Chapitre 75
Chapitre 75 : Chapitre
À partir de ce jour-là, Maxi se rendit souvent aux cuisines pour soigner les domestiques. Il lui arrivait aussi de s’occuper des chevaliers.
Après s’être installée dans les cuisines et avoir soigné cinq ou six personnes par jour, Maxi vit peu à peu ses talents s’améliorer, au point de pouvoir guérir des blessures graves. En revanche, son bégaiement ne montra aucun signe d’amélioration.
Chaque jour, elle s’enfermait dans ses appartements pour s’exercer à articuler ou tentait de converser avec les gens de passage lorsqu’elle se tenait devant le brasero des cuisines. Malgré tous ses efforts, sa langue ne semblait que s’alourdir.
Maxi tâcha de ne pas se décourager. Elle s’entraîna sans relâche, lisant des symboles phonétiques ou récitant des poèmes lyriques. Ne voulant pas que Riftan ou les domestiques la voient sous un jour aussi pitoyable, elle gardait ses séances secrètes. Mais s’exercer seule rendait les progrès bien plus difficiles.
Il lui restait aussi ses études et ses devoirs de dame du château, qu’elle ne pouvait négliger. À cela s’ajoutaient les travaux d’aménagement des jardins, qui commenceraient dès que Paxias serait passé. Elle avait déjà fort à faire avec Rodrigo et Aderon pour organiser les choses et établir le budget. À mesure que la fin de l’hiver approchait, la liste des tâches qui réclamaient son attention s’allongeait, au point qu’elle aurait voulu que les journées comptent davantage d’heures.
« Tu as l’air fatiguée », lui dit Riftan.
Fraîchement lavé et vêtu d’habits propres, il lui caressa la joue en parlant. Maxi esquissa un sourire gêné. Sans surprise, tenter de mener de front autant de tâches nouvelles était épuisant.
Depuis quelques semaines, elle se levait à l’aube en même temps que Riftan et veillait tard dans la nuit, à l’attendre pour se coucher. Forcer son corps à suivre le rythme quotidien d’un chevalier athlétique finissait par lui peser, et des cernes assombrissaient ses yeux.
Riftan fronça les sourcils et passa le pouce sous son œil.
« C’est parce que tu te surmènes avec la magie, n’est-ce pas ? Je sais que tu soignes toutes les blessures, quelles qu’elles soient. Si c’est à cause de ça… 𝑓𝐫𝑒e𝒘𝚎𝘣𝚗𝘰𝘷𝐞𝑙.co𝑚
— Je ne… me surmène pas… Je ne pourrais pas progresser… sans m’exercer… E-En fait, c’est moi… qui donne du travail à tout le monde… Les blessures que je s-soigne… sont bénignes… alors… elles ne demandent pas beaucoup… de m-magie. »
Maxi répondit aussi posément que possible en le regardant.
Riftan travaillait au moins trois fois plus qu’elle, mais son visage ne trahissait aucune fatigue. Comment faisait-il pour ne pas même laisser échapper un bâillement, alors qu’il ne dormait que quelques heures ? Elle leva les yeux vers lui, fascinée.
Chaque jour, Riftan rencontrait les forgerons pour discuter de la fabrication de nouvelles armes et en inspecter l’avancement, tout en dirigeant l’entraînement des sentinelles et des écuyers. Il avait également commencé à préparer la construction de routes, qui devait débuter à la veille d’Aquarias, la saison de l’eau, équivalente au printemps.
Et pourtant, Riftan débordait toujours d’énergie. Maxi était certaine que même si elle se dédoublait en trois, elle ne pourrait pas assumer la moitié de sa charge de travail. Riftan la souleva dans ses bras chauds et l’installa sur ses genoux, puis se mit à lui caresser la nuque et le creux derrière les oreilles.
« Quelqu’un d’autre s’est-il montré insolent avec toi ?
— N-Non.
— Quelque chose te tracasse ?
— N-Non, rien ne… me tracasse. »
Une ride légère barra le front de Riftan. Sa voix se fit plus dure. « Je sais que tu as toujours été peu bavarde, mais ces derniers temps, tu ne me dis rien d’autre que ça va.
— M-Mais… je vais vraiment bien… et tout le monde est gentil… » Maxi s’interrompit, sans savoir ce qu’il voulait entendre de sa part.
Riftan s’adossa à un coussin et la dévisagea.
« J’ai entendu dire que tu t’occupais de l’aménagement du jardin.
— O-Oui… Je me suis dit qu’il vaudrait mieux… le rendre présentable… avant l’arrivée des invités au printemps.
— Tu ne te surmènes pas ? Rien que de gérer les domestiques, ça doit être épuisant, dit Riftan, la voix pleine d’inquiétude. »
Les lèvres de Maxi se tordirent en un sourire amer. S’il y en avait un qui se surmenait, c’était bien lui.
« C-Comparé à tout ce que vous faites… ce que je fais… n’a rien d’épuisant.
— Maxi, ce n’est pas une comparaison juste. Mon corps est habitué aux travaux pénibles depuis toujours. J’ai plus d’endurance que la plupart des chevaliers. Mais toi, tu es plus frêle que les femmes ordinaires.
— J-Je ne suis pas frêle. J-Je dirais plutôt que… je suis en bonne santé. »
Même le dos entaillé et ensanglanté par les coups de fouet de son père, elle ne s’était jamais évanouie. Elle avait certes perdu connaissance lors de l’affrontement contre les ogres, en route pour Anatol, mais elle se jugeait plus résistante que ces nobles qui hurlaient et s’évanouissaient à la vue d’une souris. Riftan ricana comme si elle avait dit une absurdité.
« C’est ce que prétend une femme qui a passé toute sa vie dans un château.
Il lui saisit la taille de sa main hâlée, le front plissé par l’inquiétude.
« Tu vois ? Je peux en faire le tour avec une seule main. Tu es si mince que je pourrais en tenir deux comme toi dans mes bras.
— C-C’est vous qui… êtes trop grand… M-Moi, je suis normale.
Riftan ricana de nouveau. « Aucune des femmes que je connais n’est aussi maigre que toi. Rien que de te regarder, je m’inquiète.
Maxi resta perplexe. Il était vrai qu’elle était mince et pas très grande, mais elle ne pensait pas l’être au point de susciter la moindre inquiétude. Pourtant, son air préoccupé était sincère.
N’avait-il connu que des femmes grandes et voluptueuses ? La princesse Agnes avait participé à la campagne militaire ; elle devait certainement être plus forte et plus robuste que Maxi.
Maxi imagina la princesse, imposante et magnifique, aux côtés de Riftan. Le voir près d’une femme qui lui convenait davantage lui transperça le cœur.
Elle ne sut pas exactement à quel moment le changement s’était produit, mais elle comprit alors que le fantôme qui la tourmentait n’était plus Rosetta : c’était la princesse Agnes. Elle ne comprenait pas pourquoi elle se torturait en se comparant à une femme qu’elle n’avait jamais rencontrée.
« Vous… exagérez… J-Je ne suis pas… si m-maigrichonne. »
Submergée par l’émotion, sa voix lui parut plus dure qu’elle ne l’aurait voulu. Elle sentit la main de Riftan, qui lui caressait le dos, se figer.
Ses lèvres se plissèrent en une moue contrariée, et il répondit d’un ton désabusé : « Je m’inquiète même quand le vent souffle sur toi.
Il resserra ses bras autour d’elle et posa le menton sur sa tête. Maxi appuya sa joue contre son torse robuste et écouta les battements de son cœur.
Au-dehors, le grésil sifflait comme des fantômes en passant devant la fenêtre. Dans le silence, Maxi prit conscience de l’étrange tension qui montait entre eux.
Une petite fissure s’était formée dans leur relation. Riftan tenait à elle à l’excès et s’efforçait de se montrer bon avec elle, mais il ne lui confiait jamais ses pensées les plus intimes. Parfois, elle avait l’impression que la seule chose qu’il voulait partager avec elle était leur chambre à coucher.
Pourtant, elle ne pouvait lui en vouloir pour quelque chose qui lui était difficile à elle aussi. Maxi ne parvenait jamais à être elle-même devant Riftan. S’il y avait quelqu’un à qui elle devait révéler sa véritable nature, aussi pitoyable fût-elle, ce serait le dernier.
C’était devant lui qu’elle était la plus nerveuse, et c’était sa désillusion à lui qu’elle redoutait le plus. L’ironie voulait que plus elle tenait à lui, plus le mur qu’elle avait bâti entre eux grandissait. Et ce mur empêchait justement leur relation de s’approfondir.
Maxi voulait croire qu’elle se trompait. Leur relation était sûrement la plus solide au monde, non ? Ils partageaient non seulement un lit, mais Riftan veillait à sa sécurité et s’assurait qu’elle ne manque de rien. Quant à elle, elle gérait le château et lui donnerait un jour un héritier.
À sa connaissance, c’était tout ce qu’exigeait un mariage. De plus, le leur était une union arrangée, imposée par son père. Il était indécent de sa part d’espérer davantage. Maxi rassembla ses pensées inquiètes et les chassa de son cœur.
« Détends-toi, dit Riftan en lui frottant l’épaule tendue. Nous n’avons rien à faire si tu es fatiguée.
Il avait pris son anxiété pour une réticence à remplir ses devoirs conjugaux. Maxi s’apprêtait à lui dire qu’elle allait bien, puis se ravisa.
Elle voulait bel et bien être avec lui, mais elle était réellement épuisée, et trop gênée pour insister.
Riftan lui effleura le front des lèvres et déclara d’un ton bourru : « Tu as besoin de repos. »
…
Il l’allongea sur le lit. Après avoir soufflé la lampe posée près d’eux, il se glissa à côté d’elle et passa un bras sous sa tête.
Maxi se blottit contre lui. Une odeur douce et masculine émanait de son corps, et elle venait d’en inspirer une grande bouffée lorsqu’il remua, comme mal à l’aise. Il soupira et se mit à lui tapoter l’épaule.
Elle savoura sa caresse délicate. Elle sentait son érection pressée contre sa cuisse, mais il resta immobile. Enveloppée par la chaleur et la quiétude de son étreinte, Maxi s’endormit peu à peu.
***
Le lendemain commença sous une pluie hivernale. Maxi déjeunait tard dans la salle à manger, plongée dans un livre de magie, quand un groupe de chevaliers trempés fit irruption dans la pièce. Le déluge avait écourté leur entraînement.
Maxi les salua. Ces derniers temps, ils avaient davantage échangé, et pas seulement à l’occasion des séances de guérison. Autrefois brusques, les chevaliers engageaient désormais la conversation dès qu’ils la croisaient. Maxi était ravie de ce changement. Elle se lança avec enthousiasme dans un récit sur la soupe, particulièrement délicieuse ce jour-là, et le pain tout juste sorti du four, qui fondait dans la bouche.
Les chevaliers se frottèrent le ventre vide et gémirent en disant combien ils mouraient de faim. Maxi s’amusait de leur plaisanterie lorsqu’elle aperçut Ulyseon qui entrait derrière un autre chevalier.
Elle se précipita vers lui, les yeux écarquillés. Le visage du jeune écuyer était couvert de sang.
« T-Tu vas bien ? Q-Qu’est-ce qui s’est… ? »