Chapitre 158
Pour la première fois de sa vie, Maxi joua aux dés. Elle se mêla à la foule pour assister à un spectacle de rue, goûta une bière à l’odeur de renfermé et une tourte dont la farce avait le goût du bœuf. Le ventre plein de ces mets paysans exotiques, elle se laissa convaincre par Agnes de participer à un lancer de javelot.
Agnes lança un javelot pour lui montrer comment faire, puis lui expliqua avec patience. « Pour lancer loin, il faut tenir le javelot par l’arrière. Tiens-le ici, incline-le comme il faut pour obtenir la bonne trajectoire, puis lâche-le. »
Maxi monta gauchement sur l’estrade et déglutit. À distance, Riftan l’observait, les bras croisés. Elle espérait qu’en réussissant son lancer, il lui ferait confiance et s’inquiéterait moins pour elle. Le visage résolu, Maxi lança le javelot. Pourtant, au lieu d’atteindre le drapeau, il rebondit au sol à moins de cinq coudées* (1,5 mètre) de ses pieds. Elle sentit son visage s’embraser. Même le garçon de douze ans qui avait joué avant elle avait fait mieux.
« Mademoiselle, il faut orienter votre perche vers le haut ! » lança en riant un spectateur à la barbe hirsute. Il lui tendit de nouveau le javelot.
Maxi était toujours mortifiée. Elle voulait s’enfuir de l’estrade, mais savait que la foule rirait encore plus si elle prenait la fuite. Elle ferma les yeux et lança de nouveau le javelot. Cette fois, il décrivit une haute courbe et passa juste à côté du deuxième drapeau. Maxi se retourna pour attirer l’attention de Riftan, mais son enthousiasme retomba aussitôt.
Deux femmes vêtues d’habits roms flamboyants se tortillaient d’une façon étrange autour de Riftan et du chevalier Karon. L’une d’elles s’approcha de Riftan, et Maxi sentit ses entrailles bouillir. Elle descendit de l’estrade et se précipita vers lui, glacée de colère.
« Ri-Riftan ! » cria-t-elle.
Agacé d’attirer l’attention des inconnus, il se tenait toujours les bras croisés, mais regardait maintenant le ciel par-dessus les têtes de la foule. À l’appel de Maxi, quatre paires d’yeux se tournèrent vers elle. Elle se sentit un instant intimidée, puis se glissa entre Riftan et les Roms. Elle lança un regard sévère aux femmes.
« P-pourquoi vous a-ap-prochez-vous de mon mari ? »
« Omo, omo ! Vous êtes venus à la fête ensemble, tous les deux ? »
Les deux Roms applaudirent et éclatèrent de rire sans la moindre gêne. Elles empestaient l’alcool. Maxi fronça les sourcils et recula. Les femmes se mirent à tourner lentement autour d’elle, un sourire malicieux aux lèvres, telles des chattes aux aguets devant un poisson.
« Je vous envie. Avoir un si bel homme pour mari… », dit l’une. « Hmmm, vous pourriez le partager ? Nous le prêter juste un petit moment ? », ajouta l’autre.
Leur effronterie fit rougir Maxi. On lui avait appris que toutes les femmes devaient se montrer modestes ; elle ne comprenait pas comment ces étrangères pouvaient s’enivrer en public et aborder ainsi un homme marié.
Ces diaboliques prostituées entreprirent alors d’attirer l’attention du tueur de dragons, lui qui d’ordinaire ne se laissait pas distraire. Maxi s’agrippa au bras de Riftan.
« Non, je ne peux pas vous le prêter ! »
« Oh, ne soyez pas comme ça, prêtez-le-nous juste un petit moment. »
« A-absolument pas. Pas même un instant ! » s’écria Maxi en cherchant le regard de Riftan. Elle voulait qu’il prenne son parti.
Riftan, immobile comme un roc, se mit à promener frénétiquement le regard et passa rudement une main sur le côté de son visage. Son cou, d’ordinaire cuivré et hâlé par le soleil, rougissait à présent.
« Euh… oui », marmonna-t-il en détournant les yeux. Il chercha quoi ajouter. « Elle dit… que vous ne pouvez pas m’emprunter. »
La déclaration était si incongrue que Maxi le dévisagea, incrédule. Soudain, quelqu’un éclata de rire.
« Huhuhu ! » La princesse Agnes riait sans raison apparente. « Personne ne va croire ça. Que Mahgo puisse dire une chose aussi stupide… »
La princesse, qui avait suivi Maxi, se tenait les côtes et continuait à rire aux éclats. À travers ses larmes, elle croisa le regard des Roms ivres.
« Hng ! Je voulais profiter d’un bel homme, mais on dirait que celui-ci a déjà deux femmes », dit l’une d’elles en détournant les yeux d’Agnes. Elle haussa les épaules et recula d’un air indifférent, comme si le jeu ne l’amusait plus.
« On n’y peut rien, ma sœur. Allons boire encore un peu là-bas », dit l’autre.
Les Roms soupirèrent de dépit et agitèrent les bras avant de s’éloigner. « Ravies de vous avoir rencontrés, lancèrent-elles à l’unisson. « Si l’un de vous change d’avis et veut s’amuser, nous logeons à l’auberge Reddin. » Elles s’éloignèrent avec souplesse, faisant onduler leurs fesses comme des chattes qui agitent la queue dans le vent.
Maxi plissa les yeux en les regardant partir. Comment osaient-elles essayer de séduire un homme marié avec une telle impudence ?
Agnes, qui parvenait à conserver son air arrogant de princesse même pliée en deux de rire, s’approcha de Maxi. Les épaules encore secouées, elle essayait de reprendre son souffle.
« Il n’est pas rare que des femmes comme elles abordent Riftan. Les hommes forts ont la cote, ces temps-ci. »
Agnes s’essuya les yeux et rabattit la capuche de Riftan sur sa tête. « C’est toi qui devrais te cacher le visage, pas moi ni ta femme. Tu as rendu Maximilian jalouse, Riftan. »
« Qu’est-ce que tu racontes ? » s’écria Riftan en se tournant vers Maxi. « Je leur disais de dégager, mais elles étaient plus tenaces que je ne le pensais. » Maxi le regarda, dubitative. « C’est vrai, je leur disais de partir ! »
Il avait l’air à la fois gêné et ravi. Maxi haussa les sourcils et l’examina. Quand elle vit le coin de la bouche de Riftan se relever, elle se fâcha et tira Agnes par le bras.
« N-nous devrions plutôt profiter de la f-fête. Et vous, Riftan, vous p-pouvez faire ce que vous voulez. »
Avant qu’il ait le temps de répondre, elle s’éloigna à grands pas avec la princesse. Agnes gloussa et lui emboîta le pas.
« Bonne idée, Maximilian. Amusons-nous toutes les deux. »
Les femmes partirent en courant, laissant Riftan et Sir Karon ruminer leur humiliation. Elles gagnèrent la prairie où résonnait la musique.
De jeunes femmes, la taille ceinte d’étoffes traditionnelles uigru, dansaient sur la colline verdoyante à l’herbe épaisse. Sans perdre un instant, Agnes prit Maxi par la main pour se joindre à elles.
« Nous aussi, on danse ! »
Maxi se joignit à elles, bientôt emportée par les autres danseuses. Elles tournoyaient en se tenant par la main : Agnes, des paysannes et des dames nobles, toutes ensemble. Cette danse tenait davantage du saut que de la valse habituelle, mais les pas étaient amusants et naturels. Toutes semblaient danser au son de la musique pour le seul plaisir de danser. Sans trop réfléchir, Maxi suivit le groupe le long de la colline jusqu’à une prairie.
La mélodie s’accéléra et prit un tour un peu rustique, bien loin de la musique douce et élégante qui résonnait au château de Croix. Le rythme entraînant des tambours, les doux échos du luth et les notes sifflantes des flûtes s’entremêlaient en une mélodie ravissante. On aurait dit le bruissement de hautes herbes dans les bois. Les danseuses accéléraient leurs pas au rythme de la musique, tandis que les notes s’élevaient dans le ciel.
Cette mélodie à la fois douce et âpre traversa Maxi, qui éprouva pour la première fois de sa vie la joie de danser. Les femmes rirent quand le tambourin se mit à jouer. Même les spectateurs commencèrent à marquer vigoureusement le rythme du pied. Quelqu’un se mit à chanter joliment en s’accompagnant du luth :
Alors le chevalier souleva le corps brisé
Tandis que l’esprit s’envolait
L’esprit du chêne qu’il aimait
Seul, il resta sur la colline
Le vent agitait les tendres branches du chêne
À ses côtés
Mon bien-aimé, quand la neige fondra
Et que la saison changera
De mon corps jailliront de nouvelles feuilles
Et je te chanterai une chanson
Ah, le vent est ma voix
Et j’espère qu’il te transmettra mes mots
Cette chanson semblait étrangement familière à Maxi. Peut-être parce qu’elle parlait de l’histoire qu’elle avait déjà entendue, celle du légendaire Sir Uigru et de la dryade qui l’aimait.
Les jeunes femmes, la taille ceinte de leurs étoffes traditionnelles, reprirent en chœur ces paroles mélancoliques. Leur chant contrastait vivement avec la mélodie enjouée que continuaient de jouer les instruments. Le tout sonnait si bizarrement que Maxi éclata de rire, secouée de la tête aux pieds jusqu’à en avoir le vertige. Elle ne se souvenait pas avoir jamais autant ri.
Son cœur battait au rythme des tambours et son sang semblait filer plus vite dans ses veines, jusque dans le bout de ses doigts. Elle se sentait libre. Était-ce toujours aussi agréable de se tenir au soleil et de bouger à sa guise, juste pour le plaisir ?
« Maxi. » Quelqu’un lui saisit le bras.
Elle leva les yeux et vit Riftan, la capuche rabattue sur le front. Il la fixait d’un regard brûlant ; en voyant le désir qui tendait son visage, Maxi sentit soudain le sien s’éveiller. Il l’entraîna hors de la foule. Agnes, qui dansait toujours avec les jeunes femmes et profitait des festivités, ne leur accorda même pas un regard.
Maxi se mit à haleter pour suivre Riftan. La musique et les voix des fêtards s’éloignaient derrière eux. Il la tenait par la taille et regardait autour d’eux avec urgence, comme s’il cherchait un endroit à l’écart. Elle sentait son empressement vibrer tandis qu’il la pressait contre lui. La chaleur l’envahit, et elle se surprit à penser à ses caresses, à un baiser. Tout cela était nouveau pour elle. Même la légère colère qu’elle éprouvait contre lui semblait attiser son désir.
« Ri-Riftan… »
« Par ici. » Il l’entraîna dans un coin couvert d’une végétation dense et l’embrassa avec brutalité, comme s’il ne pouvait plus se retenir. Son souffle brûlant effleura les lèvres de Maxi avant qu’il ne lui glisse la langue dans la bouche.
Ce n’était pas assez. Maxi le désirait davantage, comme si elle le buvait sans parvenir à étancher sa soif, ne goûtant que de l’eau salée. Riftan gémit tandis qu’elle répondait à son désir, puis la plaqua contre un arbre. Elle passa les bras autour de son cou et appuya le dos contre l’écorce rugueuse. Leurs lèvres humides se retrouvèrent, et sa langue chaude et douce explora avidement la bouche de Maxi.
Maxi gémit et posa la main près de la clavicule de Riftan, sentant son pouls battre dans son cou. Sa langue douce — la seule partie tendre de cet homme — poursuivait la sienne, comme si elle cherchait à goûter chaque parcelle sensible de sa bouche. Maxi avait la tête qui tournait, faute de pouvoir respirer.
« Ri-Riftan… » répéta-t-elle.
Ses poumons se gonflaient comme s’ils allaient éclater. Il la souleva en la tenant par les cuisses, et Maxi sentit sa main à travers sa robe légère. Elle frissonna et enroula les jambes autour de son corps dur.
Il était difficile de croire qu’ils se conduisaient ainsi en public, alors que la fête battait toujours son plein tout près.
Ai-je perdu la tête ? Maxi caressa la poitrine et les épaules de Riftan, puis agrippa ses vêtements pour l’attirer à elle.
Riftan réagit comme un chien affamé, couvrant son cou de baisers. Il remonta légèrement sa robe et glissa la main sous ses vêtements. Sa paume brûlante et ses doigts calleux râpèrent la peau sensible de ses seins.
Elle soupira, transportée par sa chaleur, et frotta son front contre l’épaule de Riftan. Il pressa son sexe dur contre son ventre tout en continuant à lui masser les seins. Une chaleur se répandit dans le corps de Maxi, comme une flamme qui brûlait dans son ventre.
Quand elle sentit revenir cette douleur familière, ce besoin de l’accueillir, elle écarta davantage les jambes et tira désespérément sur les vêtements de Riftan, se frottant contre lui comme pour lui donner la permission. Alors, il s’enflamma, comme s’il exigeait de sentir davantage sa peau. Son corps semblait trembler d’excitation tandis qu’il relevait l’ourlet de sa robe.
À cet instant, un rugissement retentit dans le ciel.
Note — Nymeria : Bon, déjà, Riftan qui sort « vous ne pouvez pas m’emprunter », c’était tellement idiot que j’en étais morte de rire. Et ensuite, une scène torride après tout ce temps !