Chapitre 100
Chapitre 100 : Chapitre 1
« Les monstres de la race des Ayin, sur le plateau de Pamela, dans le nord du Livadon, semblent avoir formé une alliance. D’après certains rapports, des créatures plus intelligentes, comme les hommes-lézards et les trolls, rassemblent de vastes armées et attaquent des villages. Selon le dernier compte rendu reçu avant notre départ, une armée de trolls a pillé un territoire assez étendu dans le nord. »
« Une vaste alliance entre monstres ? »
Tout le monde, Maxi comprise, parut stupéfait par cette nouvelle invraisemblable.
Sir Remus Baldo renifla bruyamment, comme s’il trouvait cela ridicule. « Les monstres qui vivent en groupe ne forment tout au plus qu’un petit village. Je n’ai jamais entendu dire que des Ayin s’organisaient en armée, comme les humains. »
« Personne ne s’est aventuré au cœur du plateau de Pamela. Des monstres assez intelligents auraient pu bâtir une civilisation presque aussi puissante qu’un royaume sans que nous le sachions. »
Le ton grave de l’éclaireur fit blêmir Maxi. À l’idée qu’une immense armée de monstres puisse piller un village humain, elle se mit à trembler de terreur.
Sir Remus se raidit, mesurant enfin la gravité de la nouvelle. « Vous en êtes certain ? »
« Pour l’instant, ce n’est qu’une rumeur non confirmée. Mais il est vrai qu’une armée de monstres composée d’hommes-lézards, de trolls et de gobelins rouges mène des raids organisés. »
Gabel se caressa le menton, plongé dans ses réflexions. « À votre avis, le Livadon peut-il venir à bout de ces bêtes ? »
L’éclaireur fronça les sourcils, puis secoua la tête. « À mon avis, chaque royaume devra bientôt envoyer ses chevaliers, conformément à l’armistice des Sept Royaumes. »
« Dans ce cas, la première demande de renforts sera adressée à Wedon, puisque nous faisons partie de l’Alliance occidentale. »
Jusque-là, Maxi avait écouté leur conversation en silence. Soudain, elle demanda : « V-Vous voulez dire que… les chevaliers du Dragon rouge devront participer à une campagne militaire au Livadon ? »
Elle savait qu’elle n’aurait pas dû se mêler de cette discussion, mais son anxiété avait pris le dessus.
Voyant son visage blême, Gabel secoua la tête. « Les chevaliers du Dragon rouge ne sont rentrés de leur campagne militaire de trois ans que l’année dernière. Si le Livadon demandait des renforts, le roi enverrait très probablement ses chevaliers royaux. »
« Je n’en serais pas si sûr. Les mages pensent que l’armée de monstres venue du plateau de Pamela, qui saccage le nord du Livadon, est à l’origine des migrations massives de monstres. C’est un grave problème, susceptible d’affecter tout le continent occidental. Je suis certain qu’ils demanderont aussi l’aide d’Anatol. Nous devons nous tenir prêts. »
« Nous en reparlerons au retour du commandant », répondit Gabel en décochant un regard noir au jeune chevalier.
Comprenant que les hommes abrégeaient leur conversation à cause d’elle, Maxi se leva précipitamment. « Le patient… semble aller mieux, alors… je ferais mieux de m’en a-aller. »
« Permettez-moi de vous raccompagner jusqu’à vos appartements, madame. »
« C-Ce ne sera pas nécessaire. Je peux y aller seule. »
« Non, madame. Vous devriez toujours être accompagnée, même à l’intérieur du château », répliqua fermement Gabel avant de se diriger vers la porte.
Avant de partir, Maxi demanda à Sir Remus de veiller à ce que Ruth examine le chevalier blessé à son retour. Il pouvait toujours lui rester des traces de poison dans le corps.
Dehors, le soleil commençait déjà à décliner, baignant le ciel d’une lueur ambrée.
Gabel observa le visage de Maxi. « J’ai appris que vous étiez tombée malade après avoir dépensé trop de mana, la dernière fois. J’espère que vous ne vous sentez pas mal aujourd’hui, madame. »
« J-Je vais bien. Vous n’avez pas à vous inquiéter… Je ne vais pas m’é-évanouir de nouveau. »
Gabel hocha la tête, soulagé, et reprit sa marche vers le château. Maxi contempla les montagnes au loin, avançant en silence à ses côtés.
Ce n’était pas le moment de se tourmenter avec les souvenirs du passé. Un malheur pouvait survenir à tout instant, et elle était certaine qu’elle devait s’y préparer. Il pouvait y avoir un nouvel empoisonnement ou une blessure grave. Dans ce cas, son existence se révélerait utile.
Aujourd’hui, grâce à sa magie, elle avait réussi à sauver le bras d’un jeune chevalier. Riftan avait beau prétendre ne pas avoir besoin de son aide, la réalité était tout autre.
Moi aussi, je suis capable de faire quelque chose.
Maxi s’accrocha à ces mots. Son père l’avait traitée d’incapable innombrable fois, mais aujourd’hui, elle lui avait donné tort.
Non, ce n’était pas la première fois.
Durant le peu de temps qu’elle avait passé à Anatol, elle avait appris et accompli bien des choses. Si elle abandonnait tout cela maintenant, elle ne surmonterait jamais son complexe d’infériorité. Elle resterait à jamais une incapable bonne à rien, donnant raison à son père.
Les yeux brillants de détermination, Maxi regagna le château.
***
Il était bien au-delà de l’heure à laquelle Riftan se retirait habituellement, mais il n’était toujours pas rentré. Il devait discuter avec les chevaliers des rapports sur les monstres et risquait d’y passer la nuit.
Maxi avait prévu de l’attendre pour lui demander ce qu’il comptait faire, mais elle eut du mal à rester éveillée. C’était la première fois depuis longtemps qu’elle avait utilisé son mana, et elle était épuisée. Assise sur le lit, elle piqua plusieurs fois du nez avant de sombrer dans un profond sommeil.
Le soleil avait déjà atteint son zénith lorsqu’elle ouvrit les yeux. Ses épaules s’affaissèrent en découvrant les draps vides à côté d’elle. La gestion du domaine, la construction des routes, et maintenant les monstres… Maxi se demanda pourquoi le monde refusait d’accorder un instant de répit à son mari. Elle se passa une main dans les cheveux, ébouriffés comme un nuage, et soupira.
« Vous êtes réveillée, madame ? »
« Ludis… »
La servante, toujours impeccablement apprêtée, entra dans la chambre avec un plateau-repas. Maxi lui adressa un sourire gêné, honteuse d’avoir dormi jusqu’à midi.
« J-Je suppose qu’il est trop tard… pour vous souhaiter le bonjour. »
Ludis posa le plateau près du lit, un doux sourire aux lèvres. « Le seigneur nous a demandé de ne pas vous déranger, afin que vous puissiez vous reposer aussi longtemps que possible. Il a dit que vous seriez fatiguée… »
Maxi se demanda soudain ce que Riftan penserait de la guérison du chevalier, la veille. Serait-il mécontent, comme il l’avait été jusque-là, ou reconnaîtrait-il à contrecœur que sa magie s’était révélée utile, cette fois ?
Perdue dans ses pensées, elle vit Ludis lui tendre une tasse de thé au parfum singulier.
« Le mage Ruth m’a donné des feuilles de thé. Il a dit qu’elles favorisaient la régénération du mana. »
Maxi parut surprise. « Ruth est v-venu ? »
« Il est passé hier soir pour me les donner et m’a demandé de vous préparer une infusion à votre réveil. »
Ludis ouvrit une bourse de cuir et lui montra les feuilles séchées ainsi que des racines soigneusement taillées. Maxi reconnut les ingrédients grâce à ses études sur les plantes médicinales. L’infusion contenait de la racine de mandrago, des plantes fortifiantes séchées et des herbes ordinaires.
Maxi jeta des regards nerveux autour d’elle. Si Ruth était au courant de l’usage qu’elle avait fait de sa magie, il avait sans doute aussi participé aux discussions avec les chevaliers, la veille. Elle avait le sentiment qu’il ne rechignerait pas à lui raconter ce qu’ils s’étaient dit.
« Je… je devrais le remercier. Est-il… toujours au château ? »
« Vous voulez parler du mage Ruth, madame ? » Ludis posa une main contre sa joue, cherchant à se souvenir. « Je l’ai vu descendre à la cuisine pour le petit déjeuner, ce matin, mais je ne sais pas où il est allé ensuite… Voulez-vous que je vérifie s’il se trouve à la bibliothèque ? »
« N-Non. J’irai… moi-même. J’ai quelque chose à lui demander », marmonna Maxi d’un ton vague, avant de boire une gorgée de l’infusion amère, désormais à la température idéale.
Après avoir vidé sa tasse, Maxi mangea le léger repas que Ludis lui avait apporté. Elle se lava le visage, enfila une robe de soie bleu foncé, puis se brossa les cheveux et les releva en chignon. Ensuite, elle se rendit à la bibliothèque.
Cela faisait un moment qu’elle n’avait pas vu Ruth. À l’idée de le retrouver, Maxi se sentit un peu gênée. En ouvrant la porte de la bibliothèque, elle s’imagina essuyer ses remarques sarcastiques sur la façon dont elle avait passé son temps à ne rien faire.
…
La bibliothèque était vide. Maxi soupira et fouilla les lieux, y compris derrière les étagères, où les livres étaient disposés en piles bien ordonnées. Elle supposa que Ruth était allé sur le chantier. Le projet était d’une ampleur considérable et exigeait de franchir des montagnes escarpées ; un sorcier devait donc avoir quantité de tâches à accomplir sur place.
Maxi se sentit un instant découragée en regardant par la fenêtre, mais reprit courage en comprenant qu’elle pouvait se renseigner seule, sans l’aide de Ruth. Se rappelant les paroles de l’éclaireur, elle parcourut les rayonnages et en tira un épais atlas.
« Le plateau de Pamela… »
Le nom qu’elle cherchait se trouvait dans la région nord-ouest. Elle suivit du bout des doigts la surface rugueuse de la carte. Le plateau de Pamela se situait à l’extrémité nord du Livadon, près des frontières du Balton.
Les lettres effacées étaient presque illisibles. Maxi plissa les yeux et examina plusieurs fois la carte avant de passer aux notes qui l’accompagnaient. La description était brève : le climat rigoureux faisait de la région une terre désolée et inhospitalière aux humains, et rien de plus.
En fronçant les sourcils, Maxi lut attentivement la page suivante, espérant y trouver d’autres renseignements, mais finit par abandonner et referma le livre. La veille, même l’éclaireur avait dit qu’on savait peu de choses sur le plateau de Pamela ; il était donc peu probable qu’un ouvrage aussi ancien en contienne davantage.
Maxi chassa sa déception et se remit à fouiller les rayonnages. Elle ne tarda pas à trouver plusieurs autres livres sur les monstres. Après les avoir sortis et parcourus, elle en choisit deux autres, richement illustrés, puis retourna à son bureau.
Une odeur de renfermé s’éleva lorsqu’elle ouvrit un tome à la superbe reliure de cuir. Elle plissa le nez et tourna les pages jaunies jusqu’à trouver le nom du monstre dont les chevaliers avaient parlé.
Les trolls…
Il s’agissait de créatures cannibales, souvent présentes dans les récits héroïques chantés par les bardes. Maxi plissa les yeux et contempla l’illustration.
Leur apparence terrifiante semblait à la hauteur de leur réputation. Le monstre représenté sur le croquis avait le nez crochu, la peau de crapaud couverte de verrues, les oreilles pointues, des membres musculeux et un ventre bedonnant. Il fixait le lecteur de ses grands yeux enfoncés, à demi dissimulés sous des paupières gonflées.
…
Après avoir étudié l’illustration détaillée, Maxi lut la description qui figurait au-dessous.
Les trolls mesurent environ sept à huit kevette (environ 2,1 à 2,4 mètres). Leur corps massif leur confère une force prodigieuse. Ils sont d’une extrême férocité. Leur remarquable capacité de régénération leur permet de guérir instantanément les blessures profondes. Ils vivent en petits groupes de trente à cinquante individus. Plus intelligents que les gobelins, ils savent fabriquer et utiliser des armures et des armes.
Sans s’en rendre compte, Maxi rentra les épaules en lisant l’écriture griffonnée. Un frisson lui parcourut l’échine tandis qu’elle imaginait une armée de géants carnivores d’une force brutale, assez intelligents pour fabriquer des outils, envahir leurs terres.
Non, c’est peu probable. Le plateau de Pamela et Anatol se trouvent pratiquement aux deux extrémités du continent… 𝐟𝙧ℯ𝑒𝒘𝐞𝒃𝗻𝒐ѵ𝘦𝑙.com
Mais savoir les monstres si loin d’elle ne la rassurait pas pour autant. Cela signifiait que Riftan devrait peut-être parcourir toute cette distance pour prendre part à la campagne militaire.
Maxi se mordilla les lèvres et tourna la page. Des illustrations de gobelin et d’ogre se succédaient. Elle lisait avec la plus grande attention les renseignements qui figuraient dessous lorsqu’elle sentit quelque chose se poser sur son épaule.
Maxi bondit sur ses pieds.