Chapitre 1 254
La pièce après le départ de Kanna.
Yuder resta silencieux, les yeux baissés sur les souvenirs de son grand-père, repassant dans son esprit les informations découvertes par Kanna.
Elle avait fini par saigner du nez en lisant le carnet et avait failli s’effondrer, mais elle ne s’était pas arrêtée. Ce ne fut qu’après avoir examiné les autres objets qu’elle prit enfin congé.
Peut-être à cause de la fatigue que lui avait causée la lecture du carnet, ses perceptions du tissu qui avait enveloppé le bébé et du registre furent moins nettes. D’après elle, le tissu n’avait pas été destiné à emmailloter un nourrisson à l’origine : il avait probablement servi à conserver des provisions. On ne l’avait utilisé que brièvement pour envelopper l’enfant, si bien qu’aucune information particulièrement importante n’y était restée imprimée.
Quant au registre, elle se contenta de remarquer qu’il semblait avoir été tenu avec régularité et soin.
« Eh bien, c’est un registre, alors c’est logique… Il est tellement rempli de petits détails que je crois que j’aurais la tête qui éclaterait si je devais tout lire. Hmm… Je n’ai pas l’impression qu’il y ait eu la moindre intention suspecte au moment où il a été écrit. »
« Pour ce qui est des impressions plus personnelles… son auteur semblait très préoccupé par son petit-fils — par toi, Yuder. Il s’inquiétait sans cesse pour ta santé, tes repas… »
« Et vers la fin, on sent qu’il a vraiment essayé de t’apprendre à le lire. Hmm. Tu ne te serais pas un peu relâché dans tes études, quand tu étais petit ? Si jamais tu dois tenir un registre toi-même, ça pourrait valoir le coup d’y jeter un œil. »
C’est là que s’acheva la lecture des souvenirs par Kanna.
Elle avait paru déçue de n’en avoir pas tiré davantage, mais elle avait assuré qu’elle serait ravie de l’aider de nouveau si l’occasion se présentait.
« Tu veux connaître la vérité sur ton grand-père, pas vrai ? Moi non plus, je n’ai pas envie d’en rester là. Si tu trouves d’autres choses qu’il a laissées derrière lui, tu me rappelleras ? »
Mais, déjà, Kanna avait énormément aidé Yuder.
D’après elle, les objets semblaient renfermer trois périodes bien distinctes : celle de l’accident, ses suites chaotiques, puis la période stable durant laquelle son grand-père avait élevé Yuder. Chaque période était si différente qu’on aurait dit qu’elles appartenaient à des personnes entièrement distinctes.
« Mais les objets datant d’après l’accident me donnaient toujours l’impression d’appartenir à la même personne. Le changement tenait surtout au chaos émotionnel, opposé à la paix. Un peu comme ce qui arrive aux gens quand ils sont libérés du lavage de cerveau du Sage. Mais avant l’accident… là, j’avais vraiment l’impression d’avoir affaire à quelqu’un de complètement différent. »
Si la lecture de Kanna était juste, le grand-père de Yuder était mort, ou avait frôlé la mort, lors de l’apparition des monstres. Pourtant, par la suite, il avait manifestement traversé la montagne seul et avait suffisamment récupéré pour se déplacer. La théorie selon laquelle la Bénédiction du Grand Mage l’avait ressuscité semblait donc désormais presque confirmée.
Yuder ne cessait de penser à cette mystérieuse existence — quelqu’un qui était techniquement son grand-père, mais qui n’était pas le véritable Melach Cantinto.
Quand Kanna avait dit qu’elle avait perçu « quelqu’un perdu dans la douleur et la confusion, incapable de se rappeler qui il était », Yuder avait regretté qu’elle n’ait pas pu aller plus loin. Mais l’essentiel, c’était que l’homme qui avait tenu le bébé Yuder dans ses bras et était arrivé le premier au village était bien son grand-père.
Yuder avait déjà soupçonné que son grand-père n’avait aucun souvenir à cette époque ; cela ne le surprenait donc pas. Mais la douleur et la confusion… Ces mots lui restaient en tête. S’agissait-il seulement de souffrance physique et d’amnésie ? Ou se passait-il autre chose ?
Un fragment d’une récente conversation avec Inon lui revint à l’esprit :
— « Si les choses s’étaient vraiment passées comme tu l’as dit, le Grand Mage n’aurait-il pas au moins essayé de te retrouver sur la Colline de Gilandre, ou de te chercher d’une façon ou d’une autre ? Pourtant, il ne l’a pas fait. »
— « Peut-être parce que… ça n’a pas parfaitement fonctionné. »
D’après Inon, la magie liée à l’âme était notoirement instable et, même en cas de réussite, ses effets secondaires étaient totalement imprévisibles. Si la douleur et la confusion avaient des causes plus profondes, elles pouvaient en découler.
Alors peut-être qu’après la Bénédiction du Grand Mage, le « Grand Mage » sans nom devenu « Monsieur Melach » ne s’était jamais vraiment souvenu de qui il était. Il avait donc passé ses jours caché dans un village, incapable d’utiliser la magie, à élever un enfant.
La réponse n’était pas encore claire, mais avant de partir pour l’auberge, Kanna lui avait adressé ces quelques mots en guise d’adieu :
« Yuder. Quand j’ai touché la chaise tout à l’heure, j’ai senti que son propriétaire souhaitait que l’enfant qui s’y asseyait soit aussi à l’aise et heureux que possible. Il a dû chérir de tout son cœur le temps passé avec toi. Quelle que soit la réponse que tu cherches, je tenais à te dire au moins ça. »
Yuder savait déjà combien son grand-père l’avait aimé et avait pris soin de lui. Mais l’entendre de la bouche de Kanna adoucit quelque chose en lui.
Il avait l’impression qu’une force invisible le soutenait sous ses pieds.
Yuder résolut de chercher d’autres affaires de son grand-père.
Je dois aussi parler à Inon. Si je lui raconte tout ce qui s’est passé aujourd’hui, il se souviendra peut-être de quelque chose d’utile.
En fin de compte, il avait eu raison de demander de l’aide à Kanna.
Peut-être n’avait-il rien appris de bouleversant, mais cela l’avait aidé à consolider ce qu’il savait.
« Tu as fini de mettre de l’ordre dans tes pensées ? »
« … Ah. »
Kishiar prit la parole au moment où Yuder relevait la tête. Celui-ci se sentit un peu gêné.
« … Pourquoi tu n’as rien dit plus tôt ? »
« Ce serait impoli d’interrompre quelqu’un plongé dans ses pensées. Mais, pour être honnête, ce n’était pas qu’une question de politesse : j’étais aussi un peu égoïste. »
Égoïste ?
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Te regarder réfléchir aussi intensément, sans même remarquer ma présence… Je n’ai pas souvent l’occasion de te voir comme ça. Je n’allais pas laisser passer ma chance. »
« …… »
Il voyait ce visage tous les jours. Qu’y avait-il donc à observer ? À moins que Kishiar ne trouve le visage de Yuder si beau qu’il lui paraisse nouveau à chaque fois — ce qui n’était manifestement pas le cas —, qu’y avait-il à apprécier ?
Yuder soupira discrètement et prit la main que lui tendait Kishiar. Celui-ci le guida tout naturellement jusqu’à la chaise, s’assit et l’attira sur ses genoux. À présent, cela lui semblait si naturel, comme si les choses avaient toujours dû se passer ainsi.
« Alors, quelle est ta conclusion ? »
« Je pense que j’ai bien fait de demander de l’aide à Kanna. Je suis presque certain, maintenant, que mon grand-père est mort et qu’il a été ressuscité grâce à la Bénédiction du Grand Mage. »
Kishiar lui adressa un doux sourire.
« Ça lui ferait plaisir de l’entendre. »
« … À vrai dire, une petite partie de moi est soulagée qu’elle n’ait pas pu découvrir toute la vérité à son sujet. S’il était vraiment lié de près à Luma, le Grand Mage, même si elle avait promis de garder le secret… ça aurait peut-être été trop dur à encaisser. »
« C’est vrai. »
« Je dois chercher d’autres souvenirs. Et je devrais aussi prévenir Inon de ce qui s’est passé. »
Après avoir terminé ses explications, Yuder — ce qui lui arrivait rarement — sentit une vague de fatigue le submerger. En levant les yeux vers le regard chaleureux de Kishiar, il repensa au temps qu’ils avaient passé ensemble à Peletta.
Après une brève hésitation, il relâcha la tension dans son dos. Lorsqu’il se blottit tout contre lui, Kishiar, légèrement surpris, referma les bras autour de Yuder.
Leurs corps s’épousaient comme s’ils n’en formaient qu’un.
La joue posée contre la poitrine de Kishiar, Yuder sentit son parfum se diffuser lentement.
Ce n’était pas seulement sa chaleur : tout son corps était enveloppé comme dans un cocon. Le parfum s’étendait au-delà de la portée de ses bras et le recouvrait telle une douce carapace.
À mesure que la tension retombait, son esprit trouva enfin la paix. Même le parfum de Yuder commença à s’élever et à se mêler à celui de Kishiar.
Dans cet espace où leurs parfums se mélangeaient et tourbillonnaient, il avait l’impression que rien du monde extérieur ne pouvait les atteindre.
« … Tu en es arrivé à de nouvelles conclusions ? »
« Oui. Mais… »
Kishiar sourit.
« … Pourquoi ne pas nous reposer d’abord ? Je te le dirai après. »