Chapitre 73
Chapitre 73 : Chapitre
Maxi voulut feindre l’indifférence, mais elle ne put empêcher son visage de se raidir. Son malaise devait être évident, car Ruth s’éclaircit rapidement la gorge.
« Ma dame, il semble que j’en aie trop dit. Ce que je voulais dire… c’est qu’il y a une raison à l’hostilité de Sir Ursuline. Le commandant auquel il a juré fidélité a non seulement rejeté la personne à qui il avait promis un serment magique, mais il a épousé la fille de l’homme qu’il méprise le plus. Dans ces conditions, le mécontentement de Sir Ursuline n’a rien de surprenant. »
« J-je vois… »
Maxi hocha gravement la tête. Elle avait déjà l’impression que Riftan aurait été plus heureux avec la princesse. Entendre Ruth confirmer ses craintes lui serra le cœur.
En épousant Maxi, Riftan s’était attiré non seulement les foudres de la famille royale, mais aussi l’animosité de ses hommes. Elle se sentait accablée et ne savait pas quoi faire.
Elle fixa un instant le bord du bureau, puis trouva le courage de demander : « P-Pensez-vous… que cela pourrait créer des dissensions parmi les chevaliers ? »
« Vous n’avez pas à vous en inquiéter, ma dame. Le lien qui unit les chevaliers du Dragon rouge est plus fort que vous ne le pensez. Et à l’exception de Sir Ursuline, aucun ne semble vous en vouloir. »
Maxi se sentit un peu rassurée. *Ruth dit toujours ce qu’il pense. Je suis certaine que c’est vrai.*
« Malgré tout, vous nous rendriez un grand service si vous pouviez apaiser Sir Riftan, ma dame. Cette atmosphère sinistre ne fait de bien à personne. »
« J-je vais essayer », répondit Maxi d’un ton hésitant.
Ayant été témoin de la fureur de Riftan, Ruth poussa un soupir qui semblait indiquer qu’il savait lui aussi la tâche impossible.
Maxi jeta un coup d’œil furtif au visage fatigué du sorcier et se rappela pourquoi elle avait accouru à la bibliothèque. Elle avait la bouche sèche. Elle déglutit et parvint tout juste à décoller ses lèvres, qui semblaient soudées.
« Hum… À-à propos d’autre chose… »
Ruth la regarda d’un air interrogateur. Maxi détourna les yeux en faisant semblant de fouiller parmi les livres posés sur la table. Son cœur battait à tout rompre ; elle avait l’impression de faire remonter à la surface la part la plus honteuse d’elle-même.
« J-je voulais s-seulement savoir… » 𝘧𝓇𝗲𝑒we𝙗noѵ𝑒l.𝐜o𝘮
Ruth fronça les sourcils, visiblement déconcerté par son hésitation soudaine. « Qu’y a-t-il, ma dame ? »
Maxi rassembla son courage.
« P-Pensez-vous que vous pourriez… m-me… guérir… avec votre magie ? »
« Vous guérir ? »
Ruth cligna des yeux, sans comprendre. En voyant le visage de Maxi virer au rouge vif, le sorcier sembla soudain saisir de quoi il retournait et laissa échapper un petit soupir.
« Ma dame, la magie ne peut pas guérir les handicaps congénitaux. »
Maxi connaissait déjà cette vérité. Si la magie avait pu guérir son trouble de la parole, son père s’en serait certainement chargé depuis longtemps. Pourtant, elle avait récemment appris qu’un grand nombre de sorciers pouvaient créer de nouveaux sortilèges. Elle n’avait jamais osé se renseigner, de peur d’être déçue. En vérité, elle avait nourri le secret espoir que Ruth soit l’un de ces sorciers capables de la guérir.
Ses joues s’embrasèrent. S’accrochant au dernier fil d’espoir, Maxi demanda : « J-je le s-sais… m-mais… vous n’êtes pas c-capable de créer de nouveaux sortilèges ? S-si vous pouviez trouver une solution… »
« Il est vrai qu’avec suffisamment de recherches, nous pourrions peut-être trouver une solution. De nombreux mages étudient actuellement de nouvelles runes pour soigner des afflictions comme la cécité, la surdité ou la claudication. Mais aucune n’a fait ses preuves. Même si je consacrais tous mes efforts à chercher un remède, cela prendrait encore des décennies. »
« J-je vois… »
Maxi voulut cacher sa déception, mais ses épaules s’affaissèrent malgré elle. S’efforçant de garder un semblant de contenance, elle entreprit de remettre ses cheveux en bataille en ordre.
« J-je m’en doutais… J-je voulais seulement demander… au cas où. »
Un silence gêné s’installa de nouveau entre eux. Après avoir remué inconfortablement sur sa chaise, Maxi se leva lentement.
« B-bien… Je vais vous laisser. R-Riftan a dit qu’il reviendrait bientôt. »
« M-ma dame, attendez… »
Maxi écarquilla les yeux en voyant, fait rare, le sorcier décontenancé.
Ruth s’éclaircit la gorge et marmonna d’un ton abattu : « Si nous nous arrêtons là, j’ai l’impression de vous avoir fait beaucoup de tort. »
« C-ce n’était pas mon intention… »
« Je vous en prie, asseyez-vous. Pourquoi ne pas y réfléchir ensemble ? »
Maxi était sur le qui-vive et jetait des regards nerveux dans toute la pièce. Mais, devant son insistance, elle se rassit. Ruth semblait ne pas savoir quoi dire ; il croisa les bras et fixa le plafond en silence.
« Avez-vous essayé de surmonter vous-même votre trouble de la parole ? »
La question qu’il finit par poser après mûre réflexion manquait cruellement de tact. Maxi lui lança un regard noir, le visage rouge de colère.
« V-vous croyez que je parle comme ça p-parce que j’en ai envie ? »
Elle avait subi des coups de fouet qui lui avaient déchiré la peau, tout cela pour corriger un trouble qui n’avait fait qu’empirer au fil des années. La honte et l’humiliation déformèrent son visage. Ruth leva les mains en signe d’apaisement.
« Je ne voulais pas vous offenser. Je demande seulement parce que je pense qu’on peut améliorer l’articulation et les habitudes de parole en s’entraînant. »
« J’ai suivi des cours d’élocution… depuis que je suis petite ! M-mais ça n’a servi à rien… »
« Quel genre d’exercices faisiez-vous ? »
Maxi frissonna en se rappelant le terrible souvenir de ses lectures à voix haute devant son père. Chaque fois qu’elle bégayait, il la fouettait dans le dos avec une cravache. Elle refoula ces images terrifiantes et ne révéla à Ruth que quelques bribes de la vérité.
« J-je récitais des poèmes… ou je lisais à voix haute des textes sacrés… ou de la littérature roemienne… »
« Mon Dieu, vous vous exerciez avec des langues archaïques alors que vous aviez du mal à tenir une conversation ordinaire ? »
Maxi rougit jusqu’aux oreilles. Le défaut qu’elle avait toujours refusé de voir était désormais exposé au grand jour, et elle n’avait qu’une envie : fuir.
Elle aurait voulu ne jamais aborder le sujet. Son regard se porta vers la porte, mais Ruth n’avait aucune intention de la laisser partir.
« Ne serait-il pas préférable de vous entraîner dans vos conversations quotidiennes ? »
« J’ai… j’ai essayé aussi ! M-mais… ma langue refuse de m’obéir. »
« Au contraire, ma dame, je trouve que vous avez beaucoup progressé ces derniers temps. »
Maxi ouvrit de grands yeux. Ruth lui adressa un sourire en coin.
« Vous ne l’avez pas remarqué ? À moins d’être extrêmement troublée ou nerveuse, vous vous exprimez assez facilement. Pourquoi ne pas essayer de parler lentement et d’articuler autant que possible ? À force de vous exercer, je suis sûr que votre élocution s’améliorera considérablement, même si vous ne pouvez pas corriger entièrement votre trouble. Ce serait, à mon avis, plus rapide que de compter sur la magie… »
« N-ne parlez pas comme si c’était si simple ! Ce n’est pas comme si je n’avais jamais essayé… Je l’ai fait ! M-mais rien de ce que je fais ne marche. C’est pour ça que… »
…
Ruth fronça les sourcils devant son éclat soudain.
Il s’était contenté de lui donner un conseil. Embarrassée par sa réaction véhémente, Maxi rentra les épaules.
« Quoi qu’il en soit… je vous remercie pour vos conseils. J’y réfléchirai. »
Ruth ouvrit la bouche comme pour répondre, mais la referma sans dire un mot. Maxi se leva brusquement et se hâta de quitter la bibliothèque.
Une fois dehors, pourtant, le doute commença à l’envahir. Était-ce vraiment sans espoir ? N’avait-elle pas justement remarqué, ces derniers temps, que sa façon de parler s’améliorait ? Maxi traversa le couloir d’un pas pressé et s’arrêta devant l’escalier.
Son père avait toujours détesté qu’elle parle devant d’autres personnes. C’était pourquoi elle suivait généralement ses leçons dans une pièce à l’écart, en présence de son seul précepteur.
Même après avoir échappé à cette éducation stricte, elle ne parlait que lorsque c’était nécessaire. Elle ne voulait pas passer pour une idiote. C’était aussi un moyen d’éviter les regards exaspérés qu’on lui lançait chaque fois qu’elle prenait la parole.
Elle se souvenait de cette envie de disparaître chaque fois que quelqu’un, le visage empreint d’une totale incompréhension, lui demandait de répéter. Une fois, elle avait même passé plusieurs mois sans prononcer un mot.
C’est alors que Maxi comprit : parler lui faisait moins peur. Elle se surprenait même à y prendre plaisir. C’était un changement stupéfiant, auquel elle avait du mal à croire.
*Mon trouble s’est-il aggravé pendant tout ce temps où j’ai refusé de parler ?*
Elle n’en connaissait pas la réponse. Le souvenir qu’elle gardait de celle qu’elle avait été était si déformé qu’elle ne savait plus si la pitoyable et stupide Maximilian était bien la même personne que la femme qui jouait aujourd’hui le rôle de lady Calypse.
…
Maxi se mordit la lèvre. Il était possible que vivre sous la férule de son père ait étouffé tout le potentiel qu’elle aurait pu avoir. Après avoir assuré à Ruth qu’elle avait essayé, elle doutait à présent de l’avoir réellement fait. *Et si tout ce que j’avais fait, c’était abandonner ?*
*Mais… même si c’était le cas… je suis sûre qu’il est trop tard pour y remédier…*
Maxi hésita, de nouveau effrayée à l’idée de s’accrocher à de faux espoirs. Soudain, elle pensa à Riftan. Sa poitrine se serra en repensant à la colère qu’il avait éprouvée pour elle.
Elle ne pouvait pas le laisser recourir à la violence à chaque fois qu’elle subissait la moindre offense. Et, plus encore, elle ne voulait pas qu’il devienne la risée des nobles hautains parce qu’il avait une épouse bègue.
Maxi fixa d’un regard absent le vide au-delà de la rampe, les poings crispés sur ses jupes.