Chapitre 604
Au zénith de Duskreach — sous le regard de la Présence Solaire elle-même — naquit le plus pur et le plus puissant de tous les Vaisseaux.
Le Vaisseau Pur n’était pas un Porteur de Lumière ordinaire. Dès sa naissance, il fut destiné à la grandeur. Il vint au monde non seulement doté d’une lumière capable d’anéantir les démons, mais aussi de l’Âme de Lumière, l’arme ultime contre les ténèbres.
C’était un pouvoir transcendant, capable de déchaîner une force destructrice et dévastatrice. Grâce à lui, le Vaisseau Pur grandit à une vitesse fulgurante pour devenir le champion que son peuple espérait tant.
Il fut mis à part, isolé de tous afin qu’il puisse se consacrer exclusivement à son entraînement et au renforcement de ses capacités.
Jour après jour, il endura des régimes brutaux — d’innombrables disciplines martiales aux exercices de corps-de-fer auxquels nul autre ne pouvait survivre. Son programme était tout sauf ordinaire ; les commandeurs des Vaisseaux le poussaient volontairement dans ses retranchements pour connaître ses limites. Chaque fois qu’il achevait leurs épreuves, ils lui en imposaient de plus rudes encore, des tâches qui auraient brisé n’importe quel autre Vaisseau. Aucun ne pouvait suivre la cadence ; tous s’effondraient à mi-chemin.
Étonnamment, le Vaisseau Pur les supporta toutes et les termina sans la moindre faille, quelle qu’en fût la difficulté. Il maîtrisa tout ce qui lui était présenté, si parfaitement qu’il apprit à invoquer son Domaine dès son plus jeune âge.
Le Domaine était l’arme la plus puissante des Porteurs de Lumière — ce que Snow Leonhart appelle la Forme du Roi de Guerre — mais le véritable Domaine est bien plus puissant ; la forme de Snow n’est qu’une étincelle en comparaison. Les runes dorées qui se manifestent avec le Domaine confèrent aux Porteurs de Lumière une puissance sans précédent, multipliant leur rendement à maintes reprises.
Dans le cas du Vaisseau Pur, le Domaine lui rendait encore plus qu’aux autres membres de son espèce.
Ainsi forgea-t-il sa force et commença-t-il à se faire un nom. Mais la route était désolée, empreinte de solitude, façonnant cette nature silencieuse qui le tenait à distance de ses pairs. D’autres Vaisseaux tentèrent de l’approcher au début, mais après avoir été écrasés par son talent écrasant, un gouffre s’ouvrit entre eux. Plutôt que de s’approcher et de chercher à le comprendre, ils le traitèrent comme un être sacré, vivant dans un monde à part. Le fossé était immense ; quiconque tentait de se rapprocher était forcé de constater à quel point il était insignifiant face au plus pur et au plus puissant des Vaisseaux.
Telle était la solitude qui accompagnait une puissance écrasante, et elle marqua les premiers jours du Vaisseau Pur.
Cette solitude forgea son tempérament singulier... mais elle ne dura pas.
Certes, il était traité différemment, et la plupart manquaient de cran pour l’approcher. Mais pas tous.
Parmi eux, un autre Vaisseau apparut. Il n’était ni noble ni beau comme le Vaisseau Pur. Il était manifestement de moindre qualité, et son talent ne pouvait rivaliser. Et pourtant — bien qu’il fût visiblement inférieur — il accomplissait tout ce que faisait le Vaisseau Pur, sans jamais faillir.
« Ha ! Regarde ça ! Tu pensais être le seul à être spécial ? Il n’y a rien que tu puisses faire que je ne puisse accomplir ! »
C’était un étrange individu, assez effronté pour défier ses supérieurs et ignorer leurs ordres.
D’une manière ou d’une autre, ce Vaisseau chaotique et imparfait parvint à suivre le rythme de celui qui était salué comme le plus grand de l’histoire. Ce fut la première rencontre entre le Vaisseau Pur et son seul ami : le Vaisseau Brisé.
Brisé était le seul assez audacieux pour l’approcher, pour forcer une relation, et personne ne pouvait l’en empêcher. Son talent était bien en deçà, pourtant il atteignit un niveau de force proche de celui du Vaisseau Pur, si bien que personne ne put lui barrer la route. Pur lui-même ne s’y opposa pas. Taciturne comme il l’était — montrant rarement ses véritables sentiments — la présence du Vaisseau Brisé, et la nuisance qu’il apportait, était, à sa manière... bienvenue.
Avec le temps, les deux devinrent inséparables. Ils s’entraînaient ensemble, vivaient ensemble, passaient leurs journées à Fellwyn — le complexe d’entraînement glacial où les Vaisseaux passaient toute leur enfance, avant d’être envoyés au combat.
Les Vaisseaux n’étaient pas comme les autres Porteurs de Lumière libres de leurs mouvements ; ils restaient confinés à Fellwyn jusqu’à ce que leur acier soit trempé et qu’ils soient dignes de devenir les plus puissants chevaliers de la Lumière, ceux qui affrontaient les démons les plus féroces et les plus terrifiants.
C’était une enfance sombre que la plupart ne pouvaient supporter ; beaucoup de Vaisseaux se brisaient en chemin et ne pouvaient tenir le coup. Pourtant, parmi eux, le Vaisseau Pur et le Vaisseau Brisé formaient la paire qui attirait tous les regards — un duo étrange : l’un bruyant et indiscipliné, l’autre calme et noble.
Ils restaient côte à côte, s’entraînant toujours ensemble.
Ils livrèrent des dizaines de combats, et le Vaisseau Pur les gagna tous. Brisé ne le vainquit jamais une seule fois, et il provoquait un vacarme à chaque défaite.
« Un autre match !! » exigeait-il chaque fois que Pur le plaquait au sol. Pur — froid et inflexible — acceptait chaque revanche, peu importe le nombre, et les gagnait toutes. Une fois, il humilia Brisé plus d’une centaine de fois d’affilée.
« Est-ce que ça va ? » demandait souvent le Vaisseau Pur à la fin de chaque duel, de chaque exercice qu’ils enduraient ensemble.
« Dégage, bon sang ! Je te jure que je finirai par te battre ! »
C’était généralement la réponse — une réponse qui dessinait un doux sourire sur le visage de Pur, à chaque fois.
Puis ils grandirent. Le régime de Pur devint encore plus sévère, conçu pour lui seul, bien au-delà de ce que les autres Vaisseaux affrontaient. Le Vaisseau Brisé était le seul assez téméraire pour tenter de le suivre.
Au début, son seul ami parvenait à suivre la cadence. Mais au fil du temps, la distance entre eux se creusa, et Brisé commença à lutter sous cet entraînement infernal.
Alors que Brisé haletait, effondré sur le sol, incapable même de reprendre son souffle, Pur s’asseyait souvent à côté de lui et attendait qu’il se relève.
Pur ne parlait jamais de lui-même. Il se contentait de se taire et d’écouter les divagations de Brisé. Pourtant, il semblait accepter — et être reconnaissant pour — la présence de cette nuisance bruyante dans sa vie.
« Est-ce que ça va ? »
Ces mots furent entendus encore et encore, car Pur avait toujours posé cette question à Brisé.
Au début, Brisé prit cela pour de la pitié, voire de la moquerie, et avec le temps, cela sema un ressentiment amer dans son cœur, surtout lorsqu’il ne put plus suivre le rythme.
À l’intérieur du sinistre complexe d’entraînement de Fellwyn, le monde semblait commencer et finir entre ses murs.
Au début, Brisé ne comprenait pas du tout Pur ; il restait attaché à lui uniquement par rivalité. Il voulait prouver qu’un Vaisseau Brisé — le moindre, le défectueux — pouvait faire tout ce que cet être noble, celui pour qui tout le monde s’agitait, pouvait faire.
Plus tard, à mesure que leur amitié s’approfondissait, Brisé commença à comprendre ce qu’était réellement Pur.
Cela arriva le jour où il le défia à nouveau, sauf que cette fois, le combat fut différent.
Le fossé entre eux s’était creusé ; Brisé parvenait à peine à suivre. Il craqua, combattant dans le désespoir pour le vaincre, et le duel devint un combat à mort.
Alors que leurs lames s’entrechoquaient et que leur lumière brûlait tout autour d’eux, Brisé atteignit le point le plus bas de sa vie, jetant tout ce qu’il avait dans la bataille.
« J’ai essayé aussi... Je sais que je suis né en dessous de toi, mais j’ai continué à essayer encore et encore... pourtant ma lumière restait terne et misérable à côté de la tienne ! »
À chaque choc, ses véritables sentiments faisaient surface.
« J’ai essayé de t’atteindre, de te comprendre... Rien que pour ça, j’ai travaillé des centaines de fois plus dur que les autres Vaisseaux, juste pour prouver au monde entier, et à toi, qu’un humble vaisseau comme moi peut atteindre ce royaume, ce monde où vivent les nobles comme toi !
« Mais qu’ai-je obtenu pour tous ces efforts, pour toute cette douleur ?
« Peu importe mes efforts, je ne faisais que poursuivre ton dos de loin... et à un moment donné, même ton dos a disparu de ma vue. Tu t’es envolé, me laissant ici, dans l’abîme ! »
BOUM !!
Lorsque le combat prit fin, Brisé n’avait même pas réussi à toucher Pur.
« Dis-moi, Vaisseau Pur... mon existence signifiait-elle quelque chose ? Mes efforts, ma lutte, t’ont-ils jamais atteint ? T’es-tu soucié de moi, ne serait-ce qu’un peu ?
« Réponds ! Je n’ai jamais pu te comprendre, peu importe mes efforts ! »
Il hurla de toutes ses forces, mais aucune réponse ne vint.
À la fin, Brisé tomba sur le dos, épuisé et impuissant, et attendit que Pur porte le coup fatal pour en finir — c’était lui qui avait transformé cela en combat à mort, après tout.
Mais le coup de grâce ne vint jamais.
Au lieu de cela, le Vaisseau Pur s’approcha et s’assit à côté de lui, et posa la même question qu’il avait toujours posée :
« Est-ce que ça va ? »