Chapitre 78
Chapitre 78 : Chapitre
L’hésitation de Riftan ne lui ressemblait pas. Il poussa un soupir.
« Des invités arriveront dans quelques semaines. Ils seront entre vingt et trente. J’aimerais que les meilleures chambres soient prêtes pour eux, ainsi qu’un petit festin de bienvenue. »
Maxi ouvrit de grands yeux. Elle s’attendait à recevoir des invités au printemps. La nouvelle de leur arrivée imminente la prit au dépourvu.
« Puis-je vous demander… qui… nous attendons ? »
« Sans doute une inspection envoyée par le roi. Il envoie aussi les chevaliers royaux… » Riftan s’interrompit et lui jeta un regard en biais. Ses lèvres sensuelles se tordirent un instant, comme si les mots qu’il s’apprêtait à prononcer le troublaient, mais son expression se vida de toute émotion lorsqu’il ajouta d’un ton désinvolte : « Et la princesse Agnes. »
Maxi retint son souffle. Elle fixa Riftan d’un air hébété. La princesse avec laquelle il avait autrefois été question de le marier venait au château de Calypse. Maxi ne savait pas comment réagir à cette nouvelle.
Comme elle ne répondait pas, Riftan poursuivit, avec une pointe d’agacement : « Bien sûr, elle vient seulement inspecter les terres à la demande du roi. Je suis sûr qu’il lui a confié cette tâche parce qu’elle est la seule membre de la famille royale que je connaisse, et qu’elle entretient déjà de bons rapports avec les chevaliers du Dragon rouge. »
« J-je vois. »
Maxi déglutit. Il avait employé le mot « connaître », mais cela lui fit tout de même l’effet d’une piqûre. Ils avaient combattu côte à côte pendant la Campagne du Dragon ; il était peu probable qu’ils ne fussent que de vagues connaissances. Et, si Ruth disait vrai, Riftan et la princesse semblaient assez proches pour que tout le monde pense qu’ils se marieraient une fois la campagne terminée.
Ne voulant pas passer pour une femme dévorée par la jalousie, Maxi déglutit malgré la boule qui lui serrait l’estomac et s’efforça de garder son calme. Elle sourit.
« J-je vais… d-demander aux domestiques de préparer… les meilleures chambres. Y a-t-il autre chose… que je devrais faire ? »
Riftan la transperça du regard. « Tu n’as qu’à demander aux servantes de préparer soigneusement leur accueil. Ne te donne pas plus de peine que ça. »
Sa réponse fut sèche, et il reporta son attention sur son bureau.
Maxi était trop accaparée par ses émotions pour s’inquiéter de son étrange froideur. Elle se leva à la hâte, avant qu’il ne remarque son trouble.
« Alors… j-je vais les prévenir t-tout de suite. »
« Je te laisse t’en charger », dit Riftan sans lever les yeux.
Maxi quitta aussitôt la pièce et dévala l’escalier. L’esprit encore embrouillé, elle chercha Rodrigo pour lui annoncer la nouvelle. C’est en proie à ce tumulte intérieur qu’elle tenta de se faire à l’idée de la visite imminente de la princesse.
Était-il normal qu’une femme de sang royal se rende dans le domaine d’un homme qui avait refusé de l’épouser ? Pour quelle raison la princesse venait-elle lui rendre visite ? Il était possible que le roi Reuben n’ait pas renoncé à faire de Riftan son gendre. L’inspection ne serait-elle qu’un prétexte pour que la princesse vienne conquérir le cœur de Riftan ?
Cette pensée emplit Maxi d’effroi. Riftan ne souhaitait peut-être pas faire annuler leur mariage pour le moment, mais rien ne garantissait que cela ne changerait pas. Que ferait-elle si la princesse déployait tous ses charmes pour le séduire ?
« Vous avez l’air bien pâle, madame. Vous ne vous sentez pas bien ? » demanda Rodrigo avec inquiétude en voyant le visage de Maxi se décolorer.
Maxi secoua la tête. « J-je suis… juste… un peu fatiguée. »
Ce n’était pas le moment de laisser son esprit vagabonder. Maxi fit de son mieux pour repousser ses pensées négatives afin de se concentrer sur la tâche à accomplir. Elle devait veiller à ce que les invités royaux ne trouvent pas le château à l’abandon. Elle n’aurait pas le temps de passer tranquillement en revue chaque détail avec Ruth, comme elle l’aurait voulu.
« Je crois… qu’il va falloir demander à A-Aderon… de revenir au château. Pourriez-vous lui dire… que je souhaite commencer… les travaux du jardin… sans tarder ? D-demandez-lui de commencer… par le parvis de la grande salle, s’il… est trop difficile d’aménager tout le jardin. J’aimerais aussi… qu’on plante de nouveaux arbres. »
« Je lui ferai porter le message immédiatement, madame. »
« A-aussi… je veux que les chambres d’amis soient décorées de… tapisseries colorées et que les p-plus beaux draps… soient préparés pour les lits. Dites aux domestiques… de s’occuper des invités… avec le plus grand soin… et de veiller à ce que chaque recoin… du château soit propre. »
« À vos ordres, madame. »
Maxi ne trouva plus rien à ajouter. Ses lèvres s’entrouvrirent et se refermèrent plusieurs fois avant qu’elle ne marmonne enfin : « Prévenez-moi si… un p-problème survient. »
Après avoir congédié l’intendant, Maxi regagna ses appartements et se mit mécaniquement à lire un livre de magie. Elle n’enregistrait pas un seul mot. Elle feuilletait les pages en se mordillant la lèvre.
En l’absence d’héritier, le mariage de Maxi et Riftan était aussi fragile qu’une feuille de parchemin. Il pouvait se déchirer à tout moment, si Riftan le désirait. 𝐟𝗿𝚎𝐞𝓌e𝒃𝑛𝒐ѵ𝒆𝑙.c𝚘𝓶
Le souvenir de la distance que Riftan avait mise entre eux ces derniers temps redoubla son angoisse. Il avait assuré à Maxi qu’il n’avait pas l’intention de rompre ses vœux de mariage, mais à quel point sa résolution était-elle solide ? Ne fléchirait-elle pas devant une beauté à couper le souffle qui chercherait à le séduire ?
Il se pouvait réellement qu’elle vienne uniquement inspecter les terres, comme Riftan l’avait dit.
Maxi s’efforça désespérément de chasser les nuages gris de l’angoisse qui s’amassaient en elle. Aussi obstiné fût-il, Riftan était un homme de parole. Il ne plierait pas comme un roseau ballotté par le vent.
Plus de pensées sombres.
Riftan était un chevalier qui avait juré fidélité au roi Reuben ; il était inévitable qu’il doive côtoyer la famille royale. Se laisser submerger par des pensées qui la rongeaient chaque fois que cela arrivait ne servirait à rien. Il fallut à Maxi toute sa force pour reprendre ses esprits.
***
Le fait d’être si absorbée par les préparatifs avait au moins un avantage : Maxi n’avait pas le temps de ressasser ses pensées. Elle mit même ses études de côté, fit venir des marchands au château pour choisir des décorations pour les chambres d’amis et se lança dans l’aménagement des jardins.
Comme il n’y avait pas assez de temps pour refaire tout le jardin, Maxi le fit garnir d’arbustes et de statues. Les travaux ne prirent pas autant de temps qu’elle le craignait, car le sol gelé avait commencé à dégeler.
La guilde des marchands envoya des ouvriers creuser des trous à intervalles réguliers pour les nouveaux arbres, tandis que les domestiques du château semaient des graines dans les plates-bandes, parmi les jeunes plants fraîchement mis en terre. Il était encore trop tôt pour semer, mais Maxi espérait que le terreau de feuilles mêlé à la terre leur permettrait de prendre racine à mesure que le temps se réchaufferait. Elle voulait que le jardin dénudé soit présentable à l’arrivée des invités.
« Les chevaliers royaux… logeront dans l’annexe… tandis que Son Altesse, sa suite… et ses dames de compagnie… séjourneront… dans la grande salle. Veillez b-bien… à ce qu’ils aient… tout ce dont ils ont besoin. »
« Oui, madame. »
« N’économisez pas… sur les épices et ne lésinez pas sur les moyens pour le f-festin… N’utilisez que des ustensiles en or ou en argent… et veillez à ce que nous ayons assez de v-vin de première qualité. »
« Oui, madame. »
Maxi donna des instructions minutieuses aux domestiques et inspecta le château plusieurs fois par jour pour s’assurer que les préparatifs se déroulaient sans accroc. Les servantes ouvrirent les lourds volets et astiquèrent les vitres opaques jusqu’à les faire étinceler. Les domestiques nettoyèrent les cheminées pleines de cendres, le visage couvert de suie, et récurèrent même les braseros jusqu’à en faire disparaître les traces de brûlure.
Les préparatifs ne s’arrêtèrent pas là. Les domestiques passèrent aussi toute une journée à puiser l’eau du puits et à frotter les taches des tapis et des rideaux souillés. Maxi avait fort à faire entre la supervision de tout cela et le remplissage des bons de commande quotidiens. Elle s’en chargeait seule, car Ruth était trop occupé à travailler sur un dispositif magique.
Maxi savait que tout le monde avait davantage à faire qu’elle et ne se plaignit donc pas. Ruth travaillait sans dormir, tandis que Riftan et les chevaliers s’affairaient du matin jusque tard dans la nuit à planifier la construction de la route, qui commencerait au printemps.
Construire une grande route reliant Anatol au port était une entreprise colossale. Riftan passait ses journées penché sur des cartes, à discuter avec les chevaliers des itinéraires les plus rapides et les plus sûrs, tout en déployant des efforts considérables pour réunir la main-d’œuvre et les matériaux nécessaires aux travaux.
Toute cette agitation réduisit la fréquence de leurs étreintes. Riftan ne rentrait dans leur chambre que tard dans la nuit, tandis que Maxi, épuisée par ses tournées matinales, s’endormait dès la tombée du jour. Comme Riftan rentrait tard et partait avant l’aube, il arrivait même que Maxi ne l’aperçoive pas de toute une journée.
À mesure qu’ils passaient de moins en moins de temps ensemble, la frustration de Maxi grandissait. Elle voulait que Riftan la prenne dans ses bras et l’embrasse de ses lèvres chaudes et douces. Elle voulait s’allonger sur lui, enfouir son visage contre son torse puissant comme un chaton et sentir sa grande main lui caresser les cheveux.
Maxi en venait à souhaiter que la saison du repos ne se soit jamais achevée. Les jours qu’ils avaient passés inséparables dans le château froid et lugubre lui manquaient. Elle se demandait s’il s’était enfin lassé d’elle. Cette distance signifiait-elle qu’il ne ressentait plus aucune passion pour elle ?
Ces pensées mijotaient dans son esprit tandis qu’elle l’attendait au lit, le soir, au point qu’elle avait l’impression de devenir folle. La journée, elle s’en tirait mieux, occupée par ses tâches ; mais, seule dans leur vaste lit, la main glissant sur la place froide et vide à ses côtés, elle se laissait envahir par toutes sortes d’idées noires.
Maxi mourait d’envie de voir le sourire de son mari, de partir à cheval hors du château et de se retrouver seule avec lui.
***
Les invités arrivèrent au moment où la frustration de Maxi atteignait son comble. Par un après-midi ensoleillé qui annonçait le printemps, elle supervisait l’aménagement du jardin lorsqu’on vint lui annoncer que des chevaliers portant le sceau royal étaient entrés dans Anatol. Elle se figea à cette nouvelle. Heureusement, les arbres plantés un peu partout dans le jardin avaient cessé de lui donner l’air d’un terrain vague.
…
Elle se hâta d’aller accueillir les invités. Même si le résultat ne la satisfaisait pas pleinement, Maxi était reconnaissante d’avoir au moins réussi à rendre les lieux présentables avant l’arrivée de l’inspection royale.
Elle rassembla les domestiques, veilla à ce qu’ils se rangent correctement à l’entrée de la grande salle, puis regagna ses appartements. Elle s’examina dans le miroir ; sa robe était somptueuse, mais elle ne pouvait se défaire de l’impression qu’il lui manquait quelque chose.
Elle ouvrit le coffre où elle gardait ses bijoux, qu’elle portait rarement, et se para d’une broche, d’un collier et d’une bague. Puis elle demanda à Ludis de lui recoiffer les cheveux. Elle ne pouvait pas se permettre de paraître insignifiante aux côtés de celle qui avait failli devenir l’épouse de son mari.
Ludis sembla comprendre les pensées de sa maîtresse et s’appliqua à tresser minutieusement ses boucles avant de les enrouler de soie. Pour finir, elle lui posa sur la tête une magnifique couronne sertie de joyaux.
Peu après, Maxi entendit au loin le grondement d’un kopel. Les invités étaient arrivés.f𝔯ℯe𝓌ℯ𝐛𝒏𝐨ѵel.c𝚘𝐦