Chapitre 1 005
Naham ouvrit les yeux.
Un haut plafond. L’intérieur opulent d’un bâtiment. Pourtant, l’architecture n’avait rien de familier dans l’Empire d’Orr. Au milieu du brouhaha encore chaotique de voix innombrables, un visage unique accrocha son regard brouillé.
Une femme d’âge mûr — d’une beauté sculpturale, comme taillée à la perfection. Ses traits ressemblaient étrangement à ceux de Naham. Plus précisément, à la moitié intacte de son visage, celle qu’il ne voyait presque plus dans les miroirs.
Tandis que Naham la dévisageait en silence, à travers le voile de sa vision, la femme leva la main et lui montra deux doigts.
« Pouvez-vous me dire combien de doigts je vous montre ? Clignez des yeux pour répondre. »
Naham cligna lentement des yeux deux fois. Le soulagement se peignit sur le visage de la femme, mêlé à d’autres émotions, mais indéniablement sincère.
« Vous avez vraiment repris conscience. Enfin… »
Elle poussa un long soupir et s’assit. Après avoir ordonné à la foule bruyante de sortir, elle attendit que le calme revienne dans la pièce avant de reprendre la parole.
« On vous a déposé dans les confins de notre caravane, plus près de la mort que de la vie. Je me trouvais là par hasard et je vous ai reconnu tout de suite. »
« … »
« Vous devez être le fils de ma sœur. Asajan, c’est bien ça ? »
Un nom qu’il n’avait pas entendu depuis si longtemps résonna aux oreilles de Naham. Étranger — et pourtant douloureusement familier.
Oui. Il connaissait ce nom.
Avant de se faire appeler Naham, avant de choisir ce nom, il en avait reçu un autre à la naissance.
Asajan.
Ce nom, indéniablement méridional, ne lui avait apporté que des malheurs. Un flot de souvenirs lui traversa l’esprit — chaque instant amer, humiliant et exaspérant associé à ce nom.
Et pourtant… étrangement, la rage habituelle et la fureur glaciale qui accompagnaient ces souvenirs étaient absentes, cette fois.
Sa poitrine, d’ordinaire en ébullition, lui parut… vide.
Dans cette étrange torpeur, Naham plongea en lui-même, à la recherche du pouvoir qui lui avait toujours semblé être le prolongement de ses membres. Mais, une fois encore… il n’y avait rien.
……
Même l’esprit embrumé par la douleur et l’épuisement, il percevait clairement cette perte indescriptible, ce vide béant là où quelque chose aurait dû se trouver.
La femme observa sa réaction, puis ferma brièvement les yeux, comme pour confirmer ses soupçons.
« Je suis Lauma Asan Roel, l’aile du hibou perché au sommet du plus haut arbre. La sœur cadette de votre mère. Avez-vous entendu parler de nous ? »
Son regard calme l’examina comme celui d’un médecin chevronné : objectif, mais teinté d’une chaleur qui lui était trop étrangère. Rien dans la pièce ne troublait Naham autant que cela. Après un long moment, il ouvrit la bouche. Sa gorge râpait, et il lui fallut plusieurs tentatives douloureuses avant de parvenir à articuler, comme un souffle rauque s’échappant de lèvres desséchées :
« …Comment suis-je… »
Vivant ?
La femme sembla comprendre ce qu’il voulait dire sans qu’il eût besoin d’achever sa phrase.
« Au début, c’était un miracle que vous ne soyez pas déjà mort. Mais l’un des meilleurs guérisseurs de notre tribu a réussi à vous sauver. Bien sûr, comme pour toute chose, il y a eu un prix à payer. »
« … »
Elle expira doucement, puis poursuivit :
« Le guérisseur a dit… que vous n’aviez aucune volonté de vivre. Pas la moindre. Pourtant, il a senti les vestiges d’une force puissante, semblable à celle que manient les membres de notre tribu. Nous avons envoyé quelqu’un au nord pour enquêter sur ce qui vous était arrivé. Apparemment, des gens recherchaient un fugitif correspondant à votre description. Alors nous n’avons pas creusé davantage. »
« … »
« En ces temps troublés, alors que les loups proclament que l’ancienne foi leur a enfin répondu et leur a accordé sa volonté, nous débattions déjà de l’opportunité d’ouvrir nos portes. Et voilà que vous arrivez du nord et que vous survivez. Cela doit bien signifier quelque chose. Les ailes du hibou accueillent tout le monde, sans distinction. »
« … »
« Vous pourrez parler davantage une fois rétabli. Pour l’instant, reposez-vous. »
Tout en marmonnant quelques paroles énigmatiques, elle se détourna et s’éloigna. Naham resta seul.
La douleur pulsait dans tout son corps. Son pouvoir avait disparu. L’air empestait les médicaments puissants qui lui martelaient le crâne.
Dans ce brouillard, il se mit à remonter le fil de ses derniers souvenirs, avant de perdre connaissance.
La grêle qui s’abattait sur lui. Des cris. La rage. La haine. L’envie de tuer. Le silence. L’ennui.
Une voix tremblante qui l’appelait à travers les larmes. Un murmure étranglé, plein d’excuses. Une voix froide et funèbre qui le condamnait sans pitié. L’odeur du sang.
Naham concentra toute la lucidité qui lui restait sur une voix, faible, familière et fragile.
Au début, il avait eu du mal à s’en souvenir, mais peu à peu, les paroles lui revinrent.
« …Tu ne t’en souviendrais pas, mais autrefois, quelqu’un d’une caravane du Sud t’a transmis un message. Cette personne t’a dit que si tu venais un jour dans le Sud, tu devrais la chercher… »
« C’était un nom que je connaissais aussi… celui de la tribu où j’ai vécu brièvement quand j’étais enfant. Tout le monde disait que c’était un endroit agréable… »
« J’ai pensé que cette personne avait peut-être un lien avec ta mère… J’aurais dû t’y envoyer dès le début… même si tu n’en avais pas envie… »
« Pourquoi est-ce que je suis toujours comme ça… si stupide… J’ai toujours regretté ce choix… »
« Mais je crois… qu’il me reste encore quelque chose à faire… »
« Ce n’est pas encore fini… »
« Je vais t’envoyer là-bas… Je peux le faire… Je peux… »
Ces paroles décousues semblaient celles d’une personne au bord de la folie, mais elles étaient empreintes d’une détermination désespérée.
Et, au terme de ces mots délirants, la voix dit :
« Là-bas… j’espère que tu pourras retrouver le rêve que tu avais autrefois… »
Une explosion.
Puis une douleur infinie, suffocante.
Naham rouvrit les yeux. Le plafond inconnu était toujours là.
Il fixa très longtemps ce plafond pâle, couleur de sable.
***
Le jour était enfin arrivé : il n’en restait plus qu’un avant le départ de la Cavalerie de la branche Sud.
Seuls les membres qui restaient à la base occupaient encore les lieux ; tous les autres s’affairaient aux derniers préparatifs. Yuder profita de ce temps pour régler les affaires en suspens.
« Bonjour, Commandant. Vice-Commandant. Je viens vous rendre compte du verdict de mon procès. »
La première visiteuse à se présenter dans le bureau du Commandant, désormais presque vide, fut Kureijina. Autrefois connue sous le nom de Regina, elle avait appartenu au cercle de combat illégal Nukijo. Elle avait laissé son passé derrière elle et repris son véritable nom. Son visage demeurait aussi calme et impassible que toujours.
« Dans des circonstances ordinaires, j’aurais été condamnée à mort ou envoyée aux travaux forcés en exil pour une longue période, comme les autres membres de Nukijo… Mais, compte tenu de la valeur des renseignements que j’ai fournis et des vies que j’ai sauvées pendant le Jour de la Grêle et au Mur Bleu du Désespoir, ma peine a été réduite. »
Kureijina avait remis de son plein gré les registres secrets de Nukijo ainsi que d’autres documents confidentiels. Ces renseignements s’étaient révélés essentiels pour démanteler le réseau d’organisations illégales de Sharloin. Les opérations de contrebande avaient été interrompues, les cercles de combats clandestins démantelés. Le Sud ne sombrerait pas dans la décadence et la corruption comme dans la vie précédente.
Sa peine finale : sept ans de travaux forcés, sous la protection et la supervision de la Cavalerie, en mettant à profit ses pouvoirs d’Éveillée. Elle ne montrait pas le moindre signe de mécontentement.
« Je vois. Alors, c’est ainsi que les choses se sont terminées. »
« Plusieurs nouvelles recrues de la branche Sud ont témoigné en ma faveur pendant le procès. J’ai aussi appris que la Cavalerie avait présenté une déclaration attestant de mon caractère et affirmant que je ne représentais aucun danger pour l’avenir. Avant votre retour dans la capitale, je tenais à vous remercier en personne. »
Yuder avait entendu un bref résumé de l’histoire. Certains Éveillés de l’Étoile de Nagran — ceux qui avaient combattu aux côtés de Kureijina pendant la tempête de grêle — s’étaient portés volontaires comme témoins. C’était inattendu et cela l’avait marqué.
« Toujours pas de remerciements, hein ? Juste des adieux officiels. Elle n’a vraiment pas changé. »
Une personne comme elle ne se détournerait jamais des crimes qu’elle avait commis. Même si les circonstances l’y avaient contrainte — par exemple, si une amie avait été prise en otage —, elle ne s’en servirait pas comme excuse. Sachant ce que cela impliquait, elle ferait de nouveau le même choix.
« Ma promesse ne signifie sans doute pas grand-chose pour des gens comme vous, mais… on m’a donné une seconde chance. Je vivrai de manière à en être digne. Je vivrai pour l’avenir que bâtit la Cavalerie. C’est tout ce que je peux faire. Prenez soin de vous. »
Kureijina s’inclina profondément. Kishiar, un léger sourire aux lèvres et une expression indéchiffrable, demanda :
« Avez-vous déjà annoncé votre condamnation à Renev ? »
Kureijina cligna des yeux, surprise, puis secoua la tête.
« …Non. »
« Alors, pourquoi ne pas aller le lui dire maintenant ? »
« Pardon ? Mais… »
« Vous venez de dire que vous vivriez selon la voie que suit la Cavalerie, n’est-ce pas ? »
« …Oui, mais… »
« Alors, allez-y. Et répétez-lui ce que vous venez de nous dire. Ce n’est pas un ordre. Disons que c’est… une suggestion. »
Elle se tut un instant, mais ne refusa pas.
Quelques instants plus tard, Renev fit son apparition, le visage baigné de larmes. Il était clair qu’elle avait accepté la suggestion.