Chapitre 1 123
Yuder poussa la porte par le trou laissé à la place de la poignée. La chambre était toujours sens dessus dessous, mais, à ses yeux, ce désordre ressemblait désormais davantage à un nid douillet.
Il traversa l’épaisse odeur persistante et s’approcha du lit. Malgré tout ce qui s’était passé, celui-ci n’était étonnamment ni brisé ni effondré. Kishiar y dormait paisiblement.
Debout près du lit, Yuder le contempla, endormi avec l’innocence d’un ange de la nuit des Écritures. Sa posture, sa respiration… rien n’avait changé depuis la dernière fois que Yuder l’avait vu, avant de quitter la chambre.
Bien. Il ne s’est pas réveillé.
Kishiar s’était endormi juste avant que Yuder descende. Comme pendant tout son rut, il avait fini par sombrer, épuisé. Quand Yuder avait repris ses esprits, il avait découvert Kishiar endormi en le tenant dans ses bras. Il l’avait observé un moment pour voir s’il allait se réveiller tout de suite, puis s’était levé avec précaution, avait enfilé un pantalon et un manteau avant de descendre.
Jusqu’à présent, il n’avait jamais vu Kishiar dormir pour de bon, pas même somnoler. Il commençait à s’en inquiéter. Mais à le voir dormir si profondément, il se sentit soulagé.
C’est un peu différent de mon cas, mais… quoi qu’il en soit, s’il dort, c’est que son rut touche à sa fin.
Il n’avait pas réalisé que cinq jours s’étaient déjà écoulés, mais il estimait qu’il était temps de manger quelque chose. Peut-être était-ce dû à l’influence de Kishiar, mais tant qu’ils étaient ensemble, Yuder avait à peine ressenti la faim ou la fatigue, malgré le peu de sommeil qu’il avait eu. Pourtant, juste avant que Kishiar ne s’endorme, son ventre avait gargouillé tout bas pour la première fois.
Je n’avais pas vraiment faim…
Le hasard avait peut-être bien fait les choses : Kishiar s’était endormi juste après. Tant mieux pour Yuder.
Il posa le panier sur la table et regarda autour de lui.
Autant ranger un peu pendant que j’en ai l’occasion.
D’un léger mouvement de la main, il fit souffler une brise douce et souleva des gouttelettes d’eau dans les airs. La chambre fut nettoyée en un clin d’œil. Il ramassa lui-même les draps emmêlés et les vêtements éparpillés sur le lit, puis releva les objets cassés ou renversés et les mit de côté. La pièce parut aussitôt bien plus propre.
Heureusement, Kishiar ne se réveilla pas, malgré le bruit. Savoir qu’un dormeur aussi léger et sensible pouvait se reposer si profondément emplit Yuder de satisfaction, mais lui inspira aussi une légère inquiétude.
C’est bien qu’il dorme aussi bien, mais… j’espère que ce n’est pas parce qu’il a un problème.
Il ouvrit les rideaux de la chambre et s’assit près du lit. Il effleura les cheveux dorés de Kishiar, qui scintillaient dans la lumière, puis posa la main sur son front. Sa température était légèrement plus élevée que d’habitude.
À en juger par sa température, son rut n’est pas encore tout à fait terminé.
Il jugea préférable de retirer sa main et de le laisser dormir encore un peu. Mais son corps ne lui obéit pas aussi facilement que sa raison. Ces derniers temps, ils avaient été si souvent enlacés qu’il n’avait guère eu l’occasion de contempler Kishiar tranquillement. Il ne l’avait même pas touché comme il le voulait. Peut-être pouvait-il prendre encore un peu de temps, cette fois.
« … »
En contemplant le visage de cet homme si fascinant qu’il était impossible d’en détourner les yeux, même endormi, Yuder laissa échapper un bref soupir.
Bon. Encore un instant… juste un peu plus longtemps.
Une fois de plus, le désir l’emporta sur la retenue. Avec Kishiar, impossible d’échapper à cette issue.
Yuder baissa la main et caressa doucement la peau au-dessus de ses paupières closes. Les longs cils qui frôlèrent son pouce comme un pinceau lui arrachèrent un petit rire. Il fit glisser ses doigts de haut en bas à plusieurs reprises, puis les promena sur la joue lisse et l’arête du nez. Enfin, son regard se posa sur les lèvres de Kishiar.
Ses doigts suivirent lentement le contour de ces lèvres pleines et rougies. Il n’avait jusqu’ici vu que leur humidité ; les voir ainsi, sèches, lui semblait étrangement inhabituel.
Mais Yuder se souvenait parfaitement de ce que cette bouche lui avait fait. De ce que cette bouche parfaite et cette langue pouvaient lui offrir au-delà des mots, de ce qu’elles pouvaient donner à quelqu’un… Sans doute personne au monde ne le savait mieux que lui.
Le souvenir du baiser qu’ils avaient échangé juste avant de s’endormir fit à nouveau bouillonner son désir, qui éclata comme une goutte. Yuder continua de caresser les lèvres de Kishiar, puis finit par céder et se pencha vers lui.
Ce n’était pas leur premier baiser, et pourtant son cœur battait si fort qu’il craignait qu’on l’entende de l’autre côté de la porte. Lorsqu’il se détacha de ce baiser qui le faisait frissonner, son regard croisa les yeux rouge vif qui le fixaient.
Avant même qu’il ait pu demander si Kishiar s’était réveillé, une main se leva avec empressement et lui saisit la nuque.
« Mm. Ngh. »
Quand il reprit ses esprits, Yuder était à moitié couché sur Kishiar, les lèvres profondément mêlées aux siennes et le cœur battant à tout rompre. Le manteau qu’il portait encore avait glissé à moitié, et sa capuche était retombée, laissant ses cheveux en bataille.
« Haa… attends, juste… juste un instant… »
Yuder se recula légèrement en faisant un geste de la main.
« J’ai apporté à manger. Mangeons ensemble. »
« … »
Kishiar cligna des yeux, comme s’il ne comprenait pas ce que voulait dire « manger ». Yuder retira son manteau froissé et ôta le tissu qui recouvrait le panier. À l’intérieur se trouvaient différents pains de conservation du Nord, de la gelée de viande, des biscuits et des bonbons : des provisions fournies par Nathan Zuckerman.
« Tu veux quelque chose en particulier ? »
Il posa le panier sur le lit et lui demanda, mais Kishiar ne répondit pas. Il se contenta d’attirer Yuder contre lui. Coincé entre ses jambes, Yuder tendit la main vers le premier pain qu’il trouva. C’était un pain brun et carré, à la croûte ferme et à la mie moelleuse. Il en arracha un morceau et le porta à la bouche de Kishiar. Celui-ci entrouvrit lentement les lèvres et le prit entre ses dents.
Mais pas pour le manger lui-même.
Le tenant toujours entre ses dents, Kishiar se pencha et le lui passa de bouche à bouche, comme dans un baiser.
« Ce n’était pas pour moi… »
Inutile de protester. Yuder s’y résigna, mâcha et avala le pain, puis vit un sourire se dessiner sur le visage de Kishiar. Ce sourire lui fit comprendre quelque chose.
… Peut-être voulait-il que je mange en premier ?
Être en rut ne transformait pas quelqu’un en une personne complètement différente. Cela signifiait seulement qu’il poursuivait ses désirs habituels de façon plus simple et plus directe.
Kishiar avait toujours veillé attentivement à ce que Yuder mange davantage, plus longtemps et plus à son aise. Surtout lorsqu’ils étaient seuls, comme maintenant : il installait souvent Yuder sur ses genoux et lui donnait à manger en premier.
Il se souvient sans doute que j’avais faim avant qu’il s’endorme, et maintenant il veut que je mange d’abord.
Cette pensée fit ressembler sans conteste à Kishiar le prédateur candide qui se tenait devant lui. Une chaleur chatouilleuse se répandit dans la poitrine de Yuder. Il renonça à essayer de nourrir Kishiar et se mit simplement à manger ce qui lui tombait sous la main. Kishiar, qui le tenait toujours contre lui, l’observait avec une joie et une satisfaction évidentes.
« Toi aussi, tu devrais manger. »
Quand Yuder estima avoir assez mangé, il arracha un autre morceau de pain et le lui tendit. Kishiar ouvrit enfin la bouche et accepta la bouchée, qu’il mâcha lentement. Ce n’était pas le comportement élégant qu’il affichait d’ordinaire, mais le mouvement de sa gorge nue lorsqu’il avalait avait une sensualité étrangement naturelle.
Envoûté, Yuder continua en silence à déchirer le pain et à le lui offrir. Il ne reprit ses esprits qu’une fois la miche terminée, quand Kishiar prit ses doigts dans sa bouche et les mordilla pour jouer.
« … Ah. »
Profitant de l’instant où sa main s’était immobilisée, Kishiar lui embrassa la joue et lui lécha la nuque. Un agréable frisson remonta le long de l’échine de Yuder. Il faillit tressaillir, mais se maîtrisa.
« Si tu ne veux pas aller plus loin, je comprends. »
Maintenant qu’ils avaient fini de manger, il leur fallait de l’eau. Yuder en versa dans une tasse vide et la partagea avec Kishiar. À vrai dire, ils en avaient échangé plus de la moitié au fil de leurs baisers, mais cela comptait tout de même comme boire. Il décida donc que ça irait.
Ensuite, ils se rendirent au bain pour se laver. Bien sûr, il ne porta pas Kishiar. Il se contenta de tirer parti de l’obsession que lui inspirait son rut : où que Yuder aille, Kishiar le suivait comme son ombre, l’enlaçait et lui déposait des baisers sur les épaules. Il le suivait avec tant de facilité que Yuder n’eut même pas besoin d’utiliser ses pouvoirs.
« Maintenant qu’on a dormi et mangé, il est temps de prendre un bain. »
« Mhm. »
Peut-être parce qu’il avait un peu dormi, Kishiar semblait enfin lui répondre de façon cohérente.
Yuder eut un petit rire et entra dans la baignoire remplie. Kishiar y grimpa naturellement à sa suite.