Chapitre 197
Chapitre 197
Chaque fois qu’elle s’allongeait sur la poitrine de Riftan, elle se sentait si proche de lui qu’elle avait l’impression que leurs âmes fusionnaient pour n’en former qu’une. Son souffle doux lui chatouillait le sommet du crâne et les battements de son cœur contre sa poitrine résonnaient comme s’il s’agissait des siens. À cet instant, Maxi comprit qu’elle ne pouvait plus vivre sans lui. Son cœur désirait le posséder tout entier. Elle avait besoin de Riftan, comme un poussin nouveau-né qui suit aveuglément sa mère poule. Pourtant, à son grand désarroi, le moment des adieux se rapprochait inexorablement.
« Ne quitte pas la cabine ce soir. »
Riftan, qui revenait du pont après s’être entretenu avec le capitaine, le lui ordonna d’un air grave. Maxi était assise sur le lit, un livre à la main, et leva vers lui un regard surpris.
Riftan s’approcha de l’endroit où son armure reposait depuis plusieurs jours et l’enfila pièce par pièce. À cette vue, Maxi se sentit de plus en plus agitée.
« Q-qu’est-ce qui se passe ? »
« Rien. Je me prépare simplement à parer à tout danger. »
« Un d-danger ? »
Riftan serra sa ceinture et boucla sa cuirasse, puis se tourna vers elle. En la voyant, il fronça les sourcils, soupira et posa la main sur son visage pâle.
« Le navire va traverser une anse peuplée de sirènes. Si nous n’avons pas de chance, une bataille pourrait éclater. »
Maxi déglutit, la gorge nouée. Les sirènes étaient des monstres célèbres pour faire sombrer les navires et attirer les âmes des marins grâce à leurs voix envoûtantes. Ces derniers temps, tout avait été si paisible qu’elle avait complètement oublié les monstres.
Riftan fixa son fourreau à sa taille et ressortit de la cabine, la laissant seule. Anxieuse, elle fouilla les étagères de la bibliothèque, puis regarda par le hublot. À l’horizon argenté, un épais voile de brume avançait lentement.
Est-ce que nous traversons l’anse des Sirènes en ce moment ? se demanda Maxi en levant les yeux vers les hautes roches d’ivoire couvertes de mousse. Un frisson lui parcourut l’échine et elle referma le hublot. Contre toute attente, aucune sirène n’apparut tandis que le navire passait entre les rochers de l’anse.
Maxi se détendit un peu et se rassit pour lire, mais elle ne parvenait ni à se concentrer ni à comprendre ce qu’elle lisait. Elle feuilleta longuement des contes populaires qu’elle avait déjà lus deux fois sans y prêter attention. Le besoin de savoir ce qui se passait la submergea et elle sortit de la cabine. C’est alors qu’elle entendit des voix chanter au loin.
Craignant qu’il ne s’agisse des appels ensorcelants des sirènes, elle se dirigea vers le bruit. À mesure qu’elle s’en approchait, la chanson devenait plus distincte et ses épaules crispées se relâchèrent. C’étaient les voix des marins. Incapable de résister à sa curiosité, Maxi se hâta de gagner le pont.
Les voix tonitruantes des marins résonnaient sur le pont rougi par le coucher de soleil. Les hommes portaient de grands seaux d’eau, tiraient sur les cordages et ajustaient les voiles en chantant à l’unisson, tout en martelant vivement le pont du pied au rythme de la chanson.
♫ ♪ ♫
Hé-ya, hé-ya, ramez !
À travers les vagues hautes comme le mont Taesan, nous voguerons jusqu’au bout de cette mer.
Jusqu’au lieu où le soleil s’endort,
Jusqu’au bout de l’horizon étincelant, là où se trouverait le paradis d’Adrina.
Même la plus terrible des tempêtes ne nous arrêtera pas.
Hé-ya, hé-ya, ramez !
Nous voguerons jusqu’au bout de cette mer !
♪ ♫ ♪
Maxi resta perplexe, les oreilles emplies de ces voix puissantes. Un jeune chevalier en armure, qui patrouillait le long du bastingage, l’aperçut et s’avança vers elle. Elle le reconnut : il s’appelait Jacque Briman. Il la regarda d’un air sérieux et lui adressa un reproche d’un ton calme.
« Lady Calypse, vous ne devriez pas vous promener seule. »
« J-je sais. C’est juste que… j’ai entendu les c-chants et… je me demandais c-ce qui se passait. »
Le chevalier jeta un regard aux marins qui chantaient. « On dit que c’est le meilleur moyen de couvrir le chant des sirènes et d’empêcher les marins de succomber à leur charme et de jeter le navire sur les récifs. Ils chanteront toute la nuit, jusqu’à ce que nous ayons quitté sans encombre le territoire des sirènes. »
« T-toute la nuit ? »
Les yeux de Maxi s’agrandirent et le jeune chevalier esquissa un sourire contrit. « Je comprends que le vacarme soit pénible, mais je vous prie de le supporter. Notre priorité absolue est la sécurité. On dit que s’ils continuent de chanter à tue-tête, ni les sirènes ni les hommes-poissons n’approcheront du navire. »
« J-je vois. »
Maxi contempla la mer d’un rouge éclatant, où scintillaient des reflets dorés, tout en écoutant les voix des hommes résonner au-dessus des vagues ondulantes. Comme l’avait expliqué le jeune chevalier, leurs chants si puissants risquaient fort de couvrir ceux, envoûtants, des sirènes.
Maxi regagna sa cabine tandis que les marins continuaient de chanter, même après le coucher du soleil. Elle mangea le repas qu’un serviteur lui apporta en écoutant leurs chants tonitruants. La chanson était grossière et n’avait rien de doux, mais les voix pleines d’entrain des marins signifiaient que tout allait bien. Bientôt, leur chant la rassura.
Après avoir fini son repas, Maxi s’allongea sur le lit et essaya de s’endormir. Pourtant, à mesure que la nuit avançait, son anxiété ne faisait que croître. Elle se tourna et se retourna jusqu’à l’aube, puis, dès qu’une lueur bleutée perça, bondit hors du lit et courut sur le pont.
Les marins chantaient toujours, accompagnés par les mélodies du chalumeau et de la mandoline. Mais, épuisés d’être restés éveillés toute la nuit, ils ne chantaient plus aussi fort que la veille. Maxi écouta en silence les mélodies résonner dans l’obscurité, puis se détourna du pont et se dirigea vers la poupe du navire.
Là, elle vit des marins assis en cercle, sur des caisses en bois retournées qui leur servaient de sièges. Les chevaliers, eux, montaient la garde le long du bastingage, des carquois remplis de longues flèches attachés dans le dos.
Maxi balaya les alentours du regard et aperçut Riftan. Elle s’éloigna, mais, comme s’il avait senti sa présence, il tourna la tête, la vit et fronça les sourcils, avant de la rejoindre.
« Pourquoi es-tu déjà sortie ? Ce n’est pas encore sûr. »
Surprise par son arrivée soudaine, Maxi se blottit contre lui. Elle plissa les yeux en scrutant la mer sombre. Au loin, au-dessus des vagues rugissantes, se dressaient de hautes roches enveloppées d’une épaisse brume.
« Même si… nous sommes aussi loin… ce n’est toujours pas s-sûr ? »
« Impossible de savoir si nous sommes hors de danger. Il arrive, quoique rarement, que des navires soient poursuivis… »
« Ne sois pas si tendu, commandant. Même si elles nous poursuivent, il n’y aura pas de problème tant que nos chants couvrent ceux des sirènes. »
Hebaron, qui était appuyé contre le bastingage, intervint soudain. Il bâilla bruyamment, sans la moindre retenue, et adressa à Maxi un sourire malicieux.
« J’ai passé la nuit à écouter les voix tonitruantes de ces hommes, et j’en ai mal à la tête. La dame n’aurait-elle pas quelque chose à dire ? J’ai besoin de me nettoyer les oreilles avec sa douce voix. »
« Arrête tes conneries et va-t’en. »
Riftan grogna avec irritation et montra les dents, mais Hebaron ne broncha même pas. « Ne sois pas si susceptible, commandant. Tu devrais savoir que le cœur d’un homme doit être aussi vaste que les grandes mers… »
« Ferme-la avant que je te jette à la mer. »
Riftan aboya sa réponse et posa une main dans le dos de Maxi pour la guider vers le groupe de chevaliers et de marins.
« Nous avons préparé un ragoût de viande pour reprendre des forces après cette nuit blanche. Tant que tu es sur le pont, prends-en un bol. »
Lorsqu’ils s’approchèrent du grand chaudron, un marin versa le ragoût fumant et épais dans un bol propre, puis le tendit à Maxi. Elle accepta le bol brûlant avec gratitude et s’assit sur une grosse caisse. Riftan prit place à côté d’elle avec son propre bol, et ils mangèrent à petites gorgées. Elle remua la soupe avec sa cuillère et observa les visages des marins.
Après cette longue nuit, tout le monde semblait épuisé d’avoir chanté sans relâche. La plupart avaient le visage creusé, mais quelques marins plus robustes continuaient de fredonner près de la poupe. Tandis qu’elle les regardait, un jeune marin jouant de la mandoline s’approcha de Riftan.
« Grand chevalier, puis-je jouer une chanson pour votre épouse bien-aimée ? »
Maxi releva brusquement les yeux, surprise par cette demande. Riftan, qui buvait sa soupe, s’interrompit et lança un regard renfrogné au marin. Celui-ci poursuivit avec politesse.
« C’est écœurant d’entendre encore et encore les chants de la mer que nous avons entonnés toute la nuit… Si la dame souhaite entendre une chanson en particulier, j’y mettrai tout mon cœur. »
Riftan le regarda sans mot dire, puis se tourna vers Maxi. « Y a-t-il une chanson que tu aimerais entendre ? »
Tous les marins et les chevaliers se tournèrent soudain vers elle. Maxi secoua la tête. « J-je n’ai pas de préférence… »
« Je connais aussi beaucoup de chansons folkloriques. Je jouerai tout ce que la dame voudra. »
Maxi observa le visage du marin, plein d’espoir. Elle ne pouvait pas refuser. Le front plissé, elle chercha une réponse. À l’époque où elle vivait encore au château de Croix, les bardes avaient interprété quantité de chansons, mais quand on lui demandait directement laquelle elle voulait entendre, rien ne lui venait à l’esprit. Maxi fouilla sa mémoire, le regard allant d’un côté à l’autre. Puis, elle se souvint soudain de la chanson interprétée lors de la fête du printemps d’Anatol.
« Je ne connais pas son t-titre… mais c’est une chanson que j’ai entendue à la fête d’un village… »
« La dame se souvient-elle des paroles ? » Le marin pencha la tête devant cette demande vague.
Maxi fredonna quelques vers dont elle se souvenait, s’efforçant de retrouver la chanson. Le visage du marin s’éclaira d’un large sourire, comme s’il l’avait reconnue.
« C’est un poème d’Adelian. C’est une chanson populaire que l’on chante depuis la fondation de l’ère de Roem. C’est aussi ma chanson préférée. Je vais la jouer et la chanter pour la dame. »
Le marin ajusta sa posture et se mit à gratter les cordes de la mandoline qu’il tenait. Maxi sourit ; cette mélodie familière lui rendit la douce nostalgie du printemps. Le rythme était plus lent que celui qu’elle avait entendu à la fête, et elle fut surprise par la mélancolie de l’air.
Bientôt, la charmante voix de baryton du jeune marin résonna doucement.
♫ ♪ ♫
Le chevalier embrassa le visage de la nymphe
Puis s’envola très loin, dans le ciel lointain
Le chêne qu’il aimait
Resté seul sur la colline
Dans le vent
Vit ses branches délicates se balancer
Ô dragon,
Emporte son corps brisé, fracassé
Vers la terre du repos éternel
Loin de cette terre chaotique
Mon amour, au loin
Ah~
Mon amour, je t’aimerai
Jusqu’à mon dernier souffle. »
♪ ♫ ♪
Maxi s’appuya contre l’épaule de Riftan et savoura la mélodie délicate de la mandoline qui résonnait. Cela ne remontait pas à si longtemps, et pourtant le moment où elle avait dansé dans les champs lui paraissait bien lointain.
Note – LF : Hebaron marque encore des points, hahaha. Cette légende me tracasse, par contre. J’ai l’impression qu’elle a un lien profond avec l’histoire et que la vérité n’a pas encore été révélée. HMMM