Chapitre 1 141
On a tendance à croire que le vent est toujours doux, mais en vérité, il est plus rapide et plus puissant que tout le reste. Comprimé à l’extrême puis relâché, il est assez violent pour projeter quelqu’un dans les airs. Même une simple rafale tourbillonnante, si elle va assez vite, peut provoquer une catastrophe d’une ampleur considérable.
Et le vent que Yuder venait de condenser et de lancer était le plus puissant qu’il eût utilisé depuis son retour dans le passé.
Un grondement explosif, inconcevable pour une force née d’un vent invisible, fit violemment trembler la tour est et l’air alentour. Sous la tour, les gens perdirent l’équilibre et s’effondrèrent sous l’effet de la seule onde de choc. Les branches des arbres, qui avaient jusque-là résisté, se brisèrent et volèrent en éclats.
Au milieu de tout cela, seul Yuder Aile resta debout, ferme et imperturbable. Sans même cligner des yeux, il fixa droit devant lui la cible de la flèche et du vent qu’il avait décochés.
Le monstre, les ailes déployées, sentit qu’on lui avait tiré quelque chose dessus et se contorsionna aussitôt pour esquiver. Mais la flèche portée par le vent filait bien plus vite que le monstre ne réagissait.
En un clin d’œil, la bourrasque furieuse frappa le monstre. Les témoins se recroquevillèrent et se protégèrent la tête de la répercussion.
Mais, contre toute attente, le vent libéré par Yuder se dissipa sans force dès qu’il toucha le monstre. La flèche, elle, ne s’arrêta pas là.
Tout se joua dans l’instant fugace d’hésitation provoqué par le choc du vent contre le monstre.
Sans laisser passer cette infime occasion, la flèche élancée transperça sans résistance un point précis entre les ailes du monstre. Sa pointe disparut comme aspirée, puis ressortit par le dos de la créature, projetant un liquide noir dans les airs.
Dans un cri qui leur déchira les oreilles, le monstre chancela violemment vers la droite.
« ----- ! »
Touché.
« Ouais ! »
Des acclamations éclatèrent au pied de la tour quand les gens comprirent ce qu’ils venaient de voir.
Mais Yuder ne desserra pas sa prise sur l’arc. Le monstre vacillait lourdement, mais il n’était pas encore vraiment tombé.
Un seul tir ne suffira pas.
Comme il s’y attendait, le monstre, pris d’un désespoir qui le poussait à battre des ailes toujours plus vite et plus violemment, parvint à reprendre de l’altitude. Yuder l’observa en fronçant légèrement les sourcils.
Le traverser de part en part n’était peut-être pas une si bonne idée.
Comme s’il voulait prouver qu’il pouvait supporter un trou bien net, le monstre continua tant bien que mal à voler. À en juger par la quantité décroissante de sang qui en gouttait, sa capacité de régénération était proprement absurde.
Sans attendre, Yuder tendit la main vers le carquois posé à ses pieds. Il ne lui restait que deux flèches. Il en encocha une, banda l’arc et la décocha sans hésiter, exactement comme la première.
Une nouvelle bourrasque jaillit, et la deuxième flèche transperça le point vital à l’intérieur de l’aile opposée du monstre. Encore en plein dans le mille. Cette fois, toutefois, Yuder avait réduit la puissance du tir : la flèche s’enfonça superficiellement dans le corps au lieu de le traverser.
Dans un cri qui sembla faire trembler toute la forteresse, le monstre tournoya follement avant de tomber. Il disparut du champ de vision de Yuder.
Celui-ci attendit, l’arc toujours à la main, puis se pencha légèrement au-dessus du parapet.
À cet instant, comme s’il attendait un signal, le monstre reprit son envol, projetant du sang dans toutes les directions.
« Ki----- ! »
Au son strident du cri qui lui vrillait les oreilles, Yuder se redressa.
Le monstre, qui battait l’air et titubait, peinait à gagner encore de l’altitude. La flèche fichée dans son corps s’était brisée sous la pression de ses propres ailes. Sa pointe devait encore être logée à l’intérieur, mais ses yeux brillants, rivés sur la tour est, ne laissaient aucun doute : il comptait abattre celui qui l’avait attaqué, quitte à y laisser la vie.
Une confrontation qui se joua en une fraction de seconde. Des cris d’alarme retentirent de toutes parts.
« Yuder ! »
« Baron Aile ! »
Malgré tout, Yuder ne bougea pas du bord du parapet. Il ne recula pas, ne réagit pas.
« Quelle obstination. »
Il souffla doucement, encocha la dernière flèche et banda son arc.
Puis, droit dans les yeux du monstre qui fonçait sur lui, griffes ensanglantées, il lâcha la corde.
Son geste était identique à celui qu’il avait eu en décochant la première flèche.
Sans le moindre effort.
La dernière flèche, dépourvue du vent qui avait enveloppé les précédentes, fila droit dans la gueule béante du monstre, sur le point d’avaler Yuder tout entier, et disparut sans un bruit.
Du moins, c’est ce qu’il sembla.
« …… »
Le temps ralentit, tandis que les bruits se superposaient et se déformaient.
Les énormes mâchoires, prêtes à arracher la tête de Yuder, s’immobilisèrent soudain.
Le cri qui menaçait de leur crever les tympans s’éteignit.
Un gargouillis humide résonna faiblement, une seule fois, et la tête du monstre, la gueule grande ouverte, bascula lentement en arrière. Les énormes griffes qui avaient voulu déchiqueter l’homme au bord du parapet ne fendirent que le vide.
Les ailes qui s’agitaient furieusement commencèrent à faiblir.
Un flot de sang noir jaillit des plaies qui se régénéraient à une vitesse terrifiante.
Et le monstre s’effondra, comme une feuille morte.
Il roula dans tous les sens, heurtant à plusieurs reprises les murs de la forteresse, sans direction, jusqu’à ce qu’enfin son immense corps s’écrase dans un fracas. Sous lui, ses fluides corporels commencèrent à former une flaque qui s’étendait.
Au pied de la forteresse, recouverts de plumes éparses, les témoins restèrent simplement figés, abasourdis. Personne ne bougea pendant un long moment.
Ce furent les cris des membres de l’antenne septentrionale qui brisèrent ce silence irréel.
« C’est fini ! Enfin, c’est fini ! »
« L’esprit de la Cavalerie a encore frappé ! »
Weliven, qui se tenait là, l’épée à la main, promena un regard hébété entre le cadavre du monstre devant lui et l’homme au sommet de la tour est. Yuder Aile, silencieux sous sa cape, abaissa enfin son arc et s’éloigna tranquillement du parapet. Les membres de la Cavalerie se mirent à acclamer et à enlacer leurs compagnons, se précipitant vers Weliven en criant avec enthousiasme.
Il lui fallut un instant pour comprendre ce qu’ils disaient : des voix fières lui demandaient s’il avait enfin découvert le véritable esprit de leur Cavalerie. Alors seulement son cœur paralysé se remit à battre, tandis qu’un étrange mélange d’admiration et d’incrédulité gonflait en lui.
L’invité de marque que son seigneur avait amené pour la première fois.
Pendant un instant, en voyant Yuder Aile en personne, il avait cru qu’il était plus réservé, plus raffiné, un jeune homme davantage fait pour le travail de bureau que pour le champ de bataille. Il se trouvait bien sot d’avoir pu le penser.
Il croyait comprendre quels exploits le héros renommé du Sud et de l’Ouest avait accomplis, et comment. Mais ce n’était pas le cas.
Cette expression calme, apparemment dénuée de peur, n’était ni de l’inconscience juvénile ni l’arrogance du pouvoir. Et cette puissance surhumaine n’était qu’une partie de l’arsenal de Yuder.
Le Yuder Aile que Weliven voyait à présent connaissait le combat bien mieux que quiconque ici.
Le terrain, les hommes, les armes et les capacités…
Seul quelqu’un qui maîtrisait parfaitement tous ces éléments et les utilisait comme des pièces sur un plateau pouvait se battre ainsi.
Weliven, qui avait dirigé un ordre de chevalerie pendant tant d’années, était justement en mesure de le comprendre.
Comment quelqu’un d’aussi jeune peut-il se battre ainsi ?
Il se tourna vers les membres de la Cavalerie, qui continuaient de célébrer leur victoire, et demanda :
« …… L’invité — non, le baron Aile — se bat-il toujours comme ça ? »
« Comme ça… ? »
« Je veux dire, sans la moindre hésitation… comme si tout était prévu depuis le début. Tout seul… »
Il peinait à trouver les mots, mais les membres comprirent aussitôt et sourirent.
« C’est ça. Il se bat toujours comme ça. »
« Yuder est incroyablement fort, mais on ne sait jamais ce qu’il va faire ensuite — et pourtant, il gagne toujours. »
« Vous avez vu la flèche lumineuse, tout à l’heure ? Il a trouvé ça en combinant nos pouvoirs ! Ça va devenir l’arme emblématique de notre unité ! »
En les écoutant, Weliven leva de nouveau les yeux vers la tour où Yuder avait disparu.
Impressionnant. Et… tellement comme lui.
En vérité, Weliven n’avait jamais vu son seigneur, Kishiar, se battre de ses propres yeux. Mais il avait passé des années à étudier et à enseigner les innombrables stratégies que Kishiar avait conçues depuis son lit. Il savait parfaitement quel homme il était au combat.
À ses yeux, la façon dont Yuder avait protégé la forteresse et mobilisé les hommes ressemblait beaucoup à celle de Kishiar.
Encore faut-il pouvoir apprendre ce genre de choses.
Bien sûr, Yuder n’avait pas montré que cela.
Du moins, Kishiar n’aurait jamais laissé quelqu’un d’autre tirer seul et à la légère trois flèches sur un monstre, pour finir.
Mais Yuder Aile l’avait fait. Sous les yeux de tous, il avait remporté une victoire éclatante et écrasante, qui avait laissé tous les habitants de Peletta muets et ébranlés jusqu’au plus profond d’eux-mêmes.
Weliven s’inclina silencieusement en direction du dernier étage de la forteresse intérieure où Yuder était parti. Lorsqu’il releva la tête, il souriait, plus détendu et rempli de joie.
« Seigneur Weliven ! Les blessés de Zilbang sont arrivés à la forteresse ! Heureusement, aucun n’est dans un état critique — les soins ont déjà commencé ! »
« Bien. Vérifiez leur état après les soins et faites-moi un rapport immédiatement. Et, quand vous récupérerez le monstre, n’oubliez pas de recueillir et de conserver correctement ses sous-produits et ses spécimens… ! »
Au-delà de la forteresse de Peletta, désormais en pleine effervescence, Nathan Zuckerman et cinq chevaliers revenaient, couverts de poussière, mais d’un pas léger.
Et Yuder, qui traversait le pont pour regagner la forteresse intérieure…
« …… »
« … Depuis quand tu t’es levé et tu es sorti ? »
— se rendit compte que son objectif de départ, tout finir sans réveiller l’homme qu’il aimait, avait depuis longtemps échoué.