Chapitre 1 259
Il n’y avait pas de réponse plus rassurante. Si on la laissait faire, l’affaire serait sans doute réglée en un jour ou deux.
De loin, il sentit d’autres membres approcher du terrain d’entraînement. Leur séance à l’aube, en tête-à-tête, touchait à sa fin.
Alors que Yuder se relevait pour commencer à ranger ses affaires, Ever prit la parole derrière lui.
« Pour être honnête, ça m’a surprise. Que tu me demandes de l’aide comme ça… C’est la première fois. »
Quand il se retourna, il fut accueilli par son sourire radieux. Elle ne semblait pas y mettre la moindre arrière-pensée.
« Ça m’a vraiment fait plaisir. J’ai eu l’impression que… tu me reconnaissais enfin comme quelqu’un à qui l’on pouvait confier de vraies responsabilités, comme une véritable Commandante en second. »
… Elle va vraiment aussi loin dans son interprétation ?
Yuder hésita un instant, puis répondit, se disant qu’elle avait peut-être mal compris quelque chose.
« Ever. Je ne suis que l’aide de camp du Commandant. Nous travaillons ensemble, mais ça ne veut pas dire que je te suis supérieur. Si tu pensais… »
« Ce n’est pas ce que je voulais dire. »
Ever secoua la tête.
« Hin et Pin peuvent aller et venir librement, mais officiellement, ils sont sous la responsabilité de Sul et du Commandant en second Steiber, ou même de Kanna, dont ils sont plus proches personnellement. Tu aurais pu demander à n’importe lequel d’entre eux. Mais tu m’as choisie, moi. »
« Je t’ai choisie parce que je pensais que tu avais déjà l’expérience dont ces deux-là avaient besoin. »
L’échec dans le Sud… et le fait de l’avoir surmonté.
Ne pas s’être laissé abattre par cet échec, mais avoir choisi d’en tirer des leçons.
Après cette explication brève, mais lourde de sens, Ever hocha la tête, le visage illuminé.
« Exactement. Je fais de mon mieux pour me rattraper, mais je ne savais toujours pas si je m’en sortais vraiment. Alors apprendre que tu me croyais capable de les aider… ça m’a fait plaisir. »
Alors, j’avance vraiment dans la bonne direction… Cette certitude lui arracha un sourire.
« Pour être honnête, je me sens encore coupable de ce qui s’est passé dans le Sud. Je suis désolée envers toi et, bien sûr, encore plus envers le Commandant. Je pense que tous ceux qui étaient là avec moi à l’époque ressentent la même chose — peut-être moins fort, mais quand même. On dirait simplement que Hin et Pin le vivent plus mal que les autres. »
Quoi ? Tout était terminé depuis longtemps, ils avaient même eu des congés… et elle y pensait encore ?
Les erreurs et la négligence de l’époque étaient-elles vraiment si difficiles à oublier ?
Mais à côté des épreuves, la Cavalerie de sa vie précédente avait traversé bien pire…
Et à cette pensée, Yuder eut soudain l’impression de comprendre. Le regard d’Ever reflétait précisément cette réponse.
« Jusque-là, tout se passait si bien. Pour être honnête… peut-être même trop bien. »
« …… »
« Depuis notre arrivée, tout ce qu’on entreprenait réussissait sans qu’on ait vraiment à en baver. À part toi, personne n’a jamais été grièvement blessé. Tu t’es rétabli et tu nous as rejoints. Et à chaque fois, nous avons reçu des récompenses qui dépassaient largement nos efforts. »
Alors…
« À un moment, on a tous pris la grosse tête. On s’est dit qu’on ne pouvait pas échouer… et que même si on faisait une erreur, tout finirait par s’arranger. »
Ever se tourna vers les pas de leurs camarades qui approchaient.
« En vérité, même quand on se trompait ou qu’on se montrait négligents, tout finissait bien parce que quelqu’un nous soutenait toujours en coulisses. Quelqu’un assumait les conséquences pour qu’on puisse continuer à essayer sans s’effondrer. Et on l’a oublié. »
« …… »
« Et le prix de cet oubli… était trop lourd. »
Un vent frais souffla. Ses cheveux attachés ondulèrent en silence dans la brise.
« Il suffit qu’une seule personne baisse sa garde pour provoquer un accident. Mais nous étions tous devenus complaisants. Et le pire, c’est qu’aucun de nous ne s’en rendait compte. Avec le recul, on se disait que s’entraîner plus dur ou avoir des capacités plus puissantes prouvait qu’on ne l’était pas. »
« …… »
« Mais ces capacités puissantes n’étaient même pas entièrement les nôtres. Quelqu’un nous avait poussés sans relâche par-derrière pour qu’on les obtienne… »
Elle avait dit « quelqu’un », mais ses yeux restaient fixés sur le visage de Yuder.
Inutile de nommer cette personne.
« Et pourtant, une fois encore, nous avons eu de la chance… Non, quelqu’un a versé son sang et s’est épuisé à la tâche, jusqu’à s’effondrer. Grâce à ça, nous avons survécu et reçu une nouvelle récompense. »
« …… »
« Alors je crois que c’est pour ça que je repense sans cesse à ce qui s’est passé dans le Sud. J’ai peur de reprendre la grosse tête sans même m’en rendre compte. »
Dans sa vie précédente, la Cavalerie avait enchaîné les échecs dès le départ. Rien ne se passait comme prévu. Le moral au sein de l’unité ne cessait de s’effondrer. Même quand ils croyaient avoir touché le fond, le lendemain leur en révélait un nouveau, plus bas encore.
Même après que la réputation de Yudrain Aile eut atteint des sommets et que la Cavalerie fut devenue la première force militaire de l’Empire, l’atmosphère ne s’était pas transformée par magie. Plus ils devenaient puissants, plus les catastrophes qui les frappaient étaient terrifiantes. Les nouvelles de morts et de remplacements étaient devenues quotidiennes.
Cette fois, contrairement à l’époque, personne n’était mort. Du point de vue de Yuder, c’était un soulagement — mais il n’avait pas songé à l’effet que cela aurait sur les autres.
Alors, c’est ça…
Yuder avait l’habitude de voir des plans soigneusement préparés échouer à cause d’un facteur imprévu. Dans sa vie passée, il avait souvent été lui-même l’angle mort.
Aussi, lorsque quelques revers et imprévus étaient survenus dans le Sud, il s’était contenté d’adapter sa stratégie et de poursuivre sa route.
Mais tout le monde n’était pas capable d’en faire autant.
Il se rappela soudain à quel point Kishiar s’était appliqué à réorganiser l’unité après la campagne du Sud. Il était impossible qu’il n’ait pas remarqué l’état d’esprit des autres. Il cherchait sans doute à y remédier.
Et… peut-être que Kishiar n’était pas beaucoup moins vulnérable que Yuder à ce genre d’échec.
Hum.
Autrefois, découvrir quelque chose qui échappait à ses prévisions lui glaçait aussitôt l’esprit.
Mais plus maintenant.
Car à présent, il pouvait faire confiance aux autres, qui s’activaient déjà discrètement, dans l’ombre, pour régler les problèmes.
Et cela suffisait.
Yuder se tourna vers Ever. Elle se tenait toujours là, attendant sa réponse.
« Ever. Pour être honnête, moi aussi, j’ai fait preuve de complaisance et d’arrogance. »
« … Hein ? »
« Je ne fais qu’énoncer les faits. Si tu devais désigner ici la personne qui a commis le plus d’erreurs par arrogance ou négligence, je serais difficile à battre. »
Elle sembla croire qu’il essayait de la réconforter avec une plaisanterie. Pourtant, c’était la vérité. Yuder Aile était revenu après avoir appris de première main que la complaisance menait à la mort.
« Je suis humain, moi aussi. Alors j’essaie de ne pas refaire les mêmes erreurs. C’est pareil pour nous tous. »
Yuder hésita un instant, puis ajouta :
« Alors voilà ce que je te propose : faisons-nous une promesse. Quand l’un de nous perdra sa concentration, l’autre le rappellera à l’ordre. »
« … Quoi ? »
« Si tu trouves que je me montre encore négligent, viens me coller un coup de poing. Je ferai pareil pour toi. »
« … Tu es sérieux ? »
« Oui. »
« Tu as autant confiance en mon jugement ? »
Ever Beck. Même dans un monde qui fonçait vers l’apocalypse, elle était restée solidement ancrée dans la Cavalerie, parmi les dernières à tenir bon.
Si elle ne croyait pas ses paroles, et s’il ne pouvait pas se fier à sa stabilité… à qui pourrait-il faire confiance ?
Yuder hocha la tête.
« Je te le dis parce que j’ai confiance en toi. »
Ever garda le silence un instant. Puis, sans la moindre trace de sourire, elle répondit avec fermeté :
« D’accord. Je n’oublierai pas cette promesse. »
« …… »
« J’ai l’impression que je vais finir par te frapper plus souvent, alors je ferais mieux de m’entraîner davantage. C’est bien ce que tu voulais dire ? »
Ce n’était pas ça.
Mais elle semblait déjà en avoir tiré cette conclusion, alors Yuder préféra ne rien dire.
Après avoir terminé la séance d’entraînement matinale, à laquelle seuls les membres de la Cavalerie participaient, Yuder se débarrassa de la poussière en se lavant, puis se rendit directement au bureau du Commandant.
Kishiar s’y trouvait et nettoyait l’Épée divine qui fend la mer Orr.
« Te voilà. Tu as l’air un peu plus en forme que d’habitude. Il s’est passé quelque chose ? »
Bien sûr, Kishiar vit tout de suite clair en lui. Yuder lui raconta la conversation qu’il avait eue avec Ever et la promesse qu’ils s’étaient faite.
« Je n’avais pas compris… Aucun des membres actuels n’a jamais vraiment connu l’échec. Ils n’ont jamais eu l’occasion de réfléchir à leur arrogance ou à leur négligence. J’imagine que tu le savais déjà. »