Chapitre 2
[Trois souches consommées]
[Deux souches consommées.]
[...]
Le nombre de notifications avait commencé à se multiplier au fur et à mesure du temps. Auparavant, cela se limitait à quelques-unes par an, mais, en regardant simplement la nature qui se fanait, l’histoire redémarrait.
Il atteignait sans aucun doute le prologue.
Mais cela ne lui importait pas le moins du monde.
Son esprit était tranquille.
Comme de l’eau dans un lac.
Au bout d’un moment, il avait même réussi à projeter un petit corps spirituel devant lui. Sa projection lui réduisait ses souches d’une manière anormalement rapide, mais cela lui suffisait pour quelques heures.
Luke traînait paisiblement dans la prairie.
Habitué à une tranquillité, il lui arrivait parfois d’abattre quelques monstres qui lui arrivaient et tuaient ses propres congénères.
Il parlait bien sûr de certains animaux propres à son monde d’antan : moutons, vaches et autres.
C’étaient des animaux en voie d’extinction sur la plupart, voire la totalité des continents.
Cela lui donnait une indication utile sur son positionnement : sans doute une île.
Mais vérifier cette information avec certitude, c’était trop lui demander. De toute façon, c’était impossible à vérifier avec son corps. Un arbre qui bouge ?
Tout le monde rigolerait, lui le premier.
[2 souches consommées]
Alors que le son doux de son système résonnait en arrière-plan, des années avaient continué à passer.
Après un certain moment, il avait même découvert que son système avait une fonctionnalité étonnante.
Il était possible d’émettre des interactions avec d’autres individus intelligents. Les espèces non intelligentes étaient exclues de sa portée.
En pointant mentalement les vaches cachées sous son tronc, l’une avait juste beuglé et ignoré.
« … »
Néanmoins, Treelogy, tout compte fait, avait un potentiel énorme.
Luke avait même pensé que sa race n’était pas nouvelle, mais qu’il s’agissait d’une prédisposition rare. Dans Beyond the Star, les races étaient divisées en factions.
Les plus communes étaient les humaines, jusqu’aux espèces envahissantes. Bien sûr, des pouvoirs pouvaient apparaître, mais ils étaient limités.
La plupart étaient soit tuées par les indigènes parce qu’elles étaient trop différentes et dangereuses, soit éliminées par les ennemis parce qu’elles représentaient une menace sérieuse.
Prenons l’exemple des sorcières exterminées par les humains au Moyen Âge. Il n’existait donc plus aucun humain capable de sorcellerie.
Alors que leur utilité s’avérait très importante contre les menaces dans la seconde partie.
Les monstres, eux, tuaient sans discrimination.
Quant aux espèces envahissantes, c’était une autre histoire compliquée à gérer. Leur motivation restait inconnue, mais elles étaient réputées pour leurs hostilités et pour combattre la vie dans tous les mondes.
…
Après une période de calme, le froid était soudain arrivé de nulle part et avait cristallisé l’ensemble de la prairie, ainsi que le lac, en un joyau bleu.
Luke avait eu peur de perdre les animaux, mais c’était une vaine inquiétude, car ils s’étaient réfugiés dans les interstices de ses racines souterraines. Ils étaient complètement protégés du froid.
Le froid était intense et, au bout d’un moment, même lui avait perdu connaissance. Lorsqu’il s’était réveillé, il était de nouveau au milieu de la prairie verte.
Le lac avait dégelé et les poissons étaient revenus encore plus beaux qu’avant.
Luke ne savait pas combien de temps s’était écoulé durant son sommeil, mais cela lui semblait représenter au moins quelques décennies. Les périodes hivernales étaient réputées pour être très longues.
En cherchant non loin de lui, il voyait déjà les animaux manger de l’herbe au-dessus de ses racines.
Le temps lui semblait être une boucle.
Protéger les animaux, s’assurer que les monstres ne détruisaient pas la flore environnementale, puis, quand il faisait froid, dormir un long moment avant de se réveiller.
Qui était-il ?
Des souvenirs tenaces lui restaient en mémoire, mais la plupart s’étaient volatilisés. Que représentaient des décennies comparées à des siècles de lassitude ?
Luke se protégeait lui-même en tentant de ne pas oublier sa vie en tant qu’humain. Quelle utilité y avait-il à se réincarner en arbre si son identité était effacée ?
Autant ne jamais être né avec ses souvenirs d’antan : c’était une douleur aiguë qui faisait crier son âme.
« Voici notre nouveau foyer ! »
« Cet arbre… ! »
Il pouvait entendre des voix humaines.
Luke avait été surpris, mais s’était ressaisi.
Les voix n’étaient pas très éloignées, mais pas non plus très proches. À une distance raisonnable.
Il avait précipitamment caché les animaux dans ses étages inférieurs, sous les racines.
Combien de temps ne les avait-il pas entendues, ces voix autrefois familières et habituelles ? Luke n’avait pas hésité à vérifier leur position et les avait rapidement trouvés puisqu’ils étaient assez visibles.
Une immigration de grande envergure se tenait au beau milieu de la prairie. En comptant rapidement, il y avait au moins 20 millions d’humains !
Comparé à des centaines de millions d’humains migrant dans la seconde partie de l’histoire, c’était relativement faible, mais cela restait un groupe important.
Des millions de points se dirigeaient tous vers lui, semblant le reconnaître de loin. Ils étaient tous recouverts de tuniques usées.
Leurs cargaisons étaient menées par de vieilles voitures bruyantes et certains avaient déplacé les caisses à l’avant du groupe par leur simple volonté.
Une partie du groupe avait un visage brillant, tandis que le reste avait la peau morte. En voyant leurs peaux sur les os, il comprit qu’ils avaient épuisé leur stock de nourriture.
La plupart du butin de chasse revenait principalement aux têtes des cortèges. Les autres prenaient les miettes.
Ils avaient un alias très connu.
Les migrants ou les voyageurs dans le roman étaient des abandonnés, exclus des Termites.
Les Termites étaient des cités humaines bâties sur une dizaine de kilomètres de largeur et de longueur. Elles abritaient environ un milliard d’êtres humains.
Quand leur population devenait saturée, elles jetaient ceux qu’elles considéraient comme des fardeaux.
Malades, blessés, handicapés, enfants, personnes âgées et même politiciens qui avaient échoué.
La tête du cortège était vraisemblablement composée de politiciens exclus de la Termite. Ils devaient être venus établir leur propre forteresse ici.
La politique des Termites était qu’elles devaient être séparées par au moins une dizaine de kilomètres afin d’éviter les escarmouches locales entre elles.
Certains tentaient même de détruire des Termites pour monopoliser la région, quitte à réduire la population mondiale face aux monstres.
Les humains de ce monde étaient de vrais égoïstes.
Les premiers arrivants l’avaient accueilli favorablement. Dans son esprit, il pouvait certainement lire sur leurs visages dégoûtants qu’ils pensaient l’exploiter au maximum.
Les Termites étaient réputées pour détruire leur environnement afin de faire fonctionner leur économie par la production-destruction.
Luke n’avait pas pu s’empêcher de ricaner pendant un long moment. Certains le considéraient déjà comme un totem de bonne fortune.
Rapidement, les millions de réfugiés s’étaient installés devant son corps et avaient nivelé des bâtiments entiers à partir de la terre, en coupant des forêts pour alimenter leur propre production.
C’était une structure cubique de plusieurs kilomètres au départ, puis elle s’étendait verticalement.
Les derniers étages atteignaient 80 mètres de haut.
Les humains s’étaient approchés du lac, mais avaient judicieusement évité les côtes en récupérant les matériaux qu’ils cherchaient.
De son point de vue, le lac était juste une flaque d’eau qu’il pouvait éclabousser, mais, à leur échelle, c’était au moins l’équivalent d’un océan.
Ils avaient également installé plusieurs bâtiments administratifs, des logements, des hôpitaux et même des écoles à la périphérie.
Les structures ressemblaient bel et bien aux agencements d’une cité Termite dans le roman.
Mais, à mesure qu’ils se développaient, une pensée continuait de l’envelopper lentement.
Les Termites étaient une erreur humaine, liée à la survie, mais aussi à l’égoïsme de certains individus.
Cette hiérarchie, qui devait être une barrière avec le monde extérieur, s’avérait être un enfer sur Terre. À peine une hiérarchie se mettait-elle en place que les humains à l’intérieur souffraient.
Les plus inutiles seraient envoyés à l’extérieur, puis d’autres Termites sortiraient de terre.
De plus, les Termites avaient la fâcheuse habitude de détruire les environnements autour d’elles.
Notamment les ressources organiques, minières et agricoles. Pour faire fonctionner une Termite de plusieurs centaines de millions d’habitants, il leur fallait tout optimiser, jusqu’à détruire leurs propres sources d’approvisionnement extérieur.
« Je ne peux pas les laisser continuer ainsi. »
Au final, ceux-là viendraient détruire la flore, puis, quand les dernières ressources auraient été épuisées jusqu’à la dernière goutte, ils reviendraient le couper.
Il disposait au moins de quelques années.
Mais Luke n’avait pas besoin d’agir directement, car cette nouvelle Termite allait bientôt connaître un destin funeste, comme ses semblables précédentes.
Pourquoi est-ce que les humains se regroupaient autant dans de petits espaces et non dans de simples villages ou villes de quelques milliers d’habitants ?
Parce que c’était leur seul et unique moyen de survie face aux menaces extérieures. Là où les humains se trouvaient, les monstres arrivaient toujours.
Au même moment, des cloches avaient retenti dans toute la cité pour alerter la population. Des millions d’habitants s’étaient rassemblés au milieu de la Termite, tandis que d’autres s’avançaient.
Leurs visages étaient crispés d’inquiétude et de désespoir. Ils venaient de s’installer, mais devaient encore se défendre contre une vague de monstres déchaînés. C’était leur première défense.
La plupart de leurs systèmes de défense n’étaient même pas encore opérationnels. Ça allait être une véritable hécatombe, et cette prédiction s’était réalisée.
Les monstres, composés principalement de volatiles, avaient survolé les lignes de défense et étaient entrés en plein cœur de la Termite. Avoir concentré les efforts de construction sur les lignes terrestres avait finalement été fatal à la colonie.
La Termite n’avait pas pu résister et les troupes avaient été annihilées. La cité était tombée et il ne restait que des gravats et de la poussière. Voici le quotidien des cités Termites qui n’avaient pas la force de survivre.
La Termite était en flammes.
Apaisés et rassasiés, les monstres volatiles n’avaient pas continué leur massacre et avaient quitté la Termite comme s’ils les épargnaient.
Tout le monde avait soupiré de soulagement, se croyant chanceux, mais ils savaient que ces monstres les avaient simplement gardés pour leurs prochains repas.
Intelligents et nombreux, ils savaient qu’une Termite était plus utile vivante que morte.
L’effet Steugger, nommé par un lecteur qui l’avait baptisé ainsi, s’était déroulé devant ses propres yeux.
La population se mutilait elle-même.
D’autres s’étaient suicidés, d’autres étaient restés immobiles et certains avaient commencé à réparer les fondations de la Termite. Luke ne voulait pas que le cycle de destruction et de création continue.
Peu importait qu’elles soient détruites, l’arrivée d’une Termite était déjà une preuve qu’une autre pouvait réapparaître plus tard.
C’était comme des cafards insistants.
Il avait déjà une bonne idée de la manière dont il pouvait utiliser son pouvoir à son profit.
Choisissant une personne comme test, qui allait bientôt mourir de ses blessures, il modifia rapidement ses paramètres grâce à des propositions mentales, puis l’homme assoupi écarquilla les yeux.
Il semblait que tout marchait bien.
La plupart des paramètres étaient fonctionnels.
Ensuite, il devait améliorer la dépendance de ses hôtes pour qu’il puisse orienter leur volonté vers ses propres objectifs. Il utilisa la méthode de la carotte.
Quand il eut finalement terminé son programme et testé certains bugs, le soleil s’était déjà couché.
Luke allait désormais intervenir directement.
Et, pour cela, il avait besoin d’un intermédiaire.
Trouver un profil lui était facile : la Termite était un endroit qui recueillait tous les types de profils de la race humaine. Bientôt, Luke choisit l’enfant qui se tenait contre un mur délabré.