescente et n’avait aucune raison de vouloir sa place.
Mais il remarqua la différence.
Marcus ne cherchait pas à contrôler chaque mot de sa fille. Il ne lui demandait pas de justifier son enthousiasme. Il ne semblait pas considérer son affection comme une chose qui lui était due.
Elle s’approchait de lui parce qu’elle en avait envie.
Et lui l’accueillait sans réserve.
— Tu m’as apporté quelque chose ? demanda-t-elle avec un sourire malicieux.
— J’espérais que tu me laisserais au moins enlever mon manteau.
— Tu es arrivé en retard.
— De trois minutes.
— Trois minutes de trop.
Marcus leva les yeux au ciel.
— Je vois que tu n’as pas perdu ton sens de la négociation.
Il sortit alors un paquet soigneusement emballé de son sac.
Sa fille le prit avec un enthousiasme évident, déchira le papier et découvrit le cadeau.
Son sourire s’agrandit.
— Tu t’en souvenais !
— Tu m’en as parlé quatre fois le mois dernier.
— Je savais que tu allais oublier !
— C’est pour ça que j’ai pris des notes.
Elle éclata de rire et l’embrassa sur la joue.
Marcus secoua la tête, amusé.
Imiko détourna les yeux.
Il n’avait pas besoin d’assister à ça.
Il avait déjà vu des familles se donner des cadeaux. Il connaissait les sourires, les remerciements et les gestes convenus. Il savait que les apparences pouvaient tromper.
Il préférait donc ne rien conclure.
Mais lorsqu’il regarda de nouveau dans leur direction, il remarqua que Marcus ne cherchait pas à montrer son cadeau à la mère de sa fille, ni à recevoir des félicitations. Il était simplement heureux de la voir heureuse.
Cette différence le dérangeait.
Elle rendait son raisonnement moins simple.
Marcus resta une partie de l’après-midi avec sa fille.
Ils discutèrent de ses études, de ses projets pour les vacances et de quelques événements survenus depuis leur dernière rencontre. Elle lui raconta plusieurs anecdotes avec une vivacité qui contrastait avec le calme habituel de la maison.
Marcus l’écoutait, posait des questions et la taquinait parfois.
Imiko, lui, resta en retrait.
Il ne participa pas à la conversation, mais il ne s’éloigna pas non plus. Il observa les gestes de Marcus, la façon dont il traitait sa fille et la manière dont la mère intervenait parfois sans que cela provoque de tension.
Il remarqua également que Marcus ne cherchait jamais à obtenir un avantage sur son ancienne compagne. Il ne lui reprochait pas de passer Noël avec leur fille. Il ne tentait pas de transformer cette visite en compétition.
Lorsqu’il fut temps de partir, l’adolescente accompagna son père jusqu’à la porte.
— Tu reviens bientôt ?
— Dès que possible.
— Tu promets ?
Marcus hésita une fraction de seconde.
— Je te promets de faire mon possible.
Elle sembla accepter cette réponse. Elle le serra une dernière fois dans ses bras, puis lui souhaita une bonne route.
Marcus lui adressa un sourire avant de sortir.
Imiko le suivit en silence.
Dans la voiture, il attendit quelques minutes avant de parler.
— Tu l’aimes vraiment.
Marcus tourna la tête vers lui.
— Bien sûr.
— Tu pourrais mentir.
— Je pourrais.
— Mais tu ne le fais pas.
— Non.
Imiko observa son reflet dans la vitre.
— Elle te fait confiance.
Marcus ne répondit pas tout de suite.
— Je l’espère.
— Tu pourrais lui faire du mal.
La phrase était froide, sans aucune émotion.
Marcus ne se vexa pas.
— Oui.
Imiko tourna brusquement la tête vers lui.
— Tu l’admets ?
— Je suis son père, pas un dieu. Je peux prendre de mauvaises décisions. Je peux la décevoir. Je peux lui faire de la peine sans le vouloir. Mais je ne cherche pas à lui faire du mal.
L’enfant resta silencieux.
Marcus poursuivit :
— La confiance ne signifie pas qu’on ne peut jamais blesser quelqu’un. Elle signifie aussi qu’on essaie de ne pas trahir ce qu’il nous confie.
Imiko ne répondit pas.
Il n’était pas prêt à croire cette phrase.
Mais il commençait à comprendre que Marcus ne raisonnait pas comme les adultes qu’il avait connus.
Le trajet du retour fut plus calme.
Imiko regardait la ville sans vraiment la voir. Il repensait à la visite, au sourire de l’adolescente et à la manière dont Marcus avait réagi en la retrouvant.
Il ne pouvait pas déterminer si cet homme était bon.
Le mot lui semblait trop vague pour décrire quelqu’un qu’il connaissait à peine.
En revanche, il avait appris plusieurs choses.
Marcus avait une fille qu’il aimait réellement. Il disposait de suffisamment d’argent pour vivre dans une maison luxueuse, d’un personnel pour l’aider et d’un réseau de collaborateurs qui lui obéissaient. Il avait de l’influence, de l’autorité et une position qui dépassait largement celle d’un simple homme d’affaires.
Et malgré tout cela, il avait consacré une partie de son temps à un enfant qui avait tenté de le voler.
Imiko n’aimait pas les contradictions.
Il préférait les gens prévisibles.
Marcus, lui, ne l’était pas.
Lorsqu’ils arrivèrent, le chauffeur ouvrit la portière. Marcus remercia brièvement l’homme avant de rentrer avec Imiko.
La maison était silencieuse.
Marcus retira sa veste, la posa sur un dossier de chaise et se dirigea vers son bureau. Imiko le suivit.
— Tu as quelque chose à me demander ? fit Marcus sans se retourner.
— Oui.
— Je t’écoute.
Imiko entra dans le bureau.
— Je veux rester.
Marcus s’arrêta.
Il se retourna lentement, étudiant le visage de l’enfant.
— Tu veux rester combien de temps ?
— Je ne sais pas encore.
— Ce n’est pas très précis.
— Je ne suis pas en train de signer un contrat.
Marcus eut un léger sourire.
— Heureusement. Je serais obligé de demander à mon avocat de vérifier les clauses.
Imiko ignora la plaisanterie.
— Mais je ne veux pas rester ici gratuitement.
Marcus croisa les bras.
— Tu m’as déjà posé cette question hier. Ma réponse n’a pas changé.
— La mienne non plus.
Un silence s’installa.
Marcus comprit que l’enfant ne renoncerait pas facilement à cette idée. Il ne s’agissait pas seulement d’orgueil. Imiko avait besoin de savoir où se situait la limite entre ce qu’on lui offrait et ce qu’on pourrait lui réclamer ensuite.
— Très bien, dit Marcus. Explique-moi ce que tu proposes.
Imiko s’approcha du bureau.
Il avait passé une bonne partie de la journée à observer Marcus. Il avait écouté ses conversations, remarqué l’autorité qu’il exerçait et compris qu’il gérait bien davantage que quelques entreprises.
Il ne connaissait pas l’étendue exacte de ses activités.
Mais il savait reconnaître une position de pouvoir.
— Tu as de l’argent, des hommes et des informations. Tu sais obtenir ce que tu veux. Les gens t’écoutent parce qu’ils ont une raison de le faire.
Marcus ne l’interrompit pas.
— Moi, je n’ai pas d’argent, poursuivit Imiko. Mais je sais observer. Je remarque des choses que les autres ne voient pas. Je peux comprendre comment les gens fonctionnent et repérer ce qu’ils essaient de cacher.
Marcus pencha légèrement la tête.
— Tu me proposes de travailler pour moi ?
— Pas exactement.
— Alors quoi ?
Imiko soutint son regard.
— Un partenariat.
Le mot semblait étrange dans la bouche d’un enfant de dix ans.
Marcus ne se moqua pas de lui.
— Un partenariat entre un chef de gang et un garçon qui vient d’essayer de lui faire les poches ?
— Tu peux rire si tu veux.
— Je n’en ai pas envie. Je cherche à comprendre ce que tu imagines.
Imiko serra les poings.
— Tu me laisses rester ici. Tu me donnes accès à ce que je dois apprendre. En échange, je t’aide quand je peux. Je ne te demande pas de me donner de l’argent pour rien.
Marcus l’observa longuement.
— Et si tu n’es pas capable de m’aider ?
— Alors tu pourras arrêter.
— Et si tu fais une erreur ?
— Tu me le diras.
— Et si tu décides de partir ?
Imiko hésita.
— Je partirai.
Marcus s’appuya contre son bureau.
— Tu comprends que je ne peux pas te laisser approcher de tout ce que je possède simplement parce que tu me le demandes ?
— Je ne t’ai pas demandé de me faire confiance.
Cette réponse fit disparaître le sourire de Marcus.
— Non. Tu me demandes de te donner une chance.
— C’est différent.
— Oui. C’est différent.
Marcus réfléchit.
Il n’avait pas l’intention de confier des responsabilités à un enfant qu’il venait de rencontrer. Il ne connaissait ni son histoire, ni ses capacités réelles, ni les raisons qui l’avaient conduit à vivre dans la rue.
Mais il avait vu la façon dont Imiko observait le monde. Il avait remarqué ses questions, sa méfiance et sa capacité à tirer des conclusions à partir de détails que la plupart des gens auraient ignorés.
Il ne pouvait pas encore déterminer si cette intelligence était exceptionnelle ou simplement le résultat d’une vie qui l’avait obligé à rester constamment sur ses gardes.
Il lui faudrait du temps pour le savoir.
— Je vais te proposer autre chose, dit Marcus.
Imiko se raidit.
— Quoi ?
— Tu peux rester ici pour le moment. Tu auras un endroit où dormir, de quoi manger et la possibilité de te laver sans avoir à te demander si quelqu’un va te chasser au milieu de la nuit.
L’enfant ne répondit pas.
— En échange, poursuivit Marcus, tu respectes les règles de la maison. Tu ne fouilles pas dans mes affaires, tu ne touches pas aux documents de mon bureau et tu ne cherches pas à suivre mes collaborateurs partout. Si tu veux apprendre quelque chose, tu poses la question.
— Et le partenariat ?
— Nous verrons ce dont tu es capable. Je ne vais pas te donner des responsabilités que tu ne peux pas assumer simplement parce que tu le souhaites.
Imiko baissa légèrement les yeux.
Il aurait préféré obtenir une réponse plus nette.
Mais Marcus venait de lui proposer quelque chose qu’il pouvait comprendre : une possibilité, pas une promesse.
— Et si je suis capable de t’aider ?
— Alors nous en reparlerons.
— Tu ne me donnes pas ta parole.
— Je te donne ma parole que nous en reparlerons. Je ne te promets pas le résultat avant de savoir ce que tu vaux.
Imiko releva les yeux.
Cette fois, il ne trouva aucune raison évidente de contester.
— D’accord.
Marcus lui tendit la main.
Imiko la fixa comme s’il s’agissait d’un objet suspect.
— Quoi encore ?
— Un accord mérite parfois une poignée de main.
— C’est ridicule.
— C’est possible.
Imiko finit par lui serrer la main.
Sa prise était ferme, presque trop pour un enfant de son âge.
Marcus le remarqua, mais ne fit aucun commentaire.
— Une dernière chose, ajouta-t-il.
Imiko relâcha sa main.
— Quoi ?
— Tu n’es pas obligé de me raconter ton passé aujourd’hui. Ni demain. Mais je ne tolérerai pas que tu mettes délibérément quelqu’un de cette maison en danger.
Le visage d’Imiko se referma légèrement.
— Je ne suis pas un danger.
— Je ne t’ai pas accusé de l’être. Je te dis simplement où se trouve ma limite.
L’enfant resta silencieux, puis acquiesça.
— Très bien.
Marcus désigna la porte.
— Alors, pour commencer, tu peux aller chercher les vêtements que tu as laissés dans ta chambre. Nous verrons demain comment organiser la suite.
Imiko se dirigea vers la sortie.
Juste avant de franchir le seuil, il s’arrêta.
— Marcus ?
— Oui ?
— Pourquoi tu ne m’as pas posé de questions sur les cicatrices ?
Le regard de Marcus se fixa sur lui.
Il aurait pu prétendre ne pas les avoir remarquées.
Mais Imiko n’aurait pas cru à ce mensonge.
— Parce que tu n’avais pas envie d’en parler.
L’enfant demeura immobile.
— Et si je n’ai jamais envie d’en parler ?
Marcus prit le temps de réfléchir avant de répondre.
— Alors je ne te forcerai pas à le faire. Mais si quelqu’un te fait encore du mal, je veux que tu saches que tu peux me le dire.
Imiko détourna les yeux.
— Je n’ai besoin de personne pour me protéger.
— Je n’ai pas dit le contraire.
— Je peux me débrouiller seul.
— Je l’ai remarqué.
Marcus ne chercha pas à le retenir.
Imiko quitta le bureau et remonta dans sa chambre.
Pour la première fois depuis longtemps, il venait de prendre une décision sans qu’on la lui impose. Il ne savait pas combien de temps il resterait chez Marcus, ni si leur arrangement finirait par fonctionner.
Il ne lui faisait toujours pas confiance.
Mais il avait décidé de rester.
Et, pour l’instant, c’était suffisant.
Dans son bureau, Marcus resta quelques instants immobile, les yeux fixés sur la porte refermée.
Un enfant couvert de cicatrices, capable de lire les comportements des adultes avec une méfiance presque instinctive, venait de lui proposer un partenariat comme s’il s’agissait d’une négociation entre deux hommes.
Marcus ne savait pas encore ce qui avait conduit Imiko jusqu’à lui.
Il ignorait également ce que ce garçon pourrait devenir.
Mais il avait le sentiment qu’il venait d’accepter quelque chose qui dépasserait largement les quelques règles établies ce soir-là.
Et pour la première fois depuis longtemps, cette perspective ne lui déplaisait pas.