Chapitre 52
Chapitre 52 : Chapitre
Maxi devint écarlate et repoussa Riftan. Lorsqu’il la relâcha à contrecœur, elle s’éloigna d’un pas vif et s’enveloppa étroitement dans son châle, comme derrière un bouclier. Riftan la regarda d’un air inquiet et soupira.
« Nous reprendrons là où nous en étions quand je serai rentré.
Il secoua lentement la tête et se dirigea vers le râtelier d’armures. Maxi l’observa de loin tandis qu’il enfilait sa cuirasse, ses spalières gravées d’un dragon, ses grèves et ses cuissards. Il fixa ensuite ses tassettes et son faucre, puis recouvrit ses mains gantées de gantelets d’argent.
Maxi admira l’homme resplendissant qui se tenait devant elle. Lorsqu’il attacha son ceinturon de cuir, elle se souvint soudain du bibelot qu’elle avait acheté au marché la veille. Elle fouilla les tiroirs à la recherche du pompon coloré.
« R-Riftan… »
Riftan tourna vers elle un regard interrogateur tout en attachant son épée à son ceinturon. Après un instant d’hésitation, Maxi lui tendit le pompon.
« Je l’ai a-acheté au m-marché hier, sur le chemin du r-retour au château… Sir Hebaron m’a dit qu’en l’attachant à un ceinturon d’épée, on attirait la p-protection des nymphes. »
Riftan fixa sa main sans ciller.
« C’est s-sir Hebaron qui l’a p-payé, m-mais c’est moi qui l’ai c-choisi… S-Si cela vous convient… »
Sa voix vacilla lorsqu’il ne fit pas mine de prendre le pompon. Sir Hebaron avait peut-être raison : Riftan devait vraiment trouver ces bibelots inutiles. Dissimulant sa déception, elle baissa lentement la main.
« V-Vous n’êtes pas obligé de le prendre s-s’il ne vous plaît pas. »
Elle se détourna pour remettre le pompon dans le coffre, mais une main lui saisit soudain le bras.
« Donne-moi ça. »
Maxi se retourna, surprise. Riftan lui arracha le pompon des mains et s’empêtra dans les cordons en l’attachant à son ceinturon. L’ornement aux couleurs vives jurait absurdement avec le cuir grossier. Maxi rougit, déplorant son goût peu raffiné.
« Merci. J’y tiens beaucoup. »
Riftan lui posa un baiser sur le front, puis lui tourna de nouveau le dos. Sa déception face à sa froideur fut de courte durée : elle s’évanouit lorsqu’elle remarqua le sourire qui étirait ses lèvres.
Riftan jeta un manteau sur ses épaules et se frotta le menton comme pour dissimuler son sourire. Mais Maxi ne manqua pas la rougeur qui lui monta jusqu’au bout des oreilles. Son cœur se gonfla de fierté lorsqu’elle comprit que Riftan était sincèrement heureux.
Puis, soudain, elle s’en voulut. Elle n’avait acheté ce cadeau dérisoire que sur les conseils de sir Hebaron. Même si elle n’avait pas les moyens de lui offrir quelque chose qui puisse rivaliser avec les présents qu’il lui avait faits, elle aurait pu lui choisir un meilleur cadeau. Le voir si ravi d’un présent acheté sur un coup de tête lui donna envie de se gifler.
« Je serai de retour avant même que tu t’en rendes compte. »
Lorsqu’il fut prêt à partir, Riftan attira Maxi contre lui pour une dernière étreinte. Elle enfouit le visage contre sa poitrine, retenant ses larmes et résolue à lui donner tout ce qu’elle pourrait.
***
Riftan partit en raid avec trois chevaliers, six soldats et trois écuyers. Maxi craignait qu’ils ne soient trop peu nombreux, mais Ruth la rassura : les raids de petite envergure étaient généralement menés par des groupes de huit à quinze hommes.
Maxi regarda les silhouettes des hommes s’éloigner depuis les remparts. Elle se rendit ensuite à la salle de tissage pour vérifier si sa commande de tissus était arrivée. Dans un coin de la vaste pièce, au-delà des rouets et des métiers à tisser, s’amassait une haute pile d’étoffes de laine de première qualité.
Près du feu, les servantes s’affairaient à coudre des vêtements d’hiver. Maxi les observa avec intérêt tandis qu’elles traçaient des patrons sur d’épaisses étoffes étalées sur une large table, découpaient les pièces, glissaient de la laine entre deux couches de tissu et les cousaient. La plupart des volets restant désormais fermés pour conserver la chaleur, seule une faible lueur pénétrait dans le château, mais les mains des servantes s’activaient avec agilité à la lumière des chandelles. Maxi ne put s’empêcher d’admirer leur dextérité.
« Q-Quand tout sera-t-il p-prêt ? »
Ludis fronça les sourcils en examinant les étoffes fraîchement arrivées. « Tout devrait être prêt d’ici trois ou quatre jours, ma dame. Les vêtements déjà terminés ont été distribués. Les hommes ont accepté de se les partager en attendant que le reste soit achevé. »
Rassurée, Maxi quitta la salle de tissage. À la nuit tombée, le Château de Calypse avait quelque chose d’inquiétant. Peut-être son silence la troublait-il parce qu’elle s’était habituée à l’agitation du château pendant les rénovations et les préparatifs de l’hiver. Après avoir inspecté la cuisine, les écuries et l’annexe avec Ludis, Maxi regagna sa chambre pour se reposer.
Tandis qu’elle feuilletait un livre à son bureau, la mélancolie commença à l’envahir. Les préparatifs de l’hiver étant presque achevés, il lui restait peu de choses à faire. Elle fixa la fenêtre, se demandant si les journées avaient toujours été aussi longues. Moins d’un jour s’était écoulé depuis le départ de Riftan, et pourtant il lui manquait déjà. Cette constatation la surprit. Autrefois, elle avait toujours été seule…
« Vous avez l’air fatiguée, ma dame. Désirez-vous du thé ? »
La voix prudente de Ludis tira Maxi de sa mélancolie. Elle lui adressa un sourire éclatant et hocha la tête. Il était indigne de la dame du château de s’abandonner au chagrin en l’absence de son époux.
À cet instant, une violente rafale secoua les fenêtres. Le visage de Maxi s’assombrit de nouveau, inquiet, tandis qu’elle regardait les branches s’agiter avec violence dehors. Au loin résonnaient les cris des oiseaux migrateurs.
L’hiver était arrivé à Anatol.
***
Les premiers flocons tombèrent deux jours plus tard. Maxi regarda par la fenêtre le jardin, qui semblait saupoudré de farine. Puis son regard se porta vers les montagnes au loin. La température ayant brusquement chuté, elle s’inquiétait pour la sécurité de Riftan.
Ludis, assise sur une chaise et occupée à coudre, soupira. f𝓇𝘦𝒆𝘄𝑒𝗯𝑛𝗼ѵ𝙚l.𝒄𝘰𝓶
« L’hiver de cette année semble plus rude que les autres, ma dame. Il est arrivé plus tôt que d’habitude aussi. »
« Je me s-souviens que vous m’aviez dit qu’il ne faisait j-jamais trop f-froid ici, en hiver. »
Ludis parut troublée. « C’est vrai. Anatol se trouve dans une cuvette, alors les hivers y sont plus doux que dans la plupart des régions. Mais celui-ci semble différent. Une fine couche de glace s’est déjà formée à la surface du puits. »
« A-Avons-nous assez de b-bois pour tenir tout l’hiver ? »
« Nous en avons préparé plus que d’habitude. » Ludis lui adressa un sourire rassurant.
Les lèvres de Maxi s’étirèrent en un sourire tandis qu’elle s’asseyait devant la cheminée pour réchauffer ses mains glacées. Le froid s’intensifiant, un calme pesant s’était abattu sur le Château de Calypse, comme si tout le monde était entré en hibernation.
Les serviteurs, qui d’ordinaire s’empressaient d’aller et venir, passaient leur temps blottis devant les braseros. Les marchands ne venant plus au château, les jardins avaient des airs de terrain vague désolé. Maxi préférait habituellement le calme, mais ce changement soudain d’atmosphère l’avait rendue mélancolique. Remarquant son abattement, Ludis s’adressa à elle d’une voix enjouée.
« Dois-je servir le déjeuner, ma dame ? »
« Q-Qu’est-ce qu’on mange ? »
« Le cuisinier a préparé un ragoût à la crème et aux petits pois, des saucisses fumées, ainsi qu’une tarte au potiron nappée de mélasse et parfumée à la cannelle. »
Maxi en eut l’eau à la bouche. Voyant son air impatient, Ludis plia soigneusement le vêtement qu’elle reprenait et quitta la pièce. En attendant, Maxi ouvrit le recueil de poésie qu’elle avait emprunté à la bibliothèque la veille. Elle n’avait pas encore lu deux pages qu’un violent coup résonna à la porte.
Se demandant pourquoi Ludis était déjà de retour, Maxi invita la personne à entrer. Rodrigo et Ruth pénétrèrent dans la pièce. 𝗳𝐫𝘦e𝘸𝗲𝚋𝓃𝚘vm
« Veuillez me pardonner de troubler votre repos, ma dame, mais le sorcier a une affaire urgente à discuter avec vous. »
Maxi se leva. « I-Il y a un problème ? »
Ruth soupira. « Des monstres ont escaladé les murs en pleine nuit. Les sentinelles et les chevaliers ont réussi à les repousser, mais plusieurs d’entre eux ont été blessés. Ils ont demandé de l’aide. Pourriez-vous envoyer quelques serviteurs soigner les blessés ? »
Maxi pâlit. Une crise survenait quelques jours à peine après le départ de Riftan.
« L’hiver étant là, les monstres ont plus de mal à trouver de la nourriture. Les voir rôder en cette saison n’a rien d’inhabituel, mais ils n’avaient encore jamais réussi à franchir nos murs. Voilà pourquoi les sentinelles ont été prises au dépourvu. »
En entendant la voix calme de Ruth, Maxi parvint à reprendre contenance.
…
« C-Combien de serviteurs leur f-faut-il ? »
« Une douzaine au moins. Veuillez leur demander d’apporter une bonne quantité de linges propres, des planchettes de bois pour faire des attelles, des herbes et un chaudron pour les faire bouillir, un seau, des bassines en laiton, du fil et des aiguilles, ainsi que des provisions de base. Les blessés se trouvent aux abords du domaine ; il leur sera donc difficile de se procurer ces articles au marché. »
Maxi écouta les instructions pressées de Ruth, puis se tourna vers Rodrigo. L’intendant hocha rapidement la tête.
« Je vais tout faire préparer sur-le-champ, ma dame. »
« Et e-envoyez un message à l’é-église sans tarder. D-Demandez-leur… »
« Il n’y a aucun clerc à Anatol capable d’accomplir de la magie divine, l’interrompit Ruth. Anatol est resté longtemps isolé, et ce n’est que lorsque sir Riftan s’est fait connaître que des clercs y ont été envoyés. L’Église centrale n’enverrait jamais un hiérarque dans une région aussi reculée. »